Le regard éloigne montesquieuDeux persans, Usbek et Rica, visitent la France, de 1712 à 1720. Ils échangent des lettres, écrivent à divers amis pour leur faire part de leurs impressions et reçoivent des nouvelles de la Perse, en particulier du sérail d'Usbek, à Ispahan, où le désordre règne depuis le départ du maître. Leur correspondance fictive s'étale sur neuf ans, de 1711 à 1720 : Elle témoigne de l'ensemble des changements politiques et philosophiques de ces années, à tel point que les Lettres persanes ont longtemps été lues comme un document historique, une chronique de leur temps.

Le roman fut publié en 1721 à Amsterdam, Mais Montesquieu ne reconnut pas qu'il en était l'auteur. Il se prétend être le simple éditeur des lettres qu'il présente comme étant anonymes. Le fait de se cacher derrière un regard étranger lui permettait de critiquer la société française en se mettant à l'abri de la censure.

I- Résumé des Lettres persanes de Montesquieu

Usbek, philosophe et homme d’État perse, se lance dans un long voyage à travers l’Europe pour s’instruire et découvrir de nouvelles cultures. Maître d’un sérail, il a confié la surveillance de ses femmes à son premier eunuque avant de partir, mais très vite, elles lui écrivent régulièrement pour se plaindre de la situation. Usbek est inquiet, notamment parce qu’il craint que la distance ne favorise l’infidélité, qu’il devrait punir sévèrement si elle se produisait.

Il voyage pour satisfaire sa soif de connaissances, mais son périple s’apparente aussi à un exil volontaire, car, lorsqu’il siégeait à la cour de Perse, Usbek était entouré d’ennemis puissants qui lui reprochaient sa trop grande intégrité. Il dut se retirer de la vie politique et s’éloigner quelque  temps de son pays natal.

En Occident, Usbek découvre de nouvelles perspectives qui mettent sa foi à l’épreuve, et il écrit au Mollak pour lui faire part de ses doutes. Dans le même temps, la situation au sérail se dégrade et le premier eunuque dénonce dans une lettre l’attitude belliqueuse des femmes qu’il surveille.

Usbek passe par Livourne, met le cap sur Marseille et arrive enfin à Paris. Il est d’abord frappé par la hauteur des immeubles et le rythme infernal de la ville, où les gens se déplacent en masse sans jamais ralentir. Usbek note que le roi de France dispose d’un pouvoir sans limites sur ses sujets ; il découvre aussi la femme occidentale, qu’il critique dans une lettre qu’il envoie à Roxanne, sa nouvelle favorite.

Usbek est venu en France avec Rica, un homme perse plus jeune que lui, qui se lie facilement d’amitié avec les gens qu’il rencontre. Les deux hommes se séparent pour explorer Paris et s’envoient régulièrement des lettres, qui reflètent leurs méditations sur un monde si différent du leur. Ils disent admirer la joie spontanée et naturelle des Français, qu’ils opposent à une retenue asiatique beaucoup plus discrète. Ils comparent religion chrétienne et religion musulmane, auxquelles ils trouvent de nombreuses similitudes. Rica s’interroge sur le statut de la femme tandis qu’Usbek réfléchit aux rapports entre foi et textes sacrés.

Au sérail, la situation se dégrade de jour en jour. Le premier eunuque noir veut obliger Pharan, un serviteur d’Usbek, à devenir eunuque. Le jeune Pharan est mis sous pression, maltraité, et écrit à Usbek pour lui demander sa protection. À ce moment du récit, les femmes du sérail, plus rivales que jamais, semblent s’être momentanément réconciliées.

 Usbek rencontre toutes sortes d’archétypes de la société française : un prédicateur, un fermier, un militaire, un libertin sans scrupules, et d’autres encore. Il observe, analyse, se pose des questions sur les rapports entre hommes et femmes, sur la fidélité et sur le libertinage qu’il constate un peu partout autour de lui. Il s’interroge souvent sur la religion, sur sa foi, et sur l’usage intensif de la raison par les philosophes français.

Il apprend qu’une de ses filles, âgée de sept ans, va entrer au sérail. Sérail où la situation dégénère chaque jour un peu plus : les femmes se disputent entre elles et les eunuques semblent dépassés par les événements.

La question religieuse continue de tourmenter Usbek. Il se demande si chaque événement qui se produit est déterminé à l’avance par Dieu, et il n’arrive pas à comprendre que les Français puissent questionner la foi en recourant à la raison. Rica de son côté fait connaissance avec le Tout-Paris. Il visite les Invalides, se rend dans des tribunaux et rencontre chaque jour de nouvelles personnes.

 

Plus le temps passe, plus il observe la société française, et plus Usbek devient critique dans ses lettres. Il s’en prend au pouvoir du roi de France, qu’il juge démesuré, et lui préfère la monarchie anglaise, plus tempérée. Il remet en cause la notion d’honneur chez les nobles, à l’origine de duels meurtriers et inutiles, et il réfléchit aux notions de guerres justes et injustes. Usbek affirme que son amour pour les sciences et les idées ne feront jamais vaciller sa foi, qu’il refuse désormais de questionner.

Les deux voyageurs passent au crible la société française. Ils évoquent l’influence des femmes à la cour, la misère de la presse, désapprouvent la prohibition du divorce et la chasteté des prêtres. Usbek critique le principe des colonies au nom de la liberté des peuples et affirme que seul un pouvoir doux, juste et équitable peut créer de la prospérité dans un royaume. Il attaque violemment l’influence des courtisans, véritables parasites des palais, et il rend hommage aux savants, qui selon lui exercent un art très difficile et trop peu reconnu.

Usbek est plongé dans de profondes méditations, qui sont le but ultime de son voyage, mais son cheminement philosophique est perturbé par une inquiétude qui augmente chaque fois qu’il reçoit des nouvelles du sérail. Le premier eunuque le supplie de rentrer rapidement. Parmi ses femmes, Zelis a laissé volontairement tomber son voile sur le sol et Zachi a eu des relations avec un esclave. On a même aperçu un jeune homme rôder dans le sérail puis s’enfuir.

Usbek ordonne une répression terrible contre les femmes et les esclaves fautifs. Mais le premier eunuque meurt, et il est remplacé par Narsit. Cet événement imprévu retarde la répression voulue par Usbek, et la situation empire. Les lettres qu’envoie Usbek pour donner ses consignes disparaissent ou ne sont retrouvées que plus tard, et les problèmes de communication avec le nouvel eunuque empêchent une reprise en main rapide du sérail.

Trop inquiet, Usbek décide de rentrer en Perse et tente de convaincre Rica de repartir avec lui. Mais Rica souhaite rester plus longtemps à Paris, tandis que les femmes d’Usbek continuent de lui envoyer des lettres pour réclamer un retour immédiat.

Dans une dernière lettre, Usbek découvre que Roxanne, celle à qui il accordait toute sa confiance, n’a jamais accepté sa condition au sérail et la privation de sa liberté. Elle lui ment depuis toujours, et elle est à l’origine de biens des problèmes qui sont survenus depuis son départ. Sans espoir de recouvrer sa liberté, celle qui ne l’a jamais aimé met fin à ses jours pour se venger de lui.

II- Le regard éloigné dans les Lettres persanes

La fin du XVIIe siècle est une période de profondes mutations sur le plan des idées. Les relations de voyages effectués sur des terres éloignées (Amérique, Orient, Égypte, Chine...) se multiplient. Empruntant différentes formes - dissertation scientifique, essai sur les mœurs, roman... -, elles donnent aux Européens des leçons de relati­visme. À l’idéal classique d’harmonie qui dominait le Grand Siècle suc­cède l’idée d’un monde en mouvement.

Un regard critique

"Il est parfaitement exact d’affirmer que toutes les idées vitales, celle de propriété, celle de liberté, celle de justice, ont été remises en discussion par l’exemple du lointain. D’abord, parce qu’au lieu de réduire spontanément les différences à un archétype universel, on a constaté l’existence du particulier, de l’irréductible, de l’individuel. Ensuite, parce qu’aux opinions reçues, on peut opposer des faits d’expérience, mis sans peine à la portée des penseurs. [...] De toutes les leçons que donne l’espace, la plus neuve peut-être fut celle de la relativité." [1] 

Les Lettres persanes participent de cette vision. Le choix du « regard persan » a pour but de déshabituer le lecteur : les Persans de Montes­quieu battent en brèche l’européocentrisme et exposent une perception du monde radicalement différente à travers leur regard éloigné.

 

S’ajoutent dans le même temps de profonds changements dans la com­préhension de l’Histoire, qui se constitue peu à peu comme discipline scientifique ayant pour ambition la vérité des faits. On prend conscience que l’histoire romaine et l’histoire sacrée sont pleines d’invraisemblances : les repères traditionnels sont ébranlés. Le Dictionnaire historique et critique que Pierre Bayle publié depuis Rotterdam en 1696, et qui constitue l’un des ouvrages les plus importants de son temps, entend corriger les erreurs historiques contenues dans la mythologie et les religions.

Un regard neuf et détaché

Dans ce contexte, les fondements de la pensée elle-même sont ques­tionnés, et avec eux la méthode philosophique. L’Anglais John Locke (1632-1704) est une figure importante de la reconstruction entreprise alors : pour lui, avant que l’homme ne s’interroge sur ce qui lui est exté­rieur, il faut qu’il examine sa propre capacité à se connaître, qu’il identifie les objets qui sont à sa portée et ceux qui échappent à sa compréhension. Surtout, Locke démontre qu’il est impossible pour l’homme de tout connaître, et que l’entendement humain a ses limites. Sa pensée empiriste a bientôt une influence considérable en France, où elle se répand grâce à la traduction de son Essai par Pierre Coste, publiée à Londres en 1700.

On retrouve l’empirisme au fondement même de la démarche de Montesquieu dans les Lettres persanes. Dans son Essai sur l’entendement humain, John Locke écrit que la conscience doit se détacher d’elle-même pour mieux se regarder : Montesquieu reprend ce postulat méthodologique dans son œuvre, qui démontre qu’il faut se faire étranger à soi pour mieux se juger. Cette «étrangéité » passe alors par l’utilisation de personnages capables d’un regard neuf sur l’Occident. Usbek confie ainsi à Rhédi : « je suis comme un enfant, dont les organes encore tendres sont vivement frap­pés par les moindres objets » (L. XLVII). L’étranger est à même de recevoir les impressions de ses sens et de former, en retour, des réflexions. Pour qu’elles soient le fruit d’une « conscience pure », encore doit-il se défaire des préjugés que lui a donnés son éducation. A travers Usbek rap­portant l’injonction que lui a faite un Français - « défaites-vous des préju­gés » (L. XXXIV), c’est en réalité Montesquieu qui s’adresse à ses lecteurs.

Un regard comparatif

À la fois thématique et motrice, l’opposition Orient/Occident structure l’ensemble de l’œuvre. C’est un regard oriental qui est porté sur l’Occi­dent, au moyen de ce que Roger Caillois a nommé une «révolution sociologique», c’est-à-dire «la démarche de l’esprit qui consiste à se feindre étranger à la société où l’on vit, à la regarder du dehors et comme si on la voyait pour la première fois[2] ». Selon Paul Valéry, il s’agit d’« entrer chez les gens pour déconcerter leurs idées, leur faire la surprise d’être surpris de ce qu’ils font, de ce qu’ils pensent, et qu’ils n’ont jamais conçu différent, c’est, au moyen de l’ingénuité feinte ou réelle, donner à ressentir toute la relativité d’une civilisation, d’une confiance habituelle dans l’Ordre établi[3]... » Ce qui intéresse Montesquieu, c’est en effet de faire émerger une connaissance nouvelle de la société occidentale, et en particulier parisienne. Le ressort fondamental du roman est la comparai­son, mise en œuvre à tous les plans : comparaison des régimes politiques des villes («Paris est aussi grand qu’Ispahan», (L.XXIV), de la situation des femmes (L. XXVI), de leur rôle poli­tique (L. CVII), des causes de la grandeur (L. LXXXVIII), de celles de la disgrâce (L. CII), etc. Au-delà de ces comparaisons thématiques, le roman s’attache aussi à comparer des regards, des points de vue sur le monde.

Si le voyage permet et entraîne la confrontation du connu à l’inconnu, l’œuvre tisse implicitement et progressivement une continuité entre les deux. D’abord opposés, l’Orient et l’Occident sont bientôt rapprochés, le premier (étranger au lecteur français), devenant allégorique de la réa­lité du second (qui lui est en revanche familière). C’est ainsi que, si l’Orient peut parfois apparaître comme un contre-modèle, c’est un contre-modèle ambigu où tous les travers de la société européenne sont amplifiés- la monarchie absolue y est un despotisme, la puissance des passions y est exacerbée en tyrannie -, à tel point qu’on peut penser que les Lettres persanes démontrent l’inattendue ressemblance de l’Orient et de l’Occident. Ainsi, le lecteur doit faire jouer alternativement la compa­raison et la superposition des deux univers.

 

III- Analyse du roman: 

Un roman politique

La politique est un thème essentiel de l’œuvre, qui cristallise les enjeux philosophiques et romanesques du texte. Mais, sur ce plan-là comme sur d’autres, l’interprétation du roman est complexe, les Lettres persanes ne pouvant être lues comme un roman à thèse. Le choix du roman épisto- laire et a fortiori celui de la polyphonie empêchent en effet toute fixation du sens. C’est pourquoi la critique a émis plusieurs hypothèses sur le sens à donner au traitement de la politique dans le roman.

Pour Jean Ehrard, les Lettres persanes sont avant tout « l’expression romanesque d’une prise de conscience politique[4] ». H dénombre soixante-deux lettres sur cent soixante et une qui touchent de près ou de loin à la politique. Parmi celles-ci, quarante-deux sont écrites par Usbek, et quarante-six appartiennent à la seconde moitié du livre qui, ainsi, donnerait de plus en plus d’importance à ce thème. Les réflexions poli­tiques se concentreraient autour des événements associés à trois dates - 1715 (la mort de Louis XIV), 1718 (l’échec de la polysynodie) et 1720 (l’année de la banqueroute consécutive au « système de Law ») -, dont le récit par Usbek et Rica permettrait à Montesquieu de formuler une vision critique : les personnages passent « de la surprise ironique à la sympathie, puis de l’adhésion à l’inquiétude, à la colère et au désarroi[5] ». A la fin du roman, les Persans finissent par devenir de véritables oppo­sants au régime en raison des mauvais ministres et des effets du système de Law. Dans ces prises de position, Jean Ehrard lit une défense des anciens privilèges de l’aristocratie (le système de Law est un danger pour les aristocrates exposés au voisinage des parvenus, l. CXXXII, et à la corruption, l. CXLVI), une défense de la propriété terrienne (l. CXXXII) et du règne de « la puissance paternelle », « première autorité légitime » (l. CXXIX), qu’il attribue à Montesquieu lui-même. Le critique voit dans ce dernier le partisan d’une « restauration aristocra­tique » à même de contrer la dégénérescence de la monarchie. Selon lui, l’auteur adhère aux théories du pacte social en faisant de la monarchie le résultat de conventions humaines. C’est ce que Rica souligne en évo­quant les origines de la monarchie française (l. C), avant que Rhédi rappelle la nature aristocratique des assemblées générales de la nation (l. CXXXI). La dénonciation du despotisme répondrait donc à la volonté de défendre les prérogatives de l’aristocratie.

 

Mais cette analyse ne fait pas l’unanimité. Georges Benrekassa[6] défend l’idée selon laquelle la critique politique est intrinsèquement liée à la satire. Pour lui, la satire met en lumière le déchirement entre idéal et réalité. Il n’y aurait donc pas de contenu idéologique dans les Lettres persanes, qui seraient plutôt une interrogation sur la possibilité même d’un savoir politique. Pour Jean Goldzink[7], au contraire, il existe quelques grandes lignes qui structurent la réflexion politique des Lettres persanes : rejet du despotisme, défense de la laïcité et de l’utilité sociale de la religion, supériorité de la vertu et de la liberté, suprématie de la raison et de la libre-pensée.

Satire de la société du XVIIIe siècle

Si Montesquieu est parfois considéré comme le premier des sociologues, c’est entre autres pour la description précise d’archétypes sociaux que l’on découvre dans Les Lettres persanes . L’appellation de sociologue est discutable, mais on pourrait parler aussi de satiriste, tant il évoque avec humour et ironie les travers et les défauts de la société dans laquelle il vit.

Par exemple pour Montesquieu, l’Académie française est un endroit où « ceux qui la composent n’ont d’autre fonction que de jaser sans cesse » , tandis que les hommes d’Église qui ont fait vœu de pauvreté « ont en mains presque toutes les richesses de l’État » . Il se moque de l’esprit de cour, qu’il juge superficiel et de tous ces hommes qui achètent des livres pour y apprendre et mémoriser de bons mots, qu’ils ressortiront aux moments opportuns. Il affirme aussi que bien des juges ne connaissent pas la loi et que le jeu est un vice dangereux.

Montesquieu prend également des positions d’une étonnante modernité, dont certaines sont toujours d’actualité. Ainsi, il nous confie que « le plus grand tort qu’ont les journalistes, c’est qu’ils ne parlent que des livres nouveaux, comme si la vérité était jamais nouvelle » . Il attaque la presse qu’il considère comme de la littérature médiocre et critique le célibat des prêtres, qui est « une famille éternelle où il ne naît personne et qui s’entretient aux dépens de toutes les autres » . Au nom de la fécondité et de la démographie, il estime que la prohibition du divorce est absurde et il remet en cause le droit d’aînesse qui détruit l’égalité entre les citoyens.

Frivolité française

Usbek et Rica s’étonnent de ce qu’ils découvrent à Paris, mais le sujet sur lequel ils reviennent avec le plus d’insistance, c’est la frivolité des mœurs et des comportements en France. Cette tendance à la légèreté, au badinage, au libertinage, caractérise bien le peuple français selon Montesquieu, un peuple qui souvent aussi fait preuve d’égocentrisme.

Rica dit des Français : « je vois de tous les côtés des gens qui parlent sans cesse d’eux-mêmes » et que « leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure ». Usbek lui, estime que les femmes françaises sont d’humeur légère et superficielle, et que leur principale préoccupation est de paraître éternellement jeunes.

Mais c’est dans le rapport à la fidélité que les Français se distinguent le plus des mœurs orientales. Ils estiment que l’adultère est un fait inéluctable, car le désir est un sentiment qui évolue au cours d’une existence et donc « ils regardent les infidélités comme les coups d’une étoile inévitable ».

Ainsi,  les  Français  se  consacrent  sans  pudeur  au  badinage,  qui « semble être venu à former le caractère général d’une nation » . Mais Montesquieu, bien que très critique sur de nombreux points, ne condamne pas pour autant une telle attitude, qu’il estime plutôt saine et de bon sens. Il s’agit de prendre le meilleur parti d’un état de fait plutôt que de le combattre en vain, ce qui permet aux Français d’accéder à une tranquillité d’esprit qui « n’est pas fondée sur la confiance qu’ils ont en leurs femmes, c’est au contraire sur la mauvaise opinion qu’ils en ont ».

Les deux voyageurs perses envient cette sérénité qui permet d’éviter les peines, les angoisses et les douleurs que provoquent la jalousie, le ressentiment et la crainte permanente de l’infidélité.

La satire religieuse

Tout au long de son œuvre, Montesquieu s’est efforcé de définir la place que doit tenir la religion dans l’organisation politique et sociale : dans les Lettres persanes, le sujet est omniprésent et savamment mis en scène. Rappelons que Montesquieu est issu d’une famille catholique et fut marié à une protestante. La critique s’est interrogée sur ses convic­tions religieuses : était-il fervent catholique ? Se sentait-il plus proche du protestantisme ? Était-il fondamentalement déiste [8] ? Il est en tout cas certain qu’il a toujours refusé catégoriquement l’athéisme pour lui-même et pour la société : sa critique de la religion et de l’Église catholique ne prend donc pas la forme d’une réfutation de l’existence de Dieu.

Dans le roman, la relativité introduite par les voix persanes permet de formuler plusieurs constats, qui concernent tant le clergé que certains dogmes et pratiques. Montesquieu orchestre une vaste satire des prélats : le pape, « vieille idole qu’on encense par habitude » (l. XXIX), et les évêques, dont le rôle est, à la manière des casuistes jésuites, de dispen­ser les fidèles de remplir leurs devoirs (ibid.) sont ridiculisés. De même, les théologiens sont accusés de bêtise et de fausseté/comme le mollak qui répond aux interrogations d’Usbek par une fable dénuée de sens (l. XVIII) ou le « gros homme avec un teint vermeil » qui dit « théologi­quement force sottises » (l. CI). Les moines, sous la figure des chartreux (l. LXXXII), des ermites (l. XCIII) ou des « dervis », sont taxés d’inutilité car retirés hors du monde (le mollak vit dans les tom­beaux à la lettre XVI), tenus responsables de la dépopulation pour s’être « [voués] à une continence éternelle » (l. CXVII) autant que coupables d’entraver la circulation des richesses [9]. Les Lettres persanes expriment donc un anticléricalisme à la fois topique et motivé par l’actualité de l’époque : sont par exemple mentionnés les débats autour de la bulle papale Unigenitus, symptômes du mal absolu que représente pour Montesquieu le brouillage du pouvoir temporel et du spirituel et qui polarisent à tort l’attention de la société (la « révolte » qu’ont occa­sionnée les débats divise « toute la cour, tout le royaume et toutes les familles », l. XXIV). Montesquieu relativise aussi la suprématie du dogme, plaçant l’utilité morale de la religion au-dessus de la foi[10] et remettant en question la prétention du christianisme à détenir la vérité par l’observation de ses ressemblances avec l’islam : « Je vois partout le mahométisme, quoique je n’y trouve point Mahomet », déclare Usbek (l. XXXV). Réciproquement, la diversité des pratiques selon les continents montre bien que certains prétendus « dogmes », loin d’être d’origine divine, sont les produits de l’imagination : il en va ainsi des croyances attachées à la fécondité des peuples, par exemple (l. CXIX). Enfin, les pratiques et les rites sont épinglés pour leur aspect arbitraire : Usbek écrit qu’« il faut choisir les cérémonies d’une religion entre celles de deux mille » (l. XLVI) ; la rationalité des préceptes religieux est battue en brèche par l’empirisme que Montesquieu prête à ses per­sonnages - en témoigne la remarque d’Usbek au mollak au sujet des prescriptions alimentaires de l’islam, « il me semble que les choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures : je ne puis concevoir aucune qualité inhérente au sujet qui puisse les rendre telles » (l. XVII).

Pour autant, il faut se garder de voir dans cette critique relativiste de la religion une condamnation sans appel du fait religieux et du catholi­cisme en particulier : s’il est accablé par le rappel des atrocités de l’Inqui­sition, par exemple (l. XXIX), le christianisme a pu faire reculer l’intolérance sur les continents où il a prospéré, comme le souligne la lettre LX.

 La « chaîne secrète », ou la cohérence d’un ensemble très divers

Plus qu’un motif, la « chaîne » est ce qui relie entre eux l’ensemble des sujets ou domaines explorés par le roman. Ce terme apparaît à deux reprises dans les « Quelques réflexions sur les Lettres persanes » : Montes­quieu affirme d’abord que « les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie » (p. 35), puis que « l’auteur s’est donné l’avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète et, en quelque façon, inconnue » (p. 36). Alors que la première phrase fait de la chaîne un lien entre les personnages, la seconde postule l’existence d’une corrélation profonde entre tous les éléments du texte, entre la partie philosophique et la partie romanesque qui s’éclairent mutuellement. Cette description de l’œuvre comme un tout formé d’éléments disparates mystérieusement reliés les uns aux autres est donc à la fois une définition du roman de Montesquieu, mais aussi une indication à destination du lecteur amené à faire l’exégèse de cet ensemble très divers. Par exemple, on ne peut pas interpréter les lettres d’Usbek sur la liberté individuelle (lettres LXIX, LXXVI, LXXXV), sur le droit naturel et la justice (lettres LXXX, LXXXIII, XC, XCIV, XCV, CXXIX), sur la politique (lettres CE, CEI, CIV, CXXE, CXLVI), sans prendre en compte son attitude envers ses femmes : l’Usbek philosophe et l’Usbek despote sanguinaire sont un seul et même personnage. Il faut donc mettre au jour la cohérence interne qui sous-tend le concert des voix, car la forme épistolaire participe à la création du sens profond des Lettres persanes. Pour Jean-Paul Schneider, qui a parlé de « cohérence romanesque », l’œuvre est « une métaphore expéri­mentale de l’Histoire », les « Lettres persanes constituent un essai pour appréhender la dispersion du réel, non dans la réalité même, mais dans une construction analogique du réel[11] ».

Notes:

[1] Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne : 1680-1715 [1935], Le Livre de Poche, coll. « Références », 1994. 21-22.

[2] Roger Caillois, préface aux Œuvres complètes, op. cit., 1.1, p. Xin.

[3] Paul Valéry, Variété II [1930], Œuvres, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 1.1, 1957, p. 515.

[4] Jean Ehrard, « La signification politique des Lettres persanes », Archives des lettres modernes, n° 166, 1970 ; repris dans Uïnvention littéraire au XVIIIe siècle : fictions, idées, sociétés, PUF, coll. « Écriture », 1997, p. 31.

[5] Ibid., p. 21.

[6] Georges Benrekassa, « Le parcours idéologique des Lettres persanes : figures de la socialité et discours politique », Europe, n° 574, février 1977 ; repris dans Georges Benre­kassa, Le Concentrique et Vexcentrique, Payot, 1980.

[7] Jean Goldzink, La Politique dans les Lettres persanes : théâtre de l’idéologie, scène de la fiction, Fontenay-aux-Roses, Presses de l’ENS Fontenay/Saint-Cloud, 1988.

[8] Quelques allusions aux thèses déistes sont présentes dans les Lettres persanes, comme cette subtile critique de l’anthropomorphisme de Dieu empruntée à Spinoza : « On a dit fort bien que si les triangles faisaient un Dieu, ils lui donneraient trois côtés » (l. LDC).

[9] « Tant de richesses tombent, pour ainsi dire, en paralysie : plus de circulation, plus de commerce, plus d’arts, plus de manufactures » (l. CXVII).

[10] « Dans quelque religion qu’on vive, l’observation des lois, l’amour pour les hommes, la piété envers les parents, sont toujours les premiers actes de la religion » (l. XLVI)

[11] Jean-Paul Schneider, « Les jeux du sens dans les Lettres persanes. Temps du roman et temps de l’Histoire » ; http://montesquieu.ens-lyon.fr/IMG/pdf/RM04_Schneider_127-159.pdf. 

 


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