Introduction

Maison, mansio, de manere : l'endroit où l'on s'arrête, où l'on jette l'ancre, où l'on demeure, où l'on se sent enveloppé, comme un germe dans une graine. Notre expérience est intimement liée à celle d'un ou plusieurs lieux dont le « génie » a profondément structuré notre sensibilité. Même les nomades suivent des parcours familiers et se retrouvent en des endroits traditionnels. C'est un besoin chez nous de tout localiser. Notre univers spirituel lui-même est distribué en demeures hiérarchisées et Jean l'Evangéliste (XIV, 2) nous apprend qu'il y a plusieurs appartements dans la maison du Père. Ce qu'il y a de plus terrible dans l'imagination de la mort, c'est peut-être la perte de toute espèce de localisation, le retour à la poussière cosmique.

Ma maison est le prolongement de mon corps

C'est que la maison est le prolongement de mon corps ; elle est faite à son image. C'est une structure close : elle a un dedans et un dehors — comme la plus infime cellule, le plus primitif des organismes vivants. Un intérieur délimité par quelque membrane capable de recevoir ou de refuser ce qui vient de l'extérieur et d'empêcher les organes de se désintégrer ; ainsi naît un espace intérieur cohérent et personnel ; c'est, avec le pouvoir de reproduction, la plus saisissante invention de la vie. Grâce à ce filtre, entrer et sortir prennent un sens, comme s'ouvrir (à ce qui est bon) et se fermer (à ce qui est nocif). A l'intérieur, on découvre un enclos où règne un ordre raffiné et stable, qui préfigure en quelque sorte les valeurs de la sagesse conservatrice, un ordre fait d'échanges réguliers dans une temporalité paisible et cyclique. De l'autre côté c'est tout le contraire : durée linéaire, accidents, aventures, changements, risques, discontinuités. Qui ne voit à quel point ce filtre est nécessaire ? Il rend possibles les relations extérieures tout en maintenant une identité. L'enclos habité projette au-dehors, objective pour nous le fonctionnement même de la vie.

Ma maison m’enferme et me protège

Si la maison protège, il est vrai aussi qu'elle enferme : sécurité et claustration s'impliquent. Parce qu'elle enveloppe, il arrive que la maison étouffe ; la clé qui rassure est la même qui interdit. A moins d'être transportable ou mobile, la demeure exclut en quelque sorte l'aventure. L'aventure s'inscrit entre un départ et un retour ; sans le retour elle est incomplète, insatisfaisante. Ajoutez que le retour est souvent plus émouvant que le départ, comme si l'être, un moment vulnérable, retrouvait avec sa maison sa complétude. Un voyage sans retour n'est pas un voyage mais un exil. Les gens sans domicile, les éternels errants inspirent encore parfois une pitié mêlée de crainte : fantômes, démons peut-être s'il est vrai que le diabolique est justement l'instable : le diable, comme le montre l'étymologie du mot, est celui qui trouble la paix et inspire le désordre. « Quitter la maison » : ces mots n'évoquent-ils pas la fugue, la fuite, la fièvre ? Une certaine sauvagerie peut-être, car une maison apprivoise et « domestique » : ambivalence significative dans ce dernier mot ! Pas de maison pour celui qui refuse l'ordre, pour l'esprit qui ne peut « s'installer ». Deux façons opposées et complémentaires de réaliser son être. D'un côté la Marthe de Paul Claudel 1 déracinée, éperdue si loin de sa ferme natale, et de l'autre son mari, Louis Laine, fils spirituel de Rimbaud, l'homme « aux semelles de vent », incapable de tenir en place. Deux appels aussi « sacrés » l'un que l'autre car l'âme humaine est tissée d'immanence et de transcendance.

Eluard, pour suggérer un bonheur absolu, a parlé d'une « étoile au nid » : l'étoile qui scintille dans l'inaccessible et le nid chaudement maternel. Toutes les puissances du désir sont alors comblées... Quand on s'enferme trop, on risque de s’asphyxier ; mais qui pourrait vivre indéfiniment sans l'appui d'un centre, vivre en éternel voyageur comme le Barnabooth de Valery Larbaud ? L'errance sans fin d'Ahasvérus n'est-elle pas une malédiction ?

Ma maison : mon enveloppe et ma matrice

Chacun sait que du traumatisme de sa naissance aucun être ne peut vraiment guérir ; il reste, sa vie durant, en quête du sein maternel. Tout lui est bon pour effacer cette cicatrice, pour oublier le déchirement originel. La prothèse qui s'impose et, désormais, fera fonction de mère, c'est, après le berceau, la maison. « La mère qui réchauffe, écrit Jung, qui protège, qui dispense la nourriture, c'est aussi le foyer, la grotte protectrice ou la hutte »2. Il est à peine utile d'insister sur de telles évidences. La maison est une matrice, nous y retrouvons l'enveloppe dont nous avons besoin... « Doublet du corps, dit très justement Gilbert Durand, la maison va se trouver isomorphe de la niche, de la coquille, de la toison et finalement du giron maternel »3

Je dis : ma Mère. Et c'est à vous que je pense, Ô Maison ! Maison des beaux étés obscurs de mon enfance. 4

Il existe, avec une vieille maison où l'on a vécu long-temps, une sorte de « participation mystique » (comme dirait Lévy-Bruhl). On s'y sent lié par une myriade de souvenirs et d'habitudes, fibres innombrables qui plongent dans l'inconscient. Henri Bosco — grand rêveur de maisons — a su évoquer avec délicatesse et réserve, c'est-à-dire sans romantisme, son attachement au Mas du Gage, la demeure de sa famille sur le chemin de Monclar, un chemin de campagne désormais absorbé par la banlieue citadine d'Avignon :

La mère, la mère forte c'était la maison avec les grands plis de ses murs, sa coiffe de tuiles reposant sur nous, et cette chaleur maternelle dont seules de telles maisons enveloppent les hommes... La maison me parlait son langage, un vieux langage domestique... Je croyais entendre murmurer sur moi la parole d'une autre mère, aussi aimante que la mienne, mais religieusement investie d'une charge plus mystérieuse encore que ce tendre amour dont son toit et ses murs devaient protéger l'existence au temps des tempêtes. 5

 Ma maison : un sanctuaire ou un simple local ?

Participation qui fait de la demeure familiale un être non seulement vivant, doué de sentiments et de forces invisibles, mais un être sacré, qui mérite le respect et l'amour. Les Anciens avaient intensément ressenti cette Présence tutélaire. Leur culte allait si loin que, chez les Etrusques et leurs voisins, les tombeaux étaient souvent en forme de maison, les urnes funéraires représentaient des cabanes, etc. Chez les Romains, chaque famille, par des fleurs et des sacrifices, honorait sur un autel, près de l'âtre, son propre Lare familier, gardien de l'enclos. Il constituait avec les deux Pénates (dieux du garde-manger) la triade des dieux domestiques. Si l'on devait déménager on les emportait avec soi, comme d'autres peuples — tels les Chinois — emportent les images de leurs ancêtres.

Désormais les changements d'adresse répétés causent plus d'excitation que de nostalgie : finis les déchirements affectifs ; les conditions matérielles de la vie moderne nous obligent à moins aimer. Nos maisons ne sont que des logements provisoires qui, d'ailleurs, pour l'essentiel, se ressemblent tous. Mais, en tarissant tant de vieilles sources de respect et d'affection, n'allons-nous pas désertifier peu à peu le champ de notre conscience ? Nous devenons durs et secs dans un environnement cynique. Nous nous détachons des choses, puis des êtres et peut-être de nous-mêmes.

Une maison, reconnaissons-le, ne peut être un local indifférent : elle nous modèle, nous enfante, nous enracine. Les Japonais disent qu'elle est Yin, c'est-à-dire féminine, elle relève de l'anima qui est l’intime ; au centre de nos psychismes il y a ce noyau inaltérable. Ce n'est pas sans raison que le caractère qui, en japonais, désigne le bonheur, représente une maison, et que ce signe soit lui-même composé du symbole de la féminité (deux traits verticaux), surmonté d'un toit : ⇑.

Que deviendra ma maison demain ?

A en croire Jacques Attali 6 nous sommes sortis depuis huit ou dix siècles de l' « Ordre du Sacré », nous avons traversé l' « Ordre de la Force » et nous vivons dans l' « Ordre marchand » qui désacralise tout. On peut se demander si le cynisme destructeur de l'Ordre marchand ne va pas bientôt nous forcer à instaurer un « Ordre écologique », où l'on tiendra compte des exigences non seulement physiologiques (lutte contre les pollutions) mais psychiques de notre nature. Parmi ces exigences-là, il y a le développement harmonieux de certains attachements dont nous ne pouvons nous passer sans nous mutiler gravement. Ce sera un ordre respectueux de besoins qui, pour être moins visibles, n'en sont pas moins poignants, un ordre qui rendra à nos logements le visage humain qui leur fait si souvent défaut et qui mettra les prouesses de la technique au service, non plus du rendement, mais, plus profondément, du bonheur.

D'après La maison corps et âme de Jean Onimus, PUF, 1991

 Notes :

  1. Voir L'Echange : Louis Laine, un aventurier, a séduit Marthe, une paysanne, et l'a entraînée aux Etats-Unis.
  2. C. G. Jung, Problèmes de l'Ame moderne, Paris, Buchet/Chastel, 1960, p. 40.
  3. G. Durand, Les Structures anthropologiques de l'Imaginaire, Paris, Bordas, 1969, p. 278.
  4. O. V. de Lubicz Milosz, « Symphonies », in Poésies, t. II, Paris, A. Sil- vaire, 1960, p. 96.
  5. H . BOSCO, Le Chemin de Monclar, Paris, G a l l i m a r d , 1962, p. 119.
  6. J. Attali, Lignes d'horizon, Paris, Fayard, 1990.

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