L'Île Mystérieuse est un roman de Jules Verne (1828-1905), publié à Paris dans le Magasin d’éducation et de récréation du 1er janvier 1874 au 15 décembre 1875, et en volume chez Hetzel en 1875. Cette œuvre vient achever, après les Enfants du capitaine Grant (1867) et Vingt Mille Lieues sous les mers (1870), une vaste trilogie dont la constitution, inspirée après coup par Hetzel pour des motifs plus commerciaux que littéraires, obligera Verne à compromettre la vraisemblance chronologique et la cohérence des deux premiers récits.


Résumé du roman par chapitres

Première partie

Le 24 mars 1865, un ballon emporté par un ouragan s’abat sur un rivage indéterminé de l’océan Pacifique. Il contenait cinq passagers dépourvus de toute ressource: l’ingénieur Cyrus Smith, accompagné de son fidèle serviteur noir, Nab, et de son chien, Top; l’intrépide correspondant de guerre Gédéon Spilett; le brave marin Pencroff et son protégé, un jeune orphelin du nom de Harbert Brown. Tous ont participé à la guerre de Sécession dans les rangs des nordistes. Prisonniers des sudistes à Richmond, ils se sont évadés en volant un aérostat. Mais la tempête les a amenés bien plus loin qu’ils n’avaient prévu. Et leur situation leur paraît d’autant plus inquiétante que Cyrus Smith, le plus savant et le plus ingénieux d’entre eux, semble avoir disparu dans la catastrophe (chapitres 1-3).

Ils ne tardent pas, cependant, à s’organiser pour survivre, trouvant à s’abriter, vivant de chasse et de cueillette, parvenant à faire du feu. Ils retrouvent même l’ingénieur, mystérieusement sauf, dans une grotte du littoral (chapitres 4-8).

Avec Cyrus Smith, tout devient plus facile. Utilisant au mieux tout ce que lui offre la nature, il permet à la communauté de se doter de moyens de plus en plus nombreux et efficaces pour coloniser son domaine. En même temps, il en pousse l’exploration aussi loin que possible: il s’agit d’une terre absolument déserte, apparemment inconnue des géographes, qu’il baptise l’«île Lincoln» (chapitres 9-14).

Les héros se lancent dans des entreprises de plus en plus hardies et délicates. Ils pratiquent la métallurgie, fabriquent des explosifs et réussissent, en abaissant les eaux d’un lac, à s’aménager une vaste demeure souterraine, «Granite-House». Ils peuvent ainsi passer l’hiver dans un relatif confort. Cependant, certains faits ne manquent pas de les intriguer, comme la présence d’un grain de plomb dans la chair d’un cochon sauvage (chapitres 15-22).

Deuxième partie

La construction d’une pirogue rend les explorations beaucoup plus aisées. Mais un événement, surtout, va profondément bouleverser la vie des robinsons: la découverte d’une caisse échouée sur la plage, contenant des outils, des vêtements, des livres, des armes et des ustensiles de toutes sortes. La provenance de ce trésor est inexplicable. Capables désormais de se défendre contre les plus terribles fauves, Cyrus Smith et ses compagnons s’aventurent sans crainte dans leur île. Ils peuvent ainsi récupérer les débris du ballon qui les a amenés et la précieuse étoffe qui le constitue (chapitres 1-5).

On parvient à domestiquer un singe. On fortifie les abords de Granite-House, on en assure l’accès par un ascenseur hydraulique et l’on met des vitres aux fenêtres. Cyrus Smith, grâce aux instruments récupérés, peut constater que l’île Lincoln est toute proche d’une autre terre, l’île Tabor. Tous projettent d’aller la visiter. On entreprend alors la construction d’un bateau (chapitres 6-10).

Le second hivernage peut être affronté dans des conditions bien meilleures. L’embarcation est bientôt achevée. Dès ses premiers essais, le Bonadventure donne toute satisfaction. Harbert pêche une bouteille renfermant un message: un naufragé attendrait des secours dans l’île Tabor. Les héros y rencontrent un être revenu à l’état sauvage qu’ils doivent ramener de force. Ils ne retrouvent leur route que grâce à un feu allumé par une main inconnue (chapitres 11-15).

Leur nouveau compagnon est un ancien mutin, le contremaître Ayrton, abandonné par lord Glenarvan dans l’île Tabor pour y expier ses crimes (voir les Enfants du capitaine Grant). Bourrelé de remords, Ayrton trouve la rédemption parmi ses sauveurs. Mais il affirme qu’il n’est pas l’auteur du message dans la bouteille. Ainsi renforcée, la petite société accomplit de nouveaux prodiges: Cyrus Smith réalise même un télégraphe électrique. C’est alors qu’un navire est signalé (chapitres 16-20).

Troisième partie

Il s’agit, hélas! d’un bateau pirate, le Speedy, commandé par un ancien complice d’Ayrton: l’infâme Bob Harvey. Le sort des six colons serait funeste si le brick ne sautait sur une mine. Qui l’a placée sous la coque? Tout en récupérant ce qui peut l’être dans l’épave disloquée, Cyrus Smith s’ouvre de ses soupçons à ses amis: depuis leur établissement, une présence bienveillante n’a cessé de leur venir en aide. À ce mystère s’ajoute une inquiétude: six pirates courent toujours. Ils se mettent à tout ravager. Au cours d’un combat, Harbert est grièvement blessé. Il mourrait sans un médicament, lui aussi apporté par le protecteur invisible qui a également exterminé les derniers pirates et libérés Ayrton, leur prisonnier (chapitres 1-13).

On songe à construire un nouveau bateau et à faire face à un troisième hiver. Mais le mont Franklin, volcan qui domine l’île, entre en éruption. L’hôte inconnu se montre enfin: c’est le capitaine Nemo (voir Vingt Mille Lieues sous les mers), dont le Nautilus est caché depuis six ans dans une caverne communiquant avec Granite-House (14-15).

L’extraordinaire personnage raconte toute son histoire. Il était jadis le prince Dakkar, souverain indien, et il participa avec foi à la révolte des Cipayes, en 1857. Vaincu, ayant vu toute sa famille massacrée, il projeta une terrible vengeance contre l’Angleterre. Il conçut donc son fabuleux sous-marin, semant la terreur sur les mers. Ayant perdu tous ses hommes, vieux et malade, Nemo a trouvé refuge dans son repaire de l’île Lincoln. C’est là qu’ému par les grandes qualités humaines des naufragés, il a décidé de les secourir. Il meurt après cette confession, léguant à Cyrus Smith et à ses amis une énorme fortune en diamants. Le Nautilus, à jamais bloqué dans sa caverne, lui sert de tombe (chapitres 16-18).

Cependant, l’île donne les signes d’une désagrégation de plus en plus imminente. Malgré leur hâte, les héros ne peuvent achever à temps leurs préparatifs. Les coulées de lave et les tremblements de terre ruinent toute leur œuvre. Bientôt, il ne reste plus de leur petite république qu’un rocher battu par les flots. Ils y sont miraculeusement recueillis par le Duncan, envoyé par lord Glenarvan afin de rapatrier Ayrton au terme de douze années d’expiation dans l’île Tabor. Une notice déposée par Nemo dans l’île a permis de les retrouver, quatre ans jour pour jour après leur dramatique atterrissage (chapitres 18-20). 

Analyse de L'île Mystérieuse

Mêlant grâce au personnage d’Ayrton les aventures du capitaine Grant à celles du capitaine Nemo, l’Île mystérieuse n’accomplit ce miracle qu’au prix d’évidentes contradictions. Ainsi, Nemo prétend qu’il a vécu depuis trente ans sous les mers. Mais si l’on considère qu’il s’est marié en 1849 et qu’il s’est engagé huit ans après dans la révolte des Cipayes, il n’a pu voyager plus de dix années dans son sous-marin. De plus, comment Ayrton, déposé dans l’île Tabor en 1865, pourrait-il y avoir passé douze ans en 1869?

Mais ces incohérences risquent de choquer davantage dans le fond que dans la forme. On peut ainsi regretter que Nemo perde de cette manière son fascinant anonymat. Hetzel est pour beaucoup dans cette réapparition. Mais en l’encourageant, il participe à une trahison profonde de l’esprit fantastique qui dominait Vingt Mille Lieues sous les mers. L’incertitude apparaissait comme la seule conclusion possible de ce roman de démesure et de révolte. L’Île mystérieuse, en remplissant les vides de son histoire, donne au destin de Nemo l’apparence plus banale d’un récit achevé et moral. Utilisant son génie au service d’une œuvre d’humanité et de justice, après l’avoir consacré à sa vengeance, réconcilié avec la société dont Cyrus Smith et ses compagnons lui ont offert l’image la plus saine, il gagne son pardon. Toute la sombre ambiguïté du personnage disparaît au profit d’une figure plus édifiante, mais plus pâle, parfaitement conforme au projet d’une littérature didactique et purement divertissante.

Il est étrange de constater qu’en écrivant cette «suite» à son œuvre la plus originale, Jules Verne lui impose une «correction» identique à celle qu’il imaginera pour les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe dans le Sphinx des glaces (1897). Dans les deux cas, il s’agira de pouvoir renvoyer aux textes premiers comme à de pures fictions. Leurs personnages seraient alors restitués à la réalité, réconciliés avec la morale et la raison, et rendus définitivement incapables d’en perturber les lois par leur mort constatée. La frénésie de la destruction justicière, sorte d’utopie négative, peut céder la place à l’utopie féconde et positive: la fondation d’une cité idéale. Ainsi les diamants de Nemo pourront-ils servir à édifier «une vaste colonie» en Iowa: «C’était comme une île en terre ferme.» On retrouvera ce schéma consacré dans la ville modèle réalisée par le docteur Sarrasin dans les Cinq Cents Millions de la bégum (1879).

Dans tous les cas, le roman se charge d’une réflexion politique qui dépasse, cependant, les limites d’une simple robinsonnade. La micro-société de l’île Lincoln, fondant en un tout harmonieux Noirs et Blancs, travailleurs intellectuels et manuels, économies traditionnelle et préindustrielle, réalise ce que l’humanité historique n’a pas encore su créer. À ce titre, il est facile d’opposer ce monde idéal, géré par des hommes de bonne volonté, à celui que les héros ont quitté, déchiré par la plus injuste des guerres. Le récit des efforts et des inventions par lesquels ils s’assurent peu à peu le contrôle de leur existence semble reproduire en les accélérant les lentes étapes de l’histoire humaine, depuis ses origines. Mais elle corrige aussi cette histoire en l’imaginant faite par des hommes non pas sortis de l’innocence primitive, mais mûris par les épreuves et instruits de toutes les formes du savoir moderne. Cette sagesse leur évite de répéter les erreurs des âges anciens et donne à leur action une efficacité prodigieuse. Oubliant l’idéologie stérile, les héros veulent s’illustrer par des créations strictement pratiques. S’ils ne se trompent pas, c’est qu’ils vont toujours au plus simple, renonçant à tout raffinement inutile ou à toute originalité. Ils ne prétendent pas faire de l’île Lincoln autre chose qu’une imitation de leur monde originel: «Une petite Amérique! Nous y bâtirons des villes, nous y établirons des chemins de fer, nous y installerons des télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée, bien aménagée, bien civilisée, nous l’offrirons au gouvernement de l’Union.»

Leur tâche sera d’autant plus aisée que la nature qu’ils affrontent n’est pas vraiment un pur chaos. Produit parfait de l’activité volcanique, travaillée et structurée par les grandes forces telluriques, elle offre une synthèse de toutes les ressources de l’univers. Le regard savant du chimiste a tôt fait d’en réduire les roches et les minerais à une classification de substances aussi nombreuses que complémentaires. D’ailleurs, toute l’aventure n’apparaît-elle pas comme un voyage à travers tous les éléments? Commencé par la traversée des airs, il trouve dans l’eau une infranchissable limite, obligeant à conquérir la terre grâce au dangereux pouvoir du feu qui, après avoir servi l’œuvre des hommes, finit par la détruire. Étrange expérience, donc, qui commence par donner au héros la fière illusion de son pouvoir pour mieux lui révéler l’aspect précaire de toute victoire sur la nature.

Le roman s’appuie donc sur des thèmes largement connotés par toute une tradition; celui de l’île en particulier. Mais on le voit traité d’une manière profondément nouvelle: c’est tout l’esprit du mythe de Robinson qui se trouve, en effet, démenti par l’exemple symbolique d’Ayrton, complètement déshumanisé par l’épreuve de la solitude, régénéré par sa réintégration sociale. En imposant sa clôture, l’insularité oblige l’homme à chercher en lui un monde plus vaste, à comprendre qu’il lui incombe de faire un tout du rien, du manque absolu dans lequel il est jeté. Au milieu d’un tel contexte, tout semble capable de s’humaniser, même l’animal, comme le prouve le dressage de Jup, l’orang-outan transformé en domestique zélé.

La société qui en découle est idéale, non parfaite. Totalement artificielle, fondée par la nécessité et les circonstances, si elle paraît apte à s’instituer avec bonheur, elle ne saurait se reproduire, atteindre par elle-même une pérennité définitive. La mort de Nemo et la disparition de l’île semblent montrer la précarité d’entreprises incapables d’un devenir naturel, biologique. Totalement absente, la famille fait irrémédiablement défaut à cet univers. Aucune femme n’accompagne les colons, Harbert est orphelin. L’éclatement des liens familiaux a précédé l’aventure et, du même coup, a défini a priori ses limites. Le dénouement seul permet de réunir les éléments ainsi disjoints, en ramenant sur scène les personnages du premier roman, les Enfants du capitaine Grant: «Cyrus Smith et ses compagnons reçurent à plusieurs reprises la visite de lord et de lady Glenarvan, du capitaine John Mangles et de sa femme, sœur de Robert Grant, de Robert Grant lui-même, du major Mac Nabbs, de tous ceux qui avaient été mêlés à la double histoire du capitaine Grant et du capitaine Nemo.»

Il s’agit, sans doute, de remettre en ordre une histoire jusque-là régressive, puisque dominée par la seule recherche d’un père réel, le capitaine Grant, ou mythique, Nemo, protecteur presque divinisé des naufragés de l’île Lincoln. Mort ou retrouvé, le père peut s’effacer et permettre à ses fils de retrouver la voie d’une histoire positive, poursuivie dans la modernité grâce au legs d’un passé exaltant mais révolu. C’est aussi l’accès à une existence moins problématique, où il suffira d’imiter par la science ce que d’autres auront conquis par la passion.

 D. GIOVACCHINI

 
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