Vingt Mille Lieues sous les mers est un roman de Jules Verne (1828-1905), publié à Paris en feuilleton dans le Magasin d’éducation et de récréation du 20 mars 1869 au 20 juin 1870, et en volume chez Hetzel en 1870.

Appelée à devenir l’une des plus célèbres et des plus traduites de notre littérature, cette œuvre apparaît sans conteste comme la plus puissante, la plus originale et la plus représentative de Jules Verne. Liée, par le thème de la mer, aux fondements immémoriaux de notre imaginaire poétique, incarnant dans le capitaine Nemo un idéalisme qu’aucun romantique peut-être n’aurait osé porter à cette démesure, elle demeure, parmi toutes les lectures inévitables d’une enfance, sans doute la plus durablement inquiétante: l’onirisme des abîmes, hésitant entre féerie et cauchemar, l’obsession d’une quête qui pose la profondeur comme seule dimension vraie des choses, l’ambiguïté d’un héros tantôt ange justicier, tantôt démon destructeur, ne cessent d’interroger et de remettre en cause les conventions édifiantes du roman d’aventures. 

Résumé du roman

Le roman comprend deux parties ou «épisodes» divisés, le premier, en 24 chapitres, le second, en 23.

Première partie

Tout commence en 1866: la peur règne sur les océans. Plusieurs navires prétendent avoir rencontré un monstre effrayant. Mais quand certains rentrent gravement avariés après avoir heurté la créature, la rumeur devient certitude. L’Abraham Lincoln, frégate américaine, se met en chasse pour débarrasser les mers de ce terrible danger. Elle emporte notamment le professeur Aronnax, fameux ichthyologue du Muséum de Paris, son domestique, le dévoué Conseil, et le Canadien Ned Land, «roi des harponneurs». Après six mois de recherches infructueuses, le 5 novembre 1867, on repère ce que l’on croit être un «narval gigantesque». Mais sa vitesse rend le monstre insaisissable et lorsqu’enfin on réussit à l’approcher pour le harponner, il aborde violemment le vaisseau et le laisse désemparé. Aronnax et Ned Land ont été précipités à la mer par le choc. Conseil s’est jeté à l’eau pour suivre son maître. Tous trois trouvent refuge sur le dos du narval. Ils s’aperçoivent alors qu’il s’agit d’un navire sous-marin (chapitres 1-7).

Faits prisonniers, les trois naufragés découvrent l’extraordinaire Nautilus, son mystérieux équipage au langage incompréhensible et son capitaine, Nemo, dont la nationalité et les intentions restent absolument énigmatiques. Ce dernier refuse de rendre leur liberté à Aronnax et à ses compagnons, et prétend les entraîner avec lui dans un tour du monde sous-marin. Ce misanthrope de génie a rompu tout commerce avec l’humanité. Cependant, il éprouve une certaine estime pour le savant français et veut lui faire connaître l’univers qu’il s’est approprié, dans les profondeurs océaniques, et celui qu’il s’est construit dans le Nautilus, véritable microcosme dont la bibliothèque et le musée renferment les plus belles créations de l’homme et de la nature (chapitres 8-14).

Prodigieux ingénieur, maître de la fabuleuse puissance de l’électricité, le capitaine Nemo a résolu tous les problèmes de la locomotion et de la vie subaquatiques. Il convie ses hôtes à d’extraordinaires promenades en scaphandre, dans les grands fonds. Il traverse en se jouant l’immensité du Pacifique, élucidant tous les secrets de la nature et dépassant tous les exploits des plus hardis voyageurs. Tempêtes, requins féroces, écueils ou cannibales sont bravés en toute impunité. D’abord séduit, Aronnax ne tarde pas à comprendre pourtant que le Nautilus ne sert pas seulement les desseins pacifiques d’un homme de science. C’est aussi une arme que Nemo utilise pour une terrible œuvre de vengeance (chapitres 15-24).

Seconde partie

Profondément épris de justice, le capitaine n’hésite pas à sauver la vie d’un pauvre pêcheur de perles, au large de Ceylan. Passé en Méditerranée grâce à un étonnant tunnel creusé par la nature sous l’isthme de Suez, il prodigue aux Crétois insurgés contre les Turcs l’or qu’il puise à sa guise dans les épaves englouties. Il visite avec Aronnax les monuments submergés de l’Atlantide. Au centre d’un volcan éteint, sous un îlot perdu de l’Atlantique, il s’est aménagé une inexpugnable retraite (chapitres 1-10).

Après avoir atteint, dans la mer des Sargasses, les plus grandes profondeurs de l’océan, le Nautilus engage un combat titanesque pour sauver des baleines attaquées par des cachalots. Son voyage se poursuit jusque sous la banquise, au pôle Sud où Nemo plante son drapeau, un «pavillon noir, portant un N d’or écartelé sur son étamine». Échappant de justesse à l’étreinte des glaces, les héros doivent même se battre à la hache et au harpon contre des calmars géants. Puis ils retrouvent les restes du Vengeur, vaisseau français coulé par les Anglais après une bataille héroïque en 1794 (chapitres 11-20).

C’est là qu’Aronnax, Conseil et Ned Land voient confirmés leurs soupçons. Le capitaine Nemo envoie par le fond un navire de guerre de nationalité inconnue, mais qu’il accuse d’appartenir à une «nation maudite»: «Je suis l’opprimé, et voilà l’oppresseur! C’est par lui que tout ce que j’ai aimé, chéri, vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j’ai vu tout périr! Tout ce que je hais est là!» Un climat de tristesse et de terreur s’installe à bord. Sans qu’on puisse savoir s’il s’agit d’une décision délibérée ou d’une simple négligence, le Nautilus se laisse entraîner, au nord de la Norvège, dans les redoutables tourbillons du Maelström. Ses trois passagers involontaires en profitent pour tenter une folle évasion. Miraculeusement sauvés, Aronnax et ses amis retrouvent leur liberté. Ils ne peuvent connaître avec certitude le sort du Nautilus sur lequel ils ont navigué huit mois (chapitres 21-23). 

Analyse de Vingt Mille Lieues sous les mers 

Le roman va si profondément marquer ses premiers découvreurs qu’on pourra à juste titre reconnaître son inspiration dans “le Bateau ivre” de Rimbaud. Grand pourfendeur de mythes, Roland Barthes nie cette filiation en observant que «le geste profond de Jules Verne, c’est [...] l’appropriation» (Mythologies). Dominé par les symboles bourgeois et rassurants d’un espace privé et clos, le Nautilus conviendrait à la philosophie du voyage et de l’aventure. Il deviendrait un simple «habitat», générant le plaisir «de s’enfermer parfaitement, de tenir sous sa main le plus grand nombre possible d’objets» (ibid.).

Fondée sur le principe d’économie, une telle loi n’est pas absente du monde de Nemo. Mais la dépense, principe directement contraire, y tient une place tout aussi fondamentale. Le héros justicier légitime son enfermement dans le Nautilus et les jouissances qu’il s’y réserve par ses interventions fréquentes dans la vie extérieure. On peut ainsi analyser la fonction de l’or offert par Nemo aux Crétois insurgés ou des perles données au malheureux pêcheur indien. Mais que dire, alors, de la prodigieuse énergie follement dilapidée au service d’actes gratuits ou de conquêtes inutiles? Défis lancés à la nature, combats dantesques avec ses monstres, vengeance: qui pourrait payer aussi cher que Nemo l’attachement à de telles causes? Si l’on considère du même point de vue la complexité des échanges entre le sous-marin et les éléments qui l’entourent, force est de constater que Nemo a refusé de concevoir son navire comme un microcosme autosuffisant. Il explique à Aronnax qu’il a renoncé à fabriquer son air ou son énergie par des procédés chimiques: «Je dois tout à l’océan; il produit l’électricité, et l’électricité donne au Nautilus la chaleur, la lumière, le mouvement, la vie en un mot» (première partie, chap. 12). Plutôt que de coloniser le milieu marin, l’œuvre de Nemo l’exalte.

De fait, toute lecture restrictive de ce texte exubérant est aussi vite démentie que formulée. Enfermé par Hetzel dans le didactisme conventionnel de la littérature enfantine, Verne pourrait se complaire dans la géographie amusante, la vulgarisation scientifique, la description zoologique. Les longs exposés consacrés à l’histoire, à la classification des poissons et mollusques, à l’observation botanique frisent souvent le fastidieux. Mais ils sont rapidement entraînés au-delà par leur propre démesure. Comme dans la verve lyrique de Hugo, l’inventaire devient forme poétique incontestable. Comment mieux exprimer le sentiment d’un univers dépassant toujours les forces du langage? Ned nommant par expérience tous les poissons que Conseil s’obstine à classer, faute de savoir les reconnaître: quel meilleur symbole du défi lancé à l’esprit par la nature? «Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingué» (I, 14), note avec humour le narrateur. Mais Aronnax ignore-t-il que son domestique, en le singeant, lui renvoie l’image de sa propre impuissance?

Quand il n’est pas l’objet d’imitations prodigues, le discours scientifique a tôt fait de révéler ses limites, miné de l’intérieur par les émotions et les fantasmes. Ainsi agissent les lapsus d’Aronnax qui, tout en imposant doctement son savoir, ne peut empêcher la peur que lui inspire l’exploration sous-marine de fissurer sa fausse assurance: «— On a même cité une huître, [...] qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. — Cent cinquante requins! s’écria Ned Land. — Ai-je dit requins? [...] Je veux dire cent cinquante perles. Requins n’aurait aucun sens» (II, 2). Et pourtant, c’est bien le mot incongru qui se révèle le plus chargé de sens. Contrairement à ce qu’affirme Barthes, celui qui jouit du Nautilus comme d’une demeure bourgeoise n’est pas son propriétaire, Nemo, mais bien plutôt Aronnax, son passager occasionnel, qui éprouve mille difficultés à vivre l’aventure autrement qu’en spectateur, figé derrière le hublot du salon.

Le capitaine sans nom, en masquant sa véritable identité, a renoncé quant à lui à toutes les conventions sociales. L’initiale mystérieuse, ce «N» inscrit sur tous les objets de son monde, qui peut aussi bien renvoyer à son pseudonyme qu’à son extraordinaire engin, le montre parfaitement: Nemo appartient davantage au Nautilus, comme tout homme possédé par son rêve, qu’il n’en est vraiment le maître. La façon dont il renonce, souvent, à le guider, pour se confier aveuglément aux courants qui l’emportent, comme achève de le montrer l’engloutissement final dans le Maelström, suffirait à nous en convaincre. Que pourrait s’approprier un être déterminé par la seule négation? Nemo signifie «personne» en latin. L’individu qui se baptise ainsi rappelle souvent tous les efforts qu’il a pu faire pour effacer son existence. Relatant la construction du Nautilus sur une île inconnue, il affirme: «Le feu a détruit toute trace de notre passage sur cet îlot que j’aurais fait sauter si j’avais pu» (I, 13).

Quand Hetzel, par intérêt commercial, pousse Verne à intégrer son roman dans une trilogie, entre les Enfants du capitaine Grant et l’Île mystérieuse, il affecte gravement sa cohérence. L’esprit d’une œuvre baignant dans le fantastique et la plus évidente ambiguïté morale se trouvera ainsi bafoué. Donner un nom (le prince indien Dakkar) et une histoire à Nemo ne sert qu’à l’appauvrir de toute la richesse significative de son anonymat. Héros d’une épopée scientifique dont on pourrait attendre l’hymne le plus clair et le plus inconditionnel aux valeurs du progrès, l’inventeur justicier jette un tout autre regard, plus sombre et nostalgique, sur les créations humaines. Il souligne avec force ce qu’occulte l’euphorie positiviste. La science n’a rien résolu des problèmes éthiques qui agitent le monde. L’injustice et la violence continuent d’y faire la loi, utilisant souvent des machines à peine moins formidables que le Nautilus. Si ce dernier est imaginaire, les vaisseaux de guerre acharnés à le poursuivre sont, dans la réalité, les symboles les plus spectaculaires des perfectionnements techniques dont s’enorgueillit le XIXe siècle.

En déplaçant Aronnax, modèle de cette civilisation pétrie de certitudes et de bonne conscience, de son tranquille cabinet du Muséum jusqu’au grand hublot du Nautilus, Verne l’oblige à subir une expérience aussi fascinante que douloureuse: la découverte du réel, hors des livres et de l’abstraction rassurante. Il en résulte une profonde remise en cause du personnage incarné par le narrateur, sommé de s’épaissir de toute une dimension psychologique et humaine pour pouvoir faire pendant à Nemo — ou plutôt, pour admettre que le héros l’a autant séduit en partageant certaines de ses préoccupations qu’en affirmant ses différences. En Nemo, Aronnax a trouvé son Mr Hyde. Grâce à lui, il est descendu non seulement au fond des mers, mais surtout au fond de lui-même pour y remuer la boue de passions irréductibles. Il a perdu cette présomption d’innocence derrière laquelle le savant croit pouvoir abriter ses œuvres. Dernière humiliation: à l’épreuve des faits, il a dû reconnaître la supériorité, tant physique que morale, de Ned Land, le pur et simple homme d’action; celui qui, en sauvant la vie du capitaine Nemo, donne encore ses chances au rêve, et qui, en prenant l’initiative de l’évasion finale, met fin au cauchemar.

 D. GIOVACCHINI

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