UNE SAISON DANS LA VIE D’EMMANUEL. Roman de Marie-Claire Blais (Canada/Québec, née en 1939), publié à Montréal aux Éditions du Jour en 1965. Prix Médicis 1966.

  • Résumé d'Une saison dans la vie d'Emmanuel :

Né sans bruit par un matin d’hiver, Emmanuel écoute la voix de sa grand-mère: «Elle semble diriger le monde de son fauteuil.» C’est un bien mauvais moment pour naître, la famille n’a jamais été aussi pauvre. La mère est silencieuse, le père violent, tandis que la grappe d’enfants s’accroche aux jupes de grand-mère Antoinette: Jean le Maigre, tuberculeux qui lit frénétiquement et écrit des poèmes, le Septième, voleur aux cheveux orange et qui boit, les petites A (Héléna, Maria...), les grandes A (Aurélia, Anita, Anna), et puis Pomme, Alexis, Héloïse qui sort du couvent — seize en tout —, et tant d’autres qui sont morts. Jean le Maigre et le Septième s’enferment dans la cave pour boire. Jean le Maigre est envoyé au noviciat (chap. 1-3). Il tousse et crache le sang. Bientôt cloué au lit, il écrit son autobiographie: «Dès ma naissance... mon regard brillait déjà d’un feu sombre et tourmenté.» Incendiaire et suicidaire, il a hérité de l’exemple de son frère Léopold qui s’est pendu dans sa robe de séminariste. À l’école, M. le curé avait appris à Jean la géographie, l’orthographe, et il laissait traîner dans la maison ses versions grecques, ses fables, ses tragédies, que le père faisait disparaître à mesure dans les latrines. Avec le Septième, il avait aimé Marthe, la petite bossue, puis mis le feu à l’école avant de partir pour la maison de correction où il avait été enfermé dans une cellule réservée aux pyromanes. Cette nuit-là, Jean le Maigre meurt tandis qu’Héloïse se consume en d’étranges noces. Grand-mère Antoinette, Pomme et le Septième arrivent au noviciat, pour entendre la messe dite à la mémoire de Jean. Héloïse, après un dernier regard sur le berceau où dort Emmanuel, quitte la maison (4-5). Depuis la mort de Jean, grand-mère Antoinette, muette, est plongée dans la lecture des manuscrits laissés par le poète. Pomme et le Septième sont placés comme apprentis en ville (6). Héloïse, qui travaille chez Mme Octavie à l’auberge de la Rose, écrit chaque jour à grand-mère Antoinette à qui elle prétend être cuisinière, et envoie de l’argent pour Pomme hospitalisé, qui a perdu ses doigts dans une machine de la manufacture où il travaille avec le Septième. Une saison s’est écoulée dans la vie d’Emmanuel. Grand-mère Antoinette le tient dans ses bras et lui murmure à l’oreille que le printemps sera beau (7).

  • Analyse du roman de Marie-Claire Blais :

L’univers romanesque de Marie-Claire Blais est celui des déshérités: petits paysans pauvres, drogués, enfants des villes, artistes ratés, etc. Plutôt qu’une intrigue, Une saison dans la vie d’Emmanuel livre des «tranches de vie» d’une famille qui n’est située ni dans le temps ni dans l’espace. Plusieurs points de vue gouvernent le récit: celui de grand-mère Antoinette, celui de Jean le Maigre, celui d’Emmanuel, et des voix différentes se croisent, orchestrées alternativement par le narrateur et Jean le Maigre, pour former cette parabole familiale où chacun des membres de la tribu vient à son tour sur le devant de la scène raconter et commenter l’événement.

Grand-mère Antoinette domine l’ensemble du roman. C’est elle qui a dispensé la vie à l’origine de cette famille, c’est elle qui accorde la nourriture, le nom du baptême, la sécurité et les sanctions. Elle semble là depuis l’éternité, inaltérable. L’âge lui a conféré la sagesse, la liberté et l’autorité. Abritant sous ses jupes une nichée d’enfants, elle figure à la fois la mère paysanne et la Sainte Mère des litanies. Elle fédère, rassemble, intègre les valeurs et fait respecter les rites. Mais elle échoue à maintenir la cohésion familiale autour d’elle. Figure valorisée d’une sorte de matriarcat rural, elle incarne la nostalgie d’une structure familiale unitaire au moment où le Québec connaît l’éclatement de la famille traditionnelle et la rupture des liens avec la terre.

Jean le Maigre, lui, est en quelque sorte le héros, à la fois triomphateur et malheureux. Il meurt, victime du combat pour la lucidité, mais laissant derrière lui la victoire de son texte. S’il descend bien aux enfers, c’est visiblement le seul chemin de la libération, et si Antoinette possède le faire, Jean le Maigre possède le dire, il dispense la poésie.

Une saison dans la vie d’Emmanuel périme l’image parentale: la mère, «toujours épuisée et sans regard», est absente, fantomatique; quant au père, borné et indifférent, il «chasse ses enfants dès qu’ils ne se nourrissent pas tout seuls comme des hommes». Aucun des personnages ne se révolte ouvertement contre les réalités familiales, matérielles, sociales. Chacun s’accommode de la circonstance, au besoin par l’acte clandestin. Cette saison dans la vie d’un jeune enfant est une saison aux enfers car, à la rudesse du climat et des mœurs, se mêle la perversité juvénile de Jean le Maigre et de son frère le Septième, balayant s’il en était besoin, l’image d’Épinal de l’innocence enfantine. Mais peut-être ces deux insouciants complices du Diable, familiers du sexe, du feu et de la mort ne sont-ils pas de vrais enfants...

Le roman mêle en permanence pratique religieuse et sensualité. Aux discours et aux rites du catéchisme s’opposent les désirs dictés par la nature, qui étouffent la voix de la vertu: c’est Héloïse qui passe ingénument du couvent au bordel, ce sont les enfants masturbateurs, les notaires salaces, les pères violeurs relégués en vain dans la nuit et le silence par un clergé qui lutte inutilement contre les démons. Le mal domine et règne. Pourtant, en dépit de la cohorte d’enfants, de l’abondante neige, de la terre qui colle aux pieds, de l’écrasante misère, de la tuberculose, des suicides, des couvents et des maisons de passe, des prières, de l’ignorance et des morts en série, Une saison dans la vie d’Emmanuel échappe totalement au naturalisme. Marie-Claire Blais prend ici le parti de la poésie pour dire ce monde du vertige et de la noirceur. Son regard sombre est d’une douloureuse et âpre lucidité. Une conviction traverse ce roman: l’écriture assure le salut et représente la seule réponse à la maladie et à la mort. Le texte est dominé par l’affirmation d’une éternité de l’œuvre, d’une faculté humaine à appréhender une forme de beauté et d’absolu quelle que soit l’horreur de la réalité vécue.

Voir aussi: 

La belle bête de Marie-Claire Blais : résumé et analyse du roman

Littérature québécoise

Fiche sur le personnage de roman

Le personnage de roman : définition et fonctions

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