Sur les onze tragédies de Racine, trois seulement ne sont pas bâties sur les ressorts de la passion. Il s'agit de la première, La Thébaïde (1664), qui raconte un trop horrible fratricide pour que l'amour y ait vraiment sa place   ; et des deux dernières, Esther (1689) et Athalie (1691) qui sont des tragédies bibliques célébrant la gloire exclusive de Dieu. Mais toutes les autres, qui comptent parmi les plus célèbres de Racine, comportent une intrigue amoureuse capitale.

Analyser le thème de la passion dans le théâtre racinien soulève plusieurs questions. Quelle peinture le dramaturge en fait-il ? Quels effets lui fait-il jouer sur le comportement de ses personnages ? Et comment ceux-ci en parlent-ils ?

LES CARACTÉRISTIQUES DE LA PASSION RACINIENNE

La tragédie d'une manière générale et les pièces de Racine en particulier ignorent les amours heureuses. Coupable, impossible et brutale : telles sont les trois caractéristiques essentielles de la passion.

Une passion coupable

Par le choix même de l'être aimé, les personnages deviennent coupables. C'est là une constante : l'amour racinien est une faute, car il coïncide avec la transgression d'une loi ou d'un tabou. D'une pièce à l'autre, les causes en sont diverses. Parfois elles s'additionnent. Toujours elles transforment l'amour en interdit.

La raison peut en être politique. Allié des Grecs lors de la guerre contre Troie, Pyrrhus ne peut en principe épouser la troyenne Andromaque, sa captive. L'équilibre politique du monde méditerranéen s'y oppose, sous peine de raviver les hostilités. La loi qui interdit à tout Romain de s'unir à une reine triomphe de l'amour, pourtant mutuel, de Titus et de Bérénice. En s'éprenant de Bajazet, Roxane menace la stabilité de l'empire ottoman, sur laquelle le sultan Amurat lui a ordonné de veiller. Dans Phèdre, Aricie est la seule femme que ne doit pas aimer Hippolyte. Thésée a voué la jeune fille à un célibat éternel, sous peine de mort, car il veut l'empêcher d'avoir des enfants qui pourraient plus tard faire valoir leurs droits sur le trône d'Athènes. Aux motifs politiques s'ajoutent souvent des considérations morales qui disqualifient celui qui aime. Néron est déjà marié quand il s'éprend de Junie (Britannicus). Ou lorsque le personnage ne l'est pas, il a déjà engagé sa «foi» ailleurs. Pyrrhus a promis sous serment d'épouser Hermione et ne peut donc s'attacher à Andromaque sans être parjure. Roxane est officiellement destinée au sultan Amurat, qu'elle trahit donc en s'éprenant de Bajazet. Dans tous les cas, aimer ailleurs, c'est renier la parole donnée. Dans l'univers de la tragédie racinienne, un tel reniement équivaut à une faute grave. Les personnages le savent, et ils ressentent une certaine culpabilité.

Phèdre incarne la situation extrême en ce domaine. En aimant son beau-fils Hippolyte, elle a l'impression d'être incestueuse. Objectivement, au regard de la loi, elle ne l'est pas. D’une part, en effet, aucune relation n'existe entre elle et Hippolyte ; d'autre part, quand elle se déclare, elle se croit veuve de Thésée. Mais subjectivement, elle se voit comme un « monstre » et sa passion lui fait honte (voir Phèdre, v. 693 à 711).

L'interdit qui pèse sur la passion racinienne a pour première conséquence d'engendrer un conflit moral permanent. Ce conflit est intérieur au personnage qui aime. Celui-ci est déchiré entre l'amour qui le transporte et le remords qu'il éprouve. L'action en devient plus tragique.

Un amour impossible

Ce conflit intérieur se double d'un conflit extérieur. L'amoureux n'est en effet jamais payé de retour. Sa passion est vaine parce que l'autre aime ailleurs. Dans Andromaque, Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui demeure fidèle à la mémoire de son mari Hector. Cette «chaîne amoureuse», comme on l'appelle, n'est pas toujours aussi longue. Dans Britannicus, Octavie (l'impératrice) aime Néron qui aime Junie qui aime Britannicus qui l'aime en retour. Ou, dans Phèdre, Thésée aime Phèdre qui aime Hippolyte qui aime Aricie et qui est aimé d'elle. Dans ces deux exemples, la « chaîne » est moins implacable que dans Andromaque : à son terme existe, en effet, un amour réciproque entre deux personnages (Junie et Britannicus; Aricie et Hippolyte). Mais le rival malheureux parvient toujours à détruire ces unions. Néron fait assassiner Britannicus, et Hippolyte meurt déchiqueté par la faute de Phèdre et d'Œnone.

L'amour : une relation de force

L'amoureux dédaigné est toujours le détenteur de l'autorité politique. À ce titre, il dispose du pouvoir de vie et de mort sur celui ou celle qu'il aime. Comme sa passion ne reçoit pas un accueil favorable, il use de son pouvoir pour contraindre l'autre à l'aimer. Pyrrhus se livre à un odieux chantage sur Andromaque : ou elle l'épouse ou il livrera son fils Astyanax à la mort. Roxane lance, de même, un ultimatum à Bajazet. « Songez », lui dit-elle,

Que j'ai sur votre vie un empire suprême

Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime ?

(Bajazet, II, 1, v. 509-510). 

Sous-entendu : Roxane peut faire exécuter Bajazet quand bon lui semble. L'observation vaut aussi pour Néron, dans Britannicus, qui fait enlever Junie.

Mais la menace traduit, dans le même temps, un aveu d'impuissance. Si le détenteur de l'autorité était en effet sûr de son pouvoir, certain d'être sentimentalement agréé, il ne recourrait pas à la contrainte pour tenter de se faire aimer.

Parce qu'il n'est pas partagé, l'amour débouche ainsi sur un rapport de force. Son apparition aboutit à une inversion paradoxale. Celui qui est aimé et qui ne dispose pas du pouvoir politique se retrouve en situation de supériorité. Il voit ce détenteur du pouvoir reconnaître au moins implicitement son infériorité. Il détient (passagèrement) l'avantage.

L'expression de ce rapport de force devient parfois spectaculaire. Dans Andromaque, celle-ci est la captive de guerre du roi Pyrrhus, mais celui-ci est le captif sentimental d'Andromaque. Il en va de même dans Britannicus, en ce qui concerne Néron et Junie ; ou dans Bajazet, concernant Roxane et Bajazet.

La passion amoureuse devient dans ces conditions le moteur de l'action tragique. Celle-ci oscille entre le chantage opéré par l'un et la manière dont l'autre cherche à y échapper. Dans le théâtre de Racine, l'amour n'est pas étranger au tragique. Il en est l'essence même.

 

LE COMPORTEMENT DES PERSONNAGES AMOUREUX

Les effets de l'amour aggravent la situation de celui qui aime ainsi en vain. Il est en effet la proie d'un choc émotionnel incontrôlable, il subit les morsures de la jalousie, il est capable d'une haine destructrice.

Un choc émotionnel incontrôlable

La passion racinienne éclate comme un coup de foudre. Sa genèse et son développement sont immédiats. Un seul regard suffit : voir c’est aimer. Un trouble physique s'ensuit aussitôt. À peine Phèdre vient-elle d'épouser Thésée qu'elle rencontre son beau-fils Hippolyte. Malgré elle, elle s'éprend aussitôt de lui :

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;[...]

Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

(Phèdre, I, 3, v. 273 et 276). 

L'emploi du passé simple suggère l'immédiateté du choc. La parataxe   exprime la succession instantanée des réactions. Inexplicable, incontrôlable, l'amour est né. Il atteint d'emblée sa plus grande intensité.

Tragédie par excellence des égarements de la passion, Phèdre est certes un cas exemplaire mais il n'est pas unique. Sous des formes diverses et des expressions variées, les amoureux raciniens connaissent le même bouleversement intérieur. Néron entr'aperçoit un instant Junie ; le voilà qui avoue à Narcisse qu'il est amoureux d'elle. Depuis quand?

Depuis un moment, mais pour toute ma vie.

J'aime, que dis-je ? aimer, j'idolâtre Junie !

(Britannicus, II, 2, v. 383-384). 

Roxane vit semblable emportement dès qu'elle jette les yeux sur Bajazet. Ainsi que le dit le vizir Acomat :

La sultane éperdue

N'eut plus d'autres désirs que celui de sa vue.

(Bajazet, I, 1, v. 141 et 142). 

Devant cette irruption soudaine et irrésistible de la passion, la raison ne peut lutter. Dévorante, l'image de l'être aimé s'impose partout à celui qui aime.

Les morsures de la jalousie

N'étant pas aimé, celui qui aime ressent les morsures et les affres de la jalousie. Le thème est certes ancien.

Mais c'est un trait de génie de Racine que d'avoir su lui donner son efficacité dramatique maximale.

La jalousie est en effet une torture de soi-même. Le dédaigné se tourmente à l'idée du bonheur que l'autre connaît ailleurs. Hermione dit à propos de Pyrrhus :

Le perfide triomphe, et se rit de ma rage (Andromaque, V, 1, v. 1409).

Néron à propos de Junie, inquiète pour Britannicus :

Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie. (Britannicus, II, 3, v. 659).

Roxane à propos de Bajazet et d'Atalide :

Avec quelle insolence, et quelle cruauté

Ils se jouaient tous deux de ma crédulité !

(Bajazet. IV, 5, v. 1295 et 1296).

 Phèdre à propos d'Hippolyte et d'Aricie :

Ils s'aimeront toujours ! (Phèdre, IV, 6, v. 1252).

Les souffrances que la jalousie engendre sont d'autant plus fortes que les personnages possèdent une imagination assez vive pour se représenter l'intolérable, le bonheur de ceux qui s'aiment quand, eux, ne sont pas aimés.

Avec quelle précision Phèdre n'évoque-t-elle pas la passion partagée d'Hippolyte et d'Aricie ! C'est comme si elle assistait à leur rencontre (voir les vers 1252 à 1256). Elle les entend, croit-elle, se moquer de son malheur, se jurer mille serments de fidélité, courir et rire dans le soleil, tandis qu'elle souffre et se désespère ! Phèdre devient son propre bourreau, en se contemplant dans des images qui la blessent. Roxane possède la même faculté de se représenter douloureusement le bonheur dont elle est exclue !

Une passion destructrice

On comprend, dans ces conditions, que l’amour conduise à une haine destructrice. Rien ne peut s'opposer à ses ravages. La mort de l'être aimé devient préférable à son bonheur avec un autre. C'est pourquoi l'amour se change si facilement en haine. Les deux réactions ne sont pas contradictoires, en dépit des apparences. La haine n'est que la forme du désespoir amoureux. Les personnages ne haïraient pas s'ils n'aimaient pas.

Hermione ordonne ainsi le meurtre de Pyrrhus dans le temple même où il épouse Andromaque. Le malheur la submerge aussitôt l'assassinat perpétré. Comment soudain vivre sans l’autre ? S'il vivait encore, dit Hermione,

Il m'aimerait peut-être, il le feindrait du moins. (Andromaque, V, 3, v. 1560).

Elle se hait dès lors d'avoir commandé l'assassinat de Pyrrhus. Dans Phèdre, le remords n'explique pas le suicide de l'héroïne. Celle-ci s'empoisonne non pour se punir d'aimer Hippolyte, mais parce que l'aimé vient de mourir. La vie est désormais sans raison, ni saveur. De même Néron sombre dans la folie parce que Junie s'est réfugiée chez les Vestales. Devenue prêtresse de la déesse Vesta, elle lui est à jamais inaccessible. Meurtriers par frustration, les personnages raciniens finissent souvent par devenir leur propre assassin.

L'EXPRESSION DU SENTIMENT AMOUREUX

Reste une dernière question à analyser : celle de l'expression et de la forme littéraires du sentiment amoureux. La question est capitale dans la mesure où, dans une tragédie comme dans toute autre œuvre littéraire, tout s'exprime, existe à travers des mots, des images et des agencements de phrase. Or l'expression du sentiment amoureux est elle-même signe du tragique.

Une passion sans cesse revécue

Quand les personnages raciniens cherchent à expliquer, ou à s'expliquer, pourquoi ils aiment, ils réagissent tous de la même façon. Ils ne dépeignent pas les qualités réelles ou supposées de l'aimé, ils disent, ils revivent les instants premiers où ils sont tombés amoureux. Néron revient ainsi sur les secondes où il aperçut, pour la première fois, Junie inquiète et tremblante d'avoir été arrêtée. Il se remémore les «timides douceurs» des «yeux» de la jeune fille (Britannicus, v. 394). Il se souvient de ses propres réactions quand, caché derrière un pilier, il la vit passer. Il était resté sans voix et frappé de stupeur par une « si belle vue » (v. 395).

Bérénice évoque de son côté la «splendeur» de la nuit qui vit le sacre de Titus. Son amour pour le nouvel empereur érige ce dernier en centre lumineux du monde. Elle décrit à sa confidente les torches et les flambeaux qui rougeoyaient dans l'obscurité, la foule des rois qui assistaient à la cérémonie et qui, n'avaient d'yeux que pour Titus (Bérénice, v. 309 à 316).

À chaque fois le sujet aimant revit le passé comme une véritable scène et presque comme un tableau. En technique littéraire, le procédé s'apparente à celui de l'hypotypose.

Le passé, rempart contre le présent

La beauté de ces évocations ne saurait pourtant cacher leur fragilité, ni masquer l'existence d'une angoisse. Revenir aux instants premiers, originels, de la passion, c'est certes ressusciter un souvenir, c'est surtout y chercher un refuge. Quand Bérénice raconte la nuit du sacre de Titus, c'est pour répondre à l'objection que vient de lui faire sa confidente (et qui se révélera juste). Rome n'acceptera jamais que Bérénice devienne impératrice (Bérénice, I, 5, v. 296). Bérénice oppose un passé heureux à un présent incertain, comme pour le conjurer.

Néron ne réagit pas autrement. Maintenir dans sa mémoire la première vision de Junie lui permet d'ignorer l'opposition de sa mère et de Burrhus à son éventuel remariage (voir les vers 462 et 463 de Britannicus).

Simultanément, le personnage racinien découvre sa passion et sait confusément que cette même passion n'a aucun avenir. C'est pourquoi il se réfugie dans le passé et conserve l'image de ce passé comme un précieux dépôt. La scène du souvenir amoureux est en soi un aveu d'échec, un refus de parier sur l'avenir.

Une liberté illusoire

Ce passé remémoré constitue en définitive la seule forme de la liberté. Mais il s'agit en l'occurrence d'une liberté qui ne pourra jamais s'accomplir. Le temps de l'éblouissement correspond à celui où tout est encore possible. Instant fragile, presque miraculeux, d’autant plus cher qu'il est fugitif.

L'aveu de Phèdre à Hippolyte est à cet égard exemplaire. Phèdre imagine qu'Hippolyte a (aurait) pu prendre la place de Thésée, qu'elle l'a (l'aurait) donc rencontré, aimé à la place de Thérèse :

Que de soins m'eût [aurait] coûtés cette tête charmante ! (Phèdre, II, 5, v. 658).

Ce passé reconstitué, rêvé, est une manière pour Phèdre de vivre, par la pensée simplement, le bonheur qu'elle aurait pu connaître et qu'elle ne vivra jamais.

L'amour n'est donc pas seulement un thème parmi d'autres dans le théâtre de Racine. Il est inhérent au tragique : par les réactions qu'il suscite chez les êtres, mais aussi par la manière dont l'être déclare son amour. Dans les deux cas, l'amour renvoie à une vision pessimiste de l'homme et de l'existence. Avec l'amour, c'est l'échec, le rêve d'un impossible bonheur et la mort qui s'inscrivent dans le cœur humain.


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