Au XVIIe siècle, une pièce de théâtre est qualifiée de poème dramatique, et l’on peut bien dire alors que Phèdre est un extraordinaire poème des passions : l’œuvre exprime avec une énergie et une intensité hors de pair ces troubles et ces mouvements de l’âme, qui tourmentent les personnages en se heurtant à leur raison. Ces troubles de l’âme sont à l’origine des conflits intérieurs, des dilemmes que la tragédie affectionne et dont le pouvoir d’émotion participe, pour une large part, du plaisir que les spectateurs prennent à la représentation tragique. Une anecdote tardive, d’authenticité incertaine, rapporte que Racine aurait composé cette pièce afin d’offrir à Mademoiselle Champmeslé, cette grande tragédienne qui était alors sa maîtresse, « un rôle où toutes les passions qui peuvent agiter le cœur féminin fussent exprimées ». Vrai ou faux, ce témoignage a au moins le mérite d’insister sur le fait que la réussite majeure de Phèdre est une réussite d’ordre esthétique et poétique, liée à la capacité d’exprimer et de communiquer des émotions variées et puissantes ; ce qui suppose, de la part du dramaturge, une grande finesse dans l’analyse de ces émotions, et une maîtrise stylistique parfaite pour les restituer à travers les paroles de ses personnages.

Nuances de la passion amoureuse: aimer, brûler, languir

Le péril qui guette tout dramaturge de la fin du XVIIe siècle, c’est en effet de tomber dans une représentation stéréotypée, et donc parfaitement fade, de la passion amoureuse. Pour éviter l’écueil des facilités d'un style « galant » de pure convention, il faut être capable de caractériser finement les différents mouvements du cœur humain. Saint-Évremond, dans son essai Sur le caractère des tragédies (composé sans doute vers 1672), s’attache ainsi à préciser les nuances du sentiment amoureux tel qu’il peut s’exprimer sur le théâtre :

Je m’étonne que dans un temps où l'on tourne toutes les pièces de théâtre sur l’amour, on en ignore assez et la nature et les mouvements. Quoique l’amour agisse diversement selon la diversité des complexions, on peut rapporter à trois mouvements principaux tout ce que nous fait sentir une passion si générale : Aimer, Brûler, Languir.

Aimer simplement est le premier état de notre âme, lorsqu’elle s’émeut par l’impression de quelque objet agréable. Là il se forme un sentiment secret de complaisance en celui qui aime et ensuite un attachement à la personne qui est aimée.

Brûler est un état violent, sujet aux inquiétudes, aux peines, aux tourments, quelquefois aux troubles, aux transports, au désespoir, en un mot à tout ce qui nous inquiète ou qui nous agite.

Languir est le plus beau des mouvements de l’amour ; c’est l’effet délicat d’une flamme pure qui nous consume doucement ; c’est une maladie chère et tendre, qui nous fait haïr la pensée de notre guérison. On l’entretient secrètement au fond de son cœur ; et si elle vient à se découvrir, les yeux, le silence, un soupir qui nous échappe, une larme qui coule malgré nous, l’expriment mieux que ne pourrait faire toute l’éloquence du discours. (Saint-Évremond, « Sur le caractère des tragédies », dans Les Œuvres en prose, Edition de René Ternois, T.III, 1966, p.330.)  

Dans Phèdre, Racine a choisi d’employer toutes les nuances de cette palette de sentiments. L’amour naissant et les langueurs tendres, on les trouvera dans l’amour délicat qui unit Hippolyte et Aride : le dramaturge, on l’a dit, a sacrifié au goût de son temps en aménageant les données initiales du mythe, il a adouci le caractère de « l'insensible Hippolyte » (v. 400) et inventé « la charmante Aricie » (v. 137), second personnage féminin, afin de donner un contrepoint galant et lumineux à l’intrigue centrale, sombre et tourmentée. Le spectateur verra d’abord chacun d’eux faire pudiquement confidence de sa flamme : Hippolyte à Théramène, dans un aveu à demi-mot (« Si je la haïssais, je ne la fuirais pas », v. 56), puis Aricie à Ismène (v. 415), avec plus d'assurance, mais avec aussi la crainte de n’être pas aimée en retour de l’adolescent insensible... Enfin ils se déclarent l’un à l'autre, dans une touchante entrevue ; c’est l’amour qui se découvre lui-même, un amour marqué par l’innocence, et dont la timidité même a ses charmes : « Songez que je vous parle une langue étrangère » (v. 558), s’excuse Hippolyte...

Phèdre et la "maladie d'amour"

Mais ces douceurs et ces langueurs, on le sent bien, ont pour fonction essentielle de faire ressortir, par contraste, la passion qui tourmente Phèdre. Passion d'une tout autre nature : la façon dont Saint-Évremond décrit l’ardeur inquiète de ceux qui « brûlent » d’amour est en deçà de la « flamme si noire » qui consume l’héroïne racinienne. Le plus frappant, c’est la façon dont Racine décrit cette passion comme un mal affectant à la fois l’esprit et le corps de son personnage, un mal qui se traduit tantôt par un état d’extrême abattement, tantôt par une exaltation hallucinée, et toujours par l’irrésolution, le change perpétuel de la volonté. C’est presque un tableau clinique de la passion à son plus haut degré d’incandescence : et justement, dans la peinture de la passion de Phèdre, Racine rejoint la médecine de son temps. A l’aboutissement d’une longue tradition qui remonte au médecin grec Hippocrate, celle-ci analyse la santé du corps et de l’esprit en termes d’équilibre de certaines humeurs (substances fluides) qui composaient (croyait-on) le mélange sanguin d’un individu ; parmi les désordres possibles de ces humeurs, l’un des plus redoutables était la surabondance de la bile noire, ou mélancolie, qui s’accompagne de crainte, de tristesse, d’inappétence, d’abattement, de pleurs et de soupirs, du désir de mourir. La passion amoureuse participe d'une catégorie particulière de ces affections mélancoliques : la mélancolie érotique, vulgairement nommée maladie d’amour. Voici comment un médecin du tout début du XVIIe siècle pouvait en décrire les symptômes :

L’amour ayant donc abusé les yeux, comme vrais espions et portiers de l’âme, se laisse tout doucement glisser par des canaux, en cheminant insensiblement par les veines jusques au foie, imprime soudain un désir ardent de la chose qui est, ou paraît aimable ; allume celte concupiscence, et commence par ce désir toute la sédition   : mais craignant d’être trop faible pour renverser la raison, partie souveraine de l’âme, s’en va droit gagner le cœur, duquel s’étant une fois assuré comme de la plus forte place, attaque après si vivement la raison, et toutes les puissances nobles, qu’elle se les assujettit, et rend du tout esclave. Tout est perdu pour lors, c’en est fait de l’homme, les sens sont égarés, la raison est troublée, l’imagination dépravée, les discours sont fols, le pauvre amoureux ne se représente plus rien que son idole : toutes les actions du corps sont pareillement perverties : il devient pâle, maigre, transi, sans »*«*, appétit, ayant les yeux caves et enfoncés, et ne peut, comme dit le poète, voir la nuit ni des yeux ni de la poitrine. Tu le verras pleurant, sanglotant et soupirant sur coup, en une perpétuelle inquiétude, fuyant toutes les compagnies, aimant la solitude pour entretenir ses pensées. La crainte le combat d’un côté et le désespoir bien souvent de l'autre. Il est, comme dit Plaute, là où il n’est pas, ores il est tout plein de flammes, et en un instant il se trouve plus froid que glace. Son cœur va toujours tremblottant, il n’y a plus de mesure à son pouls, il est petit inégal, fréquent, et se change soudain, non seulement à la vue, mais au seul nom de l’objet qui le passionne. (André du Laurens, Second discours où il est traité des maladies mélancoliques et des moyens de les guérir, 1597, chap.10).

De tels désordres, qui participent à la fois de la psyché et de la physis, de l’âme et du corps, étaient alors expliqués par l’excès de la mélancolie dans le mélange sanguin. Cette humeur noire et épaisse était censée résulter de la combustion des autres humeurs dans le corps : par sa nature fuligineuse, elle est comme la traduction concrète de la « flamme si noire » que Phèdre sent se consumer en elle ; et l’héroïne reconnaît bien l’origine physique de la passion quand elle parle d’« une ardeur dans ses veines cachée» (v. 305)... Le poison que, pour se punir de ses crimes, elle fera couler dans ses « brûlantes veines » (1637) n’est au fond que le double de cet autre poison qui tue lentement, l’humeur mélancolique. Loin d’être employés ici comme de simples images lexicalisées, des métaphores réifiées, le feu, la flamme, le sang et les veines retrouvent ainsi leur charge concrète pour exprimer la sombre ardeur intérieure dont Phèdre est possédée. Semblable représentation de la passion doit peut-être autant à l’imaginaire médical de l’époque qu’à la poésie lyrique.

Le sublime, une éloquence passionnée

Mais il ne suffit pas au dramaturge de savoir analyser la passion, ni même de disposer de modèles cohérents pour la représenter : il faut aussi savoir Y exprimer, la faire parler elle-même dans le discours des personnages. La rhétorique, cet art de la parole réglée, régulée, est-elle ici de quelque secours ? Bien sûr, tous les orateurs ont insisté sur la nécessité d’émouvoir l’auditoire ; mais c’est en général par l'emploi maîtrisé de quelques traits pathétiques seulement, et non par le déchainement de la passion dans le discours, qui peut aller jusqu’à en altérer la belle ordonnance.

En contrepoint aux règles de la rhétorique traditionnelle, guère appropriées à la figuration littéraire des passions violentes, les théoriciens de la littérature au XVIIe siècle avaient souligné l’importance d’un précieux petit ouvrage : le Traité du Sublime attribué à un rhéteur grec du IIIe siècle de notre ère, Longin. Boileau, ami et défenseur passionné de Racine, en avait donné une traduction française en 1674. Qu'est- ce que le Sublime ? Boileau le caractérise déjà par le sous-titre de sa traduction, Du merveilleux dans le discours ; c’est, dit-il dans sa préface, « ce qui fait qu’un ouvrage enlève, ravit, transporte » ; c’est le principe d’une éloquence vraie qui se moque de l’éloquence régulière, et vise en particulier à transposer dans les discours soigneusement composés par les poètes quelque chose de la vigueur tumultueuse de ces paroles improvisées qui nous viennent sous le coup d’une émotion véritable.

Le traité de Longin en propose de nombreux exemples ; et l’on peut penser que Racine aura sûrement retenu et médité celui-ci, qui se rapporte à la passion amoureuse.

... quand Sapho veut exprimer les fureurs de F amour, elle ramasse de tous côtés les accidents qui suivent et qui accompagnent en effet cette passion : mais où son adresse paraît principalement, c’est à choisir de tous ces accidents, ceux qui marquent davantage l’excès et la violence de l’amour, et à bien lier tout cela ensemble. [...]

Je sens de veine en veine une subtile flamme

Courir par tout mon corps sitôt que je te vois :

El dans les doux transports où s’égare mon âme,

Je ne saurais trouver de langue, ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vue.

Je n'entends plus : je tombe en de douces langueurs ;

Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue.

Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs. [...]

N’admirez-vous point comment elle ramasse toutes ces choses, l’âme, le corps, l’ouïe, la langue, la vue, la couleur, comme si c'étaient autant de personnes différentes, et prêtes à expirer ? Voyez de combien de mouvements contraires elle est agitée. Elle gèle, elle brûle, elle est folle, elle est sage ; ou elle est entièrement hors d’elle-même, ou elle vu mourir. En un mot on dirait qu’elle n'est pas éprise d’une simple passion, mais que son âme est un rendez-vous de toutes les passions. Et c'est en effet ce qui arrive à ceux qui aiment. (Longin, Traité du sublime, traduction de Boileau, chapitre VIII.)

Ce trouble extrême où nous plonge la passion, qui fait de notre esprit le lieu où se rencontrent tant d’impressions et de sensations contradictoires, ne peut être restitué poétiquement que par un certain désordre : on s’en convaincra aisément en relisant tout le début de la scène n de l’acte premier de Phèdre, et en observant, dans le discours éclaté en répliques brèves, ponctué d’exclamations, l’instabilité des émotions et des volontés exprimées par l’héroïne.

À l'extrême, l’esthétique du Sublime peut même inviter à mimer, par une apparente incohérence du discours, le flux des passions contradictoires dans la conscience : ruptures étudiées que Longin, d’un terme technique, nomme hyperbates.

L’Hyperbate n’est autre chose que la transposition des pensées ou des paroles dans l’ordre et la suite d’un discours. Et cette figure porte avec soi le caractère véritable d’une passion forte et violente. En effet, voyez tous ceux qui sont émus de colère, de frayeur, de dépit, de jalousie, ou de quelque autre passion que ce soit : car il y en a tant que l’on n'en sait pas le nombre ; leur esprit est dans une agitation continuelle. À peine ont-ils formé un dessein qu’ils en conçoivent aussitôt un autre, et au milieu de celui-ci s’en proposant encore de nouveaux, où il n’y a ni raison ni rapport, ils reviennent souvent à leur première résolution. La passion est en eux comme un vent léger et inconstant qui les entraîne, et les fait tourner sans cesse de côté et d’autre : si bien que dans ce flux et ce reflux perpétuel de sentiments opposés, ils changent à tout moment de pensée et de langage, et ne gardent ni ordre ni suite dans leurs discours. Les habiles écrivains, pour imiter ces mouvements de la nature, se servent des hyperbates. Et à dire vrai, l’art n’est jamais dans un plus haut degré de perfection, que lorsqu’il ressemble si fort à la nature, qu’on le prend pour la nature même ; et au contraire la nature ne réussit jamais mieux que quand l’art est caché. (Longin, Traité du sublime).

On dirait presque ici que Longin a composé, par avance, une description de la grande tirade de Phèdre à la scène vi de l’acte IV (v. 1252-1294), avec ses revirements et ses ruptures... Il faut admirer d’ailleurs comment Racine varie les mouvements du discours pour restituer à chaque passion qui agite fugitivement le cœur de l’héroïne son caractère particulier. C’était là une préoccupation stylistique qui, sous l’influence du traité de Longin, s’était imposée même à la rhétorique ; dans son traité La Rhétorique ou l'Art de parler (1675), le père Bernard Lamy écrivait ainsi :

les passions ont des caractères particuliers avec lesquels elles se peignent elles-mêmes dans le discours. Comme on lit sur le visage d’un homme, ce qui se passe dans son cœur ; que le feu de ses yeux, les rides de son front, le changement de couleur de son visage, sont les marques évidentes des mouvements extraordinaires de son âme ; les tours particuliers de son discours ; les manières de s’exprimer éloignées de celles que l’on garde dans la tranquillité, sont les signes et les caractères des agitations, dont son esprit est ému dans le temps qu’il parle. (Bernard Lamy, la rhétorique ou l’art de parler, 1668, livre I, chap. VII).

Tragédie et passions dans Phèdre

Cet aspect est évidemment essentiel dans l’art du théâtre en général, mais peut-être davantage encore dans la tragédie, genre que ses théoriciens définissent par l'excitation de certaines passions chez le spectateur. Il faut rappeler la célèbre définition proposée par Aristote dans sa Poétique : on ne la citera pas ici de façon exacte, mais dans la traduction glosée que Racine en a consigné un jour, apparemment pour son propre usage.

[La Tragédie] ne se fait point par un récit, mais par une représentation vive qui, excitant la pitié et la terreur, purge et tempère ces sortes de passions. C’est-à-dire qu’en émouvant ces passions, elle leur ôte ce qu’elles ont d'excessif et de vicieux, et les ramène en un état modéré et conforme à la raison. (Racine, Principes de la tragédie en marge de la Poétique d’Aristote, édition d’Eugène Vinaver, Nizet, 1951, p. 11-12.)

La pitié, ou plus exactement la compassion, est un ressort essentiel de l’art dramatique : elle est cette sympathie par laquelle les passions fictives des personnages, leurs troubles, leurs inquiétudes et leurs attentes, se communiquent pour une part aux spectateurs. La leçon de Phèdre, cependant, c'est que les passions, pour peu qu’on se laisse aveugler par elles, finissent par nous détruire : celles qu'éprouvent les personnages, et d'abord Phèdre elle-même, ont cette puissance dévastatrice et redoutable. Mais filtrées par l’émotion théâtrale, replacées à distance de loge, modérées, elles sont objet d’une jouissance élaborée qui constitue le plaisir particulier du spectacle tragique. C'est de ce point de vue que l'on pourrait, à la rigueur, prendre au sérieux les intentions morales exprimées par Racine dans le dernier paragraphe de sa Préface. La tragédie la plus accomplie apparaîtrait alors comme une sorte d'exercice spirituel qui, par les ressources de l'expression poétique, nous enseignerait à considérer avec une certaine distance intérieure les sentiments qui nous agitent, afin d’en tirer du plaisir, et une £/*) sorte de joie intellectuelle. Descartes avait finement décrit ce processus au détour d'un article de son traité des Passions de l'âme (1644) :

Et lorsque nous lisons des aventures étranges dans un livre, ou que nous les voyons représenter sur un théâtre, cela excite quelquefois en nous la tristesse, quelquefois la joie, ou l'amour, ou la haine, et généralement toutes les passions, selon la diversité des objets qui s’offrent à notre imagination ; mais avec cela nous avons du plaisir, de les sentir exciter en nous, et ce plaisir est une joie intellectuelle, qui peut aussi bien naître de la tristesse, que de toutes les autres passions.

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