La Vénus d’Ille est une nouvelle de Prosper Mérimée (1803-1870), publiée à Paris dans la Revue des Deux Mondes le 15 mai 1837, et en volume chez Magen et Comon en 1841.

Présentation

Auteur de nouvelles brèves comme Mateo Falcone ou de nouvelles plus (1837) étoffées, à dominante « exotique », comme Colomba ou Carmen (1843), Mérimée compte aussi, avec Charles Nodier ( 1780-1844), Gautier et bien sûr Balzac, au nombre des écrivains de la génération romantique qui s’essayèrent au récit fantas­tique. En favorisant la condensation des sensations et des émotions, la structure du conte et de la nouvelle offre d’ailleurs à l’expression du fantastique un espace litté­raire idéal. Les incertitudes de la démarcation entre réel et irréel, les hésitations entre normalité et fantasmes y sont favorisées autant par la complexité du jeu narratif que par la « rétractation » du récit lui-même. Avec Lokis (1869) et Djoumane (posthume) c’est La Vénus d’Ille ( 1837) qui illustre le mieux la réussite de Mérimée dans ce domaine difficile où excellent son art de la suggestion et son goût pour la violence contenue.

Pour écrire sa nouvelle, Mérimée exploite les souvenirs récents de son voyage dans le midi de la France en 1834 pour mettre en place le décor de son histoire, faire les portraits des personnages et installer les traits de sa statue, probablement inspirée d'une Vénus aperçue à Vienne et admirée pour son réalisme très différent de la froideur grecque traditionnelle. Mettant à profit son érudition et son sens de l'observation acquis grâce à son expérience d’inspecteur des Monuments historiques, Mérimée élabore ainsi la plus célèbre de ses nouvelles fantastiques. 

Résumé de La Vénus d'Ille 

M. de Peyrehorade, archéologue, a découvert la statue de bronze d’une Vénus apparemment maléfique, ayant causé la blessure d'un ouvrier qui tentait de l'ériger. M. de Peyrehorade, antiquaire imaginatif, apprend au narrateur qu'il vient de rédiger un mémoire sur la découverte de cette statue et il l'invite à assister aux noces de son fils. Le lendemain, le narrateur peut contempler la statue, «d’une merveilleuse beauté» mais douée d’une «expression d’ironie infernale». M. de Peyrehorade brode de façon fantaisiste sur l’inscription ambiguë que porte la statue: cave amantem. Lors du repas qui met fin à la journée, deux nouveaux personnages apparaissent: Alphonse, jeune homme vulgaire intéressé par l’argent, et sa belle et douce fiancée, Mlle de Puygarrig. Le lendemain, avant de se rendre à la noce, et pour venir en aide à son équipe de jeu de paume mise en danger par des Aragonais très adroits, Alphonse ôte son habit ainsi que la bague promise à sa fiancée — et à l’intérieur de laquelle est gravée la formule: sempr’ ab ti [toujours avec toi] — qu’il met à l’annulaire de la statue. Vainqueur, il affiche un mépris triomphant et l’Aragonais promet de se venger.

Lors du repas de noces, le fiancé, très troublé, demande au narrateur d’aller rechercher la bague qu’il n’a pu retirer du doigt étrangement replié de la statue. Mais l’haleine avinée d’Alphonse et la pluie battante font renoncer l’hôte à sortir. Ponctuée de bruits de pas lourds, la nuit s’achève par une scène d’horreur: Alphonse, assassiné, semble avoir été broyé, et sa jeune épousée est devenue folle. Elle déclare que la statue, entrée dans la chambre avant le marié, s’est couchée dans le lit et l’a enlacé de ses bras de bronze avant de disparaître à l’aube. Le joueur aragonais, d’abord soupçonné, est interrogé mais relâché avec des excuses. Le narrateur s’en va; il apprendra bientôt la mort de M. de Peyrehorade, la fonte de la statue transformée en cloche et le gel des vignes depuis lors... 

Analyse de la nouvelle

Objet d’un triple regard, découverte mais en réalité toujours enfouie sous son mystère, la statue de bronze est le centre du récit, noyau immobile et énigmatique. Face à elle se trouvent ceux qui ne savent pas voir (les Illois), et celui qui sait voir mais s’y refuse (le narrateur). Le groupe des habitants de la petite ville, d’ailleurs diversifié, mais frappé par une même cécité, réunit d’une part les villageois, guides ou ouvriers, entièrement soumis à des préoccupations matérielles ou dominés par une religiosité craintive, pour qui la statue est une «grande femme noire plus qu’à moitié nue»; et d’autre part Mme de Peyrehorade, l’épouse un peu grasse, incarnant selon la formule de son mari «la sainte ignorance de la province» et «scandalisée au dernier point» par le désir de son mari de sacrifier deux palombes à la Vénus. Pour eux, comme pour les gamins facétieux qui jettent des pierres sur elle — dans la réalité, Mérimée s’était penché sur ce phénomène courant de vandalisme —, la statue est bien une idole, une image du mal, et comme telle, possède un pouvoir maléfique. Alphonse les rejoindra plus tard: l’athlète insouciant et grossier, qui ne voit en sa ravissante fiancée qu’une belle dot et qui rit au souvenir d’une modiste parisienne, frémira de terreur quand il ne pourra reprendre sa bague. Face à eux, M. de Peyrehorade représente le rationalisme souriant; il reste d’abord un archéologue («Un antique!», s’écrie-t-il lorsqu’on lui annonce la découverte); cet homme aimable, accueillant et sympathique, est aussi un érudit à qui la tête tourne dès qu’il se lance dans le décryptage d’une inscription latine: «Car j’ai fait un mémoire... moi qui vous parle», «Je veux faire frémir la presse.»

À travers ce double visage d’un homme charmant qui est «la vivacité même» et d’un pédant devenu la proie de son délire interprétatif — Mérimée prend ici des modèles dans la réalité —, on peut discerner un pôle parodique. Celui-ci part de M. de Peyrehorade et de ses élucubrations innocentes — après tout, il lui suffit de tout compliquer pour croire avoir tout compris — et irradie autour de lui; le narrateur parisien se moque alors des mœurs provinciales, du dandysme raté d’Alphonse et de ses rêves naïfs, de ces longs repas trop copieux que le personnage officiel qu’il était a dû souvent subir, de ces plaisanteries balourdes et prétendument spirituelles sur les femmes. L’ironie, d’ailleurs bienveillante, est tempérée par un humour léger puisque le narrateur sait se moquer de lui-même, par exemple de son statut vaguement ridicule de célibataire immergé dans une noce. Il consent parfois à se mettre à l’unisson des facéties de son hôte, même s’il garde un regard plus lucide que lui. Car si la Vénus d’Ille est l’objet d’une vénération de la part de l’«antiquaire», elle n’est pas vue par lui: elle lui sert d’abord à sa valoriser lui-même avec jubilation; plus que la statue, c’est le socle qui intéresse le faux savant. Aussi le regard du spécialiste en «antiques» rejoint-il le regard indifférent, voire hostile des ignorants; face à la statue, ils sont restés aveugles.

Ils n’ont rien perçu de cette beauté singulière; ou plutôt les Illois ont interprété une puissance maléfique sans la relier à la valeur esthétique, et M. de Peyrehorade a vu une beauté pour archéologue sans deviner sa fondamentale étrangeté. Seul le narrateur possède un vrai regard qui tient du spécialiste et de l’esthète; on remarquera qu’il ne lui est permis de découvrir la statue qu’assez tard. Un art du suspense se profile alors qu’il faut relier au caractère policier d’une enquête qui anticipe sur les nouvelles de Poe ou de Conan Doyle. Le voyageur décèle cette «expression d’ironie infernale» qui est peut-être la clé du récit. Mais il reste au seuil du mystère et c’est d’ailleurs en cela que réside la dimension fantastique de la nouvelle. Tandis que pour M. de Peyrehorade la statue est avant tout une inscription brillamment — mais faussement — décryptée, celle-ci demeure pour le voyageur une énigme indéchiffrée.

Prédomine donc cette statue triomphante et narquoise, qu’une grasse commère, mère et veuve éplorée (Mme de Peyrehorade), fait bassement fondre en cloche et dont il ne faut pas oublier qu’elle est une Vénus. M. de Peyrehorade lui oppose, en croyant badiner, une rivale de chair en la très jolie fiancée Mlle de Puygarrig; on sait ce à quoi elle la réduit. Alphonse lui passe une bague au doigt, mais ne sait pas aimer; on voit ce qu’il lui en coûtera. La désinvolture du fils réduplique celle du père qui joue comme lui avec le feu (de l’amour) en fixant par exemple le mariage un vendredi, jour de Vénus. Et la citation joyeuse de Racine («C’est Vénus tout entière à sa proie attachée») prend rétrospectivement tout son sens: la nouvelle fantastique reproduit sur un mode mineur une tragédie, celle-là même de Phèdre qui montre la vengeance de Vénus. L’inscription cave amantem était simple, comme le pensait le narrateur («Prends garde à toi si elle t’aime»). Les Illois ne savaient pas vraiment lire, ni voir. Le narrateur, ne faisait que passer.

 F. COURT-PEREZ


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