Le personnage d'Yseut 

Yseut, la reine, est le centre où convergent tous les regards de la cour, parce que sa beauté est éclatante et parce qu’elle incarne la royauté. Venue d’une terre étrangère, elle n’a que deux serviteurs fidèles : Brengain, sa suivante, et Périnis, son chambellan.

I - De l’Irlande au trône de Cornouailles

► La famille irlandaise

Fille unique du roi d’Irlande, Yseut est aussi la nièce du redoutable Morholt, tué par Tristan. L’ébréchure de l’épée de Tristan est le témoin de ce combat qui a coûté la vie à un membre de sa famille. De plus, l’Irlande, le pays dont elle vient, est de­puis longtemps en conflit avec la Cornouailles de Marc.

Yseut a le pouvoir de guérir les blessures : elle a guéri Tristan des blessures em­poisonnées infligées par le Morholt, puis par le dragon. Elle sait donc l’art de vaincre les venins et s’affirme ainsi comme une magicienne ou une fée guérisseuse.

Yseut a de qui tenir, puisque c’est sa propre mère qui préparera le breuvage fatal, dont elle aussi sera la victime. Dans le roman, le monde des femmes est actif et bien représenté.

► Le destin d’Yseut

Le destin d’Yseut est fixé par les deux hirondelles qui apportent le cheveu d’or à Marc. Le texte de Béroul ne raconte pas son mariage. Auprès d’elle veille la fidèle Brengain, qui lui est toute dévouée.

La vie dans l’adultère. Sans cesse épiée, la reine accepte des rencontres avec Tristan, rares et pleines de risques. Toute une série de ruses a été mise en place pour que les deux amants puissent se fixer des rendez-vous. On aura remarqué la parfaite maîtrise du langage d’Yseut dès lors qu’elle sait que le roi, caché dans l’arbre, assiste à la scène. Sa présence d’esprit est remarquable.

Jouer la comédie et mentir. En raison de ses sautes d’humeur, Marc lui inspire une grande crainte. Yseut sait parfaitement jouer la comédie et manifester la peur que lui inspire son époux. Elle oscille sans cesse entre le désir qui, à tout instant, la pousse irrésistiblement vers son amant et son souci de sauver les apparences, avec la bonne conscience que lui donne l’irresponsabilité conférée par l’absorption du philtre.

II - La reine déchue

► Le courage d’Yseut

Ligotée comme une vulgaire coupable, Yseut se réjouit de l’évasion de Tristan et promet aux félons une belle vengeance (v. 1064). Aucun aveu de faiblesse, sauf lorsque Marc la livre aux lépreux : « Sire, pitié ! Plutôt que de me livrer à lui, brûlez-moi ici ! » (v. 1221-1222). Son malheur suscite la pitié de tous les habitants du pays.

Elle supporte courageusement la dureté de la vie dans le Morrois. Lorsque l’effet du philtre s’atténue, elle s’inquiète de la vie qu’elle fait mener à son compagnon. Peut-être est-elle plus sensible au repentir que Tristan (cf. Exposé-fiche n° 2). Elle a aussi une haute conscience de sa fonction de reine. Dans son rêve, elle se voit déchirée par deux lions. Vivre une telle passion ne va pas sans douleur ni sans un ravage de tout l’être. Yseut en prend conscience et retrouve progressive­ment sa dignité.

► Reine des lépreux ?

Pourquoi Marc accepte-t-il de livrer la reine aux lépreux ? Pour la pensée mé­diévale, la lèpre est liée au désir sexuel. Punition divine (cf. Question traitée n° 1), elle frappe ceux qui s’adonnent sans retenue à la luxure. Yvain réclame Yseut la guivre (du latin vipera), c’est-à-dire Yseut la vipère, la serpente. Un tel qualificatif ne contient pas seulement un jugement d’ordre moral, il établit aussi une ressem­blance entre la reine et les lépreux, lesquels avaient la réputation d’éprouver de violents désirs charnels. Marc, dans sa fureur, propose de faire d’Yseut la prosti­tuée des cent lépreux conduits par Yvain. Tu seras punie par où tu as péché, tel est le principe qui détermine ce châtiment atroce. Reine déchue, Yseut va devenir la reine des lépreux et partager leur vie. Qu’il ait l’idée d’un tel châtiment montre que Marc est saisi par la démesure. On peut également ajouter que cette scène a sans doute pour fonction d’exorciser sa crainte d'homme devant la liberté de la femme.

III - La reine de l’ambiguïté

Dissimuler et mentir, la reine n’a pas d’autre choix. Contrainte par le roi Marc à Vescondit, justification par serment, elle va accomplir un tour de force.

► La mise en scène de Vescondit

La mise en scène du serment est réglée de main de maître par Yseut : c’est elle qui décide du lieu où doit avoir lieu la prestation du serment, et celui-ci sera for­mulé dans les termes qu’elle a choisis. Le fidèle Périnis fait parvenir toutes les ins­tructions de la reine à Tristan, qui doit se trouver, déguisé en lépreux, au gué du Mal Pas.

Les témoins sont présents : deux cours royales, celle de Marc et celle d’Arthur, dont les hauts personnages sont tout à fait hostiles aux traîtres et favorables à Yseut. Le peuple lui aussi assiste à l'escondit.

► Le serment ambigu

Juridiquement, la procédure de Vescondit est conforme au droit du temps. Yseut doit se justifier par serment de l’accusation d’adultère.

La mise en scène - chevaucher le lépreux pour la traversée du gué - n’est pas innocente. Elle permet à la reine de jurer, sans mentir, « qu’entre [s]es cuisses n’est entré aucun homme », si ce n’est le roi Marc, son époux, et le lépreux qui lui a fait passer le gué. Toute l’ambiguïté du serment tient à l’identité du réfèrent : Tristan/le lépreux.

Comme Tristan/le lépreux qui berne le roi par des propos à double sens, Yseut manie le langage avec une grande virtuosité. La formule de son serment ne com­porte aucune fausseté : en même temps qu’elle affirme avoir toujours été fidèle à son époux, elle révèle au public la vérité de ses amours passionnés avec Tristan. Cette forme de casuistique est-elle acceptable par Dieu ? La question restera pour nous sans réponse. Mais, devant les hommes, la réussite de la reine est totale. Elle a maintenant pour garants de son innocence le roi Arthur et sa cour.

La justification par serment, qui devait être un moment difficile pour Yseut, se transforme donc en triomphe. Les félons pataugent dans la boue. La reine traverse la fange sans en être souillée et elle est rayonnante de beauté.

► La femme fidèle

Tristan éloigné de la cour, Yseut accomplira les fonctions qu’exige sa dignité. Il y aura des retours de Tristan et de nouveaux rendez-vous clandestins et passionnés. Yseut connaîtra aussi la jalousie. Toute sa vie, elle sera dans l’attente des signes de reconnaissance que Tristan sait lui adresser. Dans la version commune, lorsque Tristan est mourant, elle n’hésite pas un instant et embarque sur le champ pour se rendre auprès de son amant. Elle a rendez-vous avec son destin de « grande amou­reuse » à travers l’histoire.

 

Le personnage de Tristan d’après Béroul

Dans le roman de Béroul, les navigations et les errances appartiennent au passé du personnage, et l’essentiel de ses aventures se déroule uniquement sur terre, venant ainsi enrichir et nuancer le portrait de ce héros si com­plexe. En effet, les fonctions de Tristan ne se limitent pas à la fin‘amor et aux prouesses chevaleresques. Il est aussi un héros civilisateur : il sait jouer de la harpe, chanter et composer des poèmes, il est expert dans l’art de la chasse, il est un virtuose dans l’art du déguisement et le maniement du langage.

I - Le chasseur

Comme tous les seigneurs du Moyen Âge, Tristan aime passionnément la chasse. Il en connaît toutes les techniques. Ainsi, lorsqu’il arrive à la cour de Marc, il apprend aux veneurs du roi les règles raffinées de la chasse au cerf.

La chasse est pour lui une activité permanente. Le sang sur la farine provient d’une blessure qui lui avait été faite peu de temps auparavant par un sanglier. Du­rant l’exil dans le Morrois, Tristan passe le plus clair de son temps à poursuivre des cerfs et des chevreuils. Le gibier constitue la base de la nourriture des fugitifs (v. 1293) ; Tristan le tue et Governal le fait cuire. Malgré le manque de pain et de sel, les proscrits n’ont pas régressé jusqu’à l’état où il leur faudrait se nourrir « d’herbes et de glands » (v. 1405).

► L’inventeur de « l’arc qui ne faut »

En pays de Galles, le prince Drystan, fils de Tallwch et amant d'Essylt, passait pour un habile inventeur. Béroul maintient cette tradition et fait de Tristan un ingé­nieur adroit. Il fabrique un piège très efficace pour attraper le gibier, « l’arc qui ne faut » ou « Arc Infaillible », dont le gibier qui passe à proximité déclenche automa­tiquement le tir et qui ne manque jamais sa cible.

► Le dresseur du chien Husdent

Nouvel exemple des compétences de Tristan, l’épisode du dressage du chien Husdent est largement développé par Béroul. Tristan parvient à « éduquer » le chien, de telle sorte que l’animal devient capable de poursuivre le gibier sans aboyer. Dorénavant, Husdent va chasser en silence. Ici encore, les acquis culturels, la civilisation l’emportent sur la nature.

Merveilleux chasseur, Tristan rejoint les grandes figures de chasseurs de la my­thologie, comme le Spartiate Actéon ou le Babylonien Nemrod, et sa destinée se­rait placée sous le signe de la constellation d’Orion.

L’exil dans le Morrois marque un retour à la vie sauvage, à un stade primitif de la société. L’arc a remplacé Tépée et Tristan, dans la forêt, n’exerce plus sa fonc­tion chevaleresque.

II - Le chevalier

► Le guerrier

Tristan est un chevalier glorieux, mais qui n’a d’autorité sur aucune terre, alors que les félons auxquels il s’oppose sont de grands féodaux possédant terres et châ­teaux. Héritier présumé du roi Marc, il est le héros qui doit assurer la pérennité de la dynastie royale - ce qu’il rappelle parfois brutalement à l’époux d’Yseut. Tristan est un représentant de la classe des chevaliers sans fief, qui sont au service du prince mais ne possèdent rien. Le thème de l’argent est d’ailleurs évoqué par Tris­tan lors de sa rencontre sous le pin avec Yseut. Sa pauvreté l’a obligé à donner en gage son équipement de chevalier. Or, à la cour, on fait peu de cas d’un homme dans la misère (v. 243-244). La question économique réapparaît plus tard lorsque, au moment de son faux départ pour l’exil, le roi Marc propose à Tristan de mettre à sa disposition des richesses de toute sorte (v. 2920-2922).

► Le mercenaire

En ancien français, le terme désignant le mercenaire est soudoier, celui qui combat pour une solde. Tristan combat pour son oncle et il a conscience de sa valeur : « Il n’y a pas une cour au monde où je puisse aller sans que le seigneur ne m’engage » (v. 209-210). Au cours de son exil, Tristan mettra son épée au service de plusieurs rois. À la cour du roi Marc, Tristan, chevalier sans terre, n’a que sa va­leur pour assurer son rang, d’où le défi permanent qu’il adresse à ceux qui osent mettre sa parole en doute.

► L’homme d’action

La ruse qui lui permet de se libérer alors qu’on le conduit au supplice puis le saut prodigieux de la chapelle démontrent la vivacité du jugement de Tristan et sa force physique. La délivrance d’Yseut est un rapide coup de main, qui l’amène à affronter des adversaires méprisables.

Tristan est aussi l’homme de la vengeance. Il méprise les barons et châtie les traîtres de manière expéditive (le plus bel exemple en est la flèche tirée dans l’œil du félon Godoïne). On est loin, ici, du combat chevaleresque.

► Le chevalier masqué

La seule fois où Tristan peut participer à une joute conforme aux règles de la chevalerie se situe juste avant la justification par serment d’Yseut. Mais il y participe masqué, sous le nom d’un chevalier féerique, le Noir de la Montagne.

Entre la fuite dans la forêt du Morrois, l’incognito et l’exil, Tristan est devenu l’homme qui ne peut exister dans la société.

III - L’amant

► Le goût du risque

La passion de Tristan pour Yseut est totale et le rend capable de tous les ex­ploits. 11 prend des risques parfois excessifs (le saut dans le lit de la reine). Tous les moyens lui sont bons pour passer un instant auprès d’elle. Et le roman de Béroul s’achève sur une ultime tentative de rencontre entre les deux amants.

► Le protecteur de la reine

La valeur de l’épée de Tristan et la peur qu’elle inspire à la cour interdisent les actions publiques contre la reine. Dans le Morrois, il la protège et sa présence in­cite leurs adversaires à la prudence.

► L’homme de devoir

Sans doute Tristan prend-il conscience, alors que se dissipe l’action du philtre, des conditions terriblement difficiles dans lesquelles vit la reine. La restauration de la dignité d’Yseut devient alors sa préoccupation majeure. Il sera l’artisan de la ré­conciliation et veillera à ce que tout se passe sans incidents.

IV - Le comédien

Une connivence de tous les instants unit Tristan et Yseut. L’un et l’autre ma­nient parfaitement le discours à double sens et, dans la scène de la traversée du gué, on peut dire que les deux amants rivalisent littéralement dans la complicité.

La tradition a fait du personnage un virtuose du déguisement. Au gué du Mal Pas, son apparence physique comme son vêtement seront parfaits. Les divers masques revêtus par Tristan sont révélateurs de sa personnalité : il excelle dans la comédie et dans le mensonge. Dans d’autres textes, il sera le marchand ou le men­diant voué aux déplacements continuels, ou encore le fou, dont tout le monde se moque. Chez Béroul, lorsque Tristan prend la défroque du lépreux, on peut se de­mander si l’auteur ne donne pas de lui la triste image d’un homme dégradé par la passion charnelle, alors qu’Yseut, magnifiquement parée et rayonnante de beauté, nargue la société tout entière. On pourrait voir là une expression de l’antifémi- nisme du Moyen Âge.

Le personnage Le roi Marc

Figure centrale du roman, le roi Marc, dont les décisions modifient la vie des amants, est un personnage complexe. Son passé est mystérieux (ses liens avec Frocin). Le drame qu’il vit est intimement associé à son destin politique. Oscillant entre la violence et la clémence, il apparaît comme un personnage versatile et indécis.

I - La royauté : une fonction

► L’histoire du roi

Nous ignorons comment Marc est devenu roi. Nous savons en revanche que, sans doute à la suite d’une défaite, la Cornouailles se retrouve dans l’obligation de verser à l’Irlande un lourd tribut humain (300 jeunes filles et 300 jeunes hommes). Pour se libérer de cette servitude, le roi a besoin d’un héros sauveur. Le héros per­met le maintien du pouvoir royal et un accord politique implicite existe entre les deux hommes : le héros ne détrône pas le roi et le roi ne peut se séparer du héros (il envisage tout au plus une séparation d’un an).

► La continuité dynastique

Dans le récit complet des aventures de Tristan, l’entourage du roi le presse de prendre femme. Dans d’autres romans médiévaux, cette attitude est celle des sages du royaume. Il faut en effet assurer la pérennité de la dynastie par la transmission héréditaire. Les barons ne veulent à aucun prix que le royaume passe entre les mains du neveu du roi. La reine représente la possibilité d’un héritier pour la cou­ronne. Elle est donc une composante essentielle du pouvoir royal et, par consé­quent, son enlèvement ne peut que conduire le royaume à sa perte.

► Les rapports avec les vassaux

Un autre danger menace le royaume : la guerre des grands féodaux contre le roi. En effet, à l’époque, le pouvoir du roi n’est pas absolu : toutes les décisions concernant la vie politique se prennent en conseil. Les barons n’outrepassent pas leurs droits en manifestant leur hostilité à rencontre de Tristan et en déclarant que la fuite de la reine compromet la dignité royale. Godoïne, Ganelon et Denoalain possèdent des terres et des châteaux fortifiés à partir desquels ils peuvent entre­prendre une guerre. Marc doit donc satisfaire une partie de leurs exigences.

Ce contexte contraignant explique qu’en bien des cas la décision du roi ne soit pas immédiate.

► Le roi et l’astrologue

Avec le nain Frocin, astrologue du roi, on aborde l’aspect le plus inquiétant de la personnalité de Marc. Frocin possède une science redoutable : il sait lire les évé­nements dans le cours des astres. Mais il y plus : le nain est le seul à connaître le secret du roi : Marc a des oreilles de cheval. D’autres rois légendaires portent des marques animales : le roi celte Eochaid dans un conte irlandais du Xe siècle, Alexandre le Grand dans une certaine tradition, et surtout, dans l’Antiquité, le roi Midas, dont Ovide nous raconte (Métamorphoses, XI) que son barbier le trahit en confiant son secret à un trou creusé dans le sable du rivage. Une tradition aussi di­versifiée ne permet pas une interprétation unique du motif. Béroul suggère que c’est le nain qui est responsable de la tare du roi. Les oreilles de cheval s’apparen­tent aux cornes qui désignent le mari trompé (le cocu figure en bonne place dans la tradition folklorique médiévale). En raison de l'instabilité de son caractère. Marc peut passer pour un être anormal, un malade victime de la mélancolie. Quant à son nom (mar'ch signifie « cheval » en langue celtique), il révélerait l’appartenance du roi au monde souterrain puisque, dans la tradition celtique, le cheval est un animal funèbre qui assure le transfert des âmes dans l’Autre-Monde.

II - Un homme déchiré

► Son affection pour Tristan

Dans la version commune, Tristan a passé sa jeunesse à la cour de son oncle, le roi Marc, qui s’est chargé de l’éducation de son neveu. Des liens d’affection et d’estime se sont créés entre les deux hommes. A cela s’ajoute leur complémenta­rité dans le maintien de l’équilibre politique du royaume, puisque Marc songe à faire de Tristan son héritier.

► Son amour pour Yseut

L’épouse de Marc a été désignée par le destin : deux hirondelles ont apporté au roi le cheveu d’or appartenant à Yseut et Marc charge son neveu d’aller conquérir pour lui la future reine. Marc est totalement subjugué par la beauté d’Yseut et il a souvent pour elle des gestes tendres.

► Terrible et pitoyable

La scène qui ouvre le roman et au cours de laquelle, perché dans un arbre, le roi épie les deux amants est le comble de la déchéance. En cette affaire, il est trompé par tout le monde, y compris par Brengain qui renchérit sur la haine fictive que lui porterait Tristan. Par leurs propos, Tristan et Yseut proposent à Marc une image de lui-même dont il peut être prisonnier : si la reine lui accorde la qualité de courtois (v. 86), Tristan déclare plus loin qu’il est fou (v. 127) d’ajouter foi aux mensonges de ses barons. Marc est emporté, coléreux et, lorsque les amants errent dans la forêt du Morrois, il leur inspire crainte et terreur.

► Saisi par la démesure

Lorsqu’il n’a plus de doute sur son infortune conjugale, Marc s’abandonne à la violence et à la cruauté. Le châtiment de Frocin est expéditif : le nain est décapité. Dans le châtiment d’Yseut, il outrepasse le droit, ce que lui rappelle d’abord le peuple (v. 886), puis le sage Dinas (v. 1097-1099). Il y a chez le roi une sorte de frénésie à hâter les préparatifs du bûcher. Il livre la reine aux lépreux, pour un châ­timent plus cruel que la mort. Il est alors inaccessible à la pitié et n’obéit plus à la raison.

► La scène dans la forêt du Morrois

Le roi se rend seul dans la forêt pour affronter Tristan. Abandonnant la dignité royale, il redevient un chevalier qui va en combattre un autre. Parti avec l’intention de les châtier, sa colère tombe lorsqu’il découvre les deux amants endormis : ému par leur dénuement et apercevant l’épée de Tristan placée entre eux, il cède à la pitié et ne doute plus de leur innocence. Il décide de leur laisser un message com­posé de trois objets chargés d’une forte valeur symbolique : par l’échange de Pan­neau au doigt d’Yseut, il rappelle le lien conjugal ; par le gant dont il la protège du soleil, il réaffirme le pouvoir royal auquel tous deux appartiennent et que la reine incarne à l’égal du roi ; enfin, en remplaçant Y épée de Tristan (dont le texte rap­pelle qu’elle a été ébréchée lors du combat avec le Morholt) par la sienne, il renou­velle l’hommage féodal. Ainsi se trouve clairement formulée l’idée de la néces­saire complémentarité du roi et du héros. Si le texte insiste sur la tendresse et la délicatesse avec lesquelles Marc accomplit ces trois actions, on ne peut cependant réduire l’interprétation de la scène à la seule psychologie. Car les objets qu’utilise le roi ont aussi une connotation sociale et politique en rapport avec le code de la féodalité en vigueur à l’époque.

III - Le roi prisonnier des signes

La conduite du roi est guidée par un certain nombre de signes.

► Le roi et la preuve

L’entourage du roi veut l’amener à comprendre les signes et à admettre l’évi­dence. C’est le cas du nain Frocin qui sait lire les signes dans les constellations. Il parvient à écrire sur le sol, par le sang de Tristan répandu sur la farine, la preuve de la culpabilité du héros (v. 779). Marc semble interpréter les signes avec justesse, mais il retombe dans l’erreur.

► L’épée

L’épée placée entre les deux amants est pour Marc le symbole de leur chasteté. Bien évidemment, il passe à côté de la vérité. Mais les symboles ont-ils le même sens pour lui? Le roi porte ses regards sur l'épée et c’est l’univers des symboles liés à la fonction royale, non la passion humaine, qui dicte son comportement. Le roi accède-t-il au moins à deux visions des choses du monde ?

► Le langage

Presque tout le monde ment au roi Marc. Il existe tout un univers, celui de la vé­rité, auquel il n’a pas accès. Yseut se disculpe par une vérité qui n’est que la sienne et que le roi s’empresse d’accueillir. Il y a aussi le jeu cruel de Tristan qui, sous son déguisement de lépreux, s’entretient avec lui de ses amours avec Yseut. Décidé­ment, la pensée de Marc appartient à un monde qui n’est pas celui des faits.

► Dans quel temps vit le roi ?

Dans le roman de Béroul, l’épisode le plus important est peut-être celui du re­tour de la reine à la cour après l’exil dans la forêt. Elle est rendue et ramenée à Marc par Tristan. La réintégration sociale d’Yseut est un acte solennel qui renou­velle en quelque sorte l’engagement du mariage. Le pouvoir royal est restauré dans sa plénitude. Après les trois années de trouble correspondant à la durée du philtre, tout rentre dans l’ordre. Tristan ne sera exilé que pour un an. Tout se passe comme si le renouvellement de l’équilibre passait par une crise dont les principaux acteurs aspirent à un dénouement, fût-il instable et incomplet. On pourrait orienter l’ana­lyse vers un renouvellement du pouvoir royal.

Le personnage de Marc est triple : il porte un nom qui l’em­prisonne dans les traditions de civilisations antérieures, lesquelles font de lui un être déséquilibré ; il est un mari bafoué qui vit dans la douleur, la co­lère et l’indécision; il est le roi qui, au milieu des dangers menaçant le royaume, doit en assurer le maintien.

Les personnages secondaires

Les personnages secondaires ne sont pas nombreux dans le roman. Mais, qu’ils se présentent en groupe ou qu’ils s’avancent seuls, ils jouent tous un rôle déterminant dans l’histoire.

I - Les groupes

► Le peuple de Cornouailles

Il est présent lors de tous les événements importants. Il éprouve de la reconnais­sance envers le héros, qui l’a libéré des exigences du Morholt (v. 853-855). Le peuple dans son ensemble est qualifié par l’expression antithétique « Petits et grands » (v. 831). Il éprouve la plus grande sympathie pour les amants et manifeste la plus franche hostilité à l’égard des félons. Les nouvelles y circulent par le bouche à oreille. Le retour d’Yseut déplace une foule de 4000 personnes, sans doute presque tous les habitants de la ville (v. 2955-2959). Le roi Marc, par son autorité juridique, associe les habitants de son royaume à la sentence de bannisse­ment prononcée à rencontre des fugitifs (v. 1030-1034).

► La cour

En plus des félons, la cour de Marc comporte au moins un individu marquant, il s’agit de Dinas, le sénéchal (cf. Question traitée n° 8). La cour du roi Arthur compte d’éminents et célèbres chevaliers. Les plus fréquemment nommés sont Gauvain et Girflet, alors que d’autres apparaissent le temps d’une énumération (v. 4057-4058).

► Le clergé

Evêques, clercs, moines et abbés assistent au retour d’Yseut et sont ainsi asso­ciés à la solennité de l’événement.

► Les partis

Le parti des félons est, semble-t-il, composé de trois ou quatre individus (Bé- roul reste imprécis sur leur nombre exact). Governal en tue un, Tristan deux. Le dernier félon, Andret, reste vivant. Dans la version commune, il sera tué d’un coup d’aviron, lorsque, pour la dernière fois, Yseut se rend au chevet de Tristan.

Les lépreux, sous l’impulsion de leur chef, Yvain, ont une action collective et représentent une force.

Du point de vue de la technique littéraire, Béroul n’innove pas, mais il sait de façon fort habile donner une dimension collective à l’aventure des deux amants.

II - Les fonctions

► Les espions

Auxiliaires des félons, ils ne sont même pas nommés : Béroul parle simplement du forestier de la forêt du Morrois, l’espion qui sait que Tristan n’est pas parti. Dès que l’un d’entre eux meurt, un nouveau surgit. A la fin du roman, celui qui observe Yseut fait montre d’une bonne formation technique dans le métier d’espion.

► Les messagers

Les messagers appartiennent à la civilisation médiévale. Ils portent les mes­sages ou les transmettent oralement. Périnis a un statut tout à fait particulier. C’est un vaslet, c’est-à-dire un jeune noble, un écuyer, qui n’est pas encore un chevalier combattant. Fidèle à toute épreuve d’Yseut, il est admis dans son intimité. Il est son messager secret et dévoué.

Sa mission à la cour d’Arthur est une réussite totale et le met en valeur. Son al­lure, son maintien et ses propos lui valent l’estime de la cour d’Arthur. 11 a l’in­signe honneur d’être accompagné par ce roi, qui lui donne en récompense un équi­pement de chevalier, cadeau d’importance car un hamois coûtait fort cher. Arthur attendra la cérémonie d’adoubement de Périnis pour le lui remettre. Béroul a fait de ce personnage secondaire le modèle de l’aspirant chevalier, avec toutes les qua­lités physiques et morales exigées par une telle condition.

► Les logeurs

Pour mémoire, rappelons qu’Ogrin loge les amants à la fin de leur séjour dans le Morrois. Mais là n’est pas sa fonction principale.

Orri, le bon forestier, possède toutes les qualités. Il est dévoué, a l’esprit large et a déjà hébergé à plusieurs reprises les amants pour la nuit. Par la suite, il dissimu­lera Tristan dans sa cave. Il est généreux et sa table est bien garnie. Avec lui, Bé­roul construit une figure qui s’oppose en tous points au forestier du Morrois.

III - Les fidèles

► Governal

Son nom fait bien sûr penser à « gouverner, gouvernail ». Dans la version com­mune, il s’est chargé de la formation de Tristan et en a fait un chevalier accompli. Tristan le respecte et l’appelle « maître » (v. 979). Chevalier sans fief, il accom­pagne Tristan dans toutes ses aventures.

Governal est un homme avisé. 11 saura, au bon moment, fournir à Tristan son épée et un haubert, ainsi qu’un fort soutien moral. Son intervention sera décisive dans la bataille contre les lépreux.

Avant que Tristan ne pénètre dans le Morrois, Governal lui donne un arc et deux flèches, procurant ainsi aux bannis la possibilité de chasser, autrement dit d’assurer leur survie dans la forêt. L’arc, dans la forêt, est aussi l’instrument du pouvoir et, dans le texte de Béroul, Tristan ne s’en départira plus jamais.

Governal semble veiller sur les amants et tue de son épée un félon qui s’était aventuré dans la forêt. Il le décapite comme Tristan a décapité le dragon. La simili­tude et la complémentarité entre le héros et son maître sont profondes. Lorsque Tristan est déguisé en lépreux, Governal se tient en réserve, avec le cheval et les armes. De même, il accompagne Tristan à la joute, ce qui lui permet de tuer de ma­nière expéditive le forestier qui avait espionné.

Sagesse, prudence, réflexion, efficacité dans l’action semblent caractériser le « maître » de Tristan. Qui se cache vraiment derrière cette silhouette tutélaire ?

► Brengain

Ou encore Brangain : en effet, on trouve différentes orthographes de son nom dans le roman. Brengain est la suivante d’Yseut. D’extraction noble, elle accomplit auprès de la reine le service de dame d’atours. A la fin du texte, elle nous est mon­trée le peigne à la main.

Brengain est dans le secret des amours de sa maîtresse. Leur connivence est telle qu’elle va jusqu’à jouer une petite comédie au roi Marc, en prétendant que Tristan la déteste. Béroul porte sur elle un jugement amusé : « Écoutez ce que dit la maline ! Elle se comporte en parfaite coquine » (v. 519-520). Tromper est bien un plaisir pour la femme.

Yseut exerce sur elle son autorité, mais leurs rapports sont complexes. Dans le Tristan de Béroul, la reine rappelle la méprise de Brengain qui a malencontreuse­ment donné le philtre aux amants, et qui a donc été l’instrument aveugle du destin. Absente pendant tout l’épisode du Morrois, on la retrouve aux côtés d’Yseut lorsque la reine assiste à la joute.

Conclusion : Il y a une grande dissymétrie entre l’association Yseut-Brengain et la complémentarité Governal-Tristan. Dès qu’un personnage quitte l’anonymat d’une fonction, il apparaît comme un être complexe, avec un passé, un comportement spécifique. Peut-être est-ce la conséquence de leur enracinement dans la légende.

 

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