► Une poésie sous le signe de la diversité

La boulimie verbale et l’érudition d’autodidacte qui caractéri­sent Apollinaire, empruntant à tous les registres avec une préfé­rence marquée pour les plus étranges, expliquent sans doute en partie la diversité des motifs et des tons lisibles dans le recueil. Rassemblant des pièces écrites entre 1898 et 1912, Alcools atteste la pluralité de l’inspiration apollinarienne, sensible dans des poè­mes oscillant entre une mélancolie élégiaque, marquée par le ton de la confidence, la virtuosité formelle et un penchant pour l’ésotérisme, en passant par l’humour d’une certaine veine fantaisiste et par l’attachement aux vieilles légendes rhénanes. Une disparité similaire se retrouve dans les mètres employés ; si le poète affiche une préférence pour le quintil octosyllabique, il s’essaye cepen­dant volontiers à des formes plus traditionnelles (notamment l’alexandrin et le quatrain), quitte à en faire vaciller la stabilité (voir ce sonnet désaccordé que constitue « Les colchiques »). L’alternance entre la rime classique et l’assonance (répétition de la dernière voyelle accentuée) atteste la volonté d'un renouvelle­ment de la prosodie plus évidente encore dans la redéfinition du genre des rimes. En effet, au système classique qui appelle rimes féminines celles qui se terminent par un -e muet et masculines toutes les autres, Apollinaire substitue un système qui considère que la rime féminine est celle qui se termine à l’oreille par une consonne prononcée, alors que les mots s’achevant par une voyelle ou une nasale deviennent des rimes masculines. Toutefois, par l’emploi concurrent des deux systèmes dans le recueil, le poète affirme sa volonté d’inventer une poésie à la confluence de la tradition et de la modernité.

► La modernité poétique dans Alcools 

Dès sa parution, Alcools s’impose comme une somme poé­tique assurant la synthèse des recherches avant-gardistes, tout en affichant une volonté très nette de s’écarter des manières parnas­siennes et symbolistes. Résolument moderne, le poème s’efforce d’intégrer la réalité contemporaine selon un régime quasi épique servi par une rythmique fluide, libérée des carcans syntaxiques par la suppression de toute ponctuation décidée par Apollinaire au tout dernier moment, lorsqu'il corrigeait les épreuves.

Ce parti pris de modernité adossé à la tradition prosodique française est manifeste dans « Zone », dernier poème composé par Apollinaire et placé en ouverture du recueil. On y distingue en effet une polarité parfaitement dosée entre héritage et renouvelle­ment dans l’usage d'un vers libre encore travaillé par l’alexandrin, mais également dans un éloge du monde contemporain symbolisé par la tour Eiffel, qui rapproche le poète des mouvements futuriste et cubiste, tempéré par une thématique éprouvée de l’errance.

Emblématique de la modernité d’Apollinaire, le poème "Zone" pré­sente ainsi un art poétique doublé d’un retour sur soi et d’un mouvement symétrique d’ouverture sur la magie du monde nouveau.

C’est là l’impulsion naissante de recherches formelles qui abouti­ront quelques années plus tard aux poèmes-conservations et aux fameux Calligrammes, ouvrant la voie à une poésie inédite où viendront s’inscrire Dada et le surréalisme, terme inventé par Apollinaire et repris à son compte par André Breton.

► Poétique de la déperdition. 

Il ne faudrait toutefois pas occulter une autre influence majeure d’Apollinaire. Si la modernité poétique lui est redevable d’avoir initié une voie qu’elle a prolongée et radicalisée,. la veine lyrique qui le place dans le sillage d’un Verlaine n’a pas moins con­tribué à sa reconnaissance, pour en faire un des poètes majeurs du chant. Retrouvant les vieux accents de la chanson populaire dans laquelle s’était illustré Villon à l’origine de la lyrique française, Apollinaire a su renouer avec la simplicité d'un ton mélancolique qui en fait l’emblème du mal-aimé, pour reprendre le titre d’un des plus célèbres poèmes d'Alcools. La tessiture élégiaque de la voix baigne de fait nombre de poèmes qui évoquent l'impossibi­lité de l’amour, la fuite inexorable du temps où même la disper­sion du moi, autant de motifs traditionnels dessinant la figure d’un poète orphique voué à la déchirure, et fixant dans la précision tremblée du langage ce qui vit dans la réalité sous le signe perma­nent de la perte. Conjuguant l’intimité de la plainte au grand vent du monde moderne, la poésie d’Apollinaire fraye ainsi le chemin au siècle qui s'ouvre et doit sans doute être considérée à ce titre comme l’un des jalons essentiels de notre contemporanéité.


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