CONTES DE LA BÉCASSE  est un recueil de contes de Guy de Maupassant (1850-1893), publiés à Paris dans Gil Blas et le Gaulois du 19 avril 1882 au 11 avril 1883, et en volume chez Rouveyre et Blond en 1883.

Contes de la bécasse : pourquoi ce titre?

Le titre du troisième recueil de contes que Maupassant fait paraître semble indiquer un thème commun à cet ensemble de dix-sept récits, la chasse, à l’exemple des Mémoires d’un chasseur de Tourgueniev. En effet, dans les pages liminaires («la Bécasse»), se met en place un dispositif narratif inspiré du Décaméron: un vieux chasseur, réduit à l’immobilité et au tir sur des pigeons lâchés, compense sa frustration par les récits de ses amis. Un rituel de table permet de lier ces deux plaisirs de bouche que sont la nourriture et le conte: la tête d’une bécasse, pivotant sur une bouteille, désigne au hasard le convive qui mangera toutes les autres têtes, et en échange régalera la compagnie, d’une histoire. Mais seuls deux contes de ce recueil («la Folle», «la Rempailleuse») sont effectivement issus d’un cercle de chasseurs, et deux autres («Farce normande», «Un coq chanta») prennent la chasse pour sujet. Ils suffisent cependant à mesurer la richesse d’un thème fréquent chez l’auteur, qui utilise toutes les possibilités métaphoriques liées à la traque, aux relations entre le coureur et sa proie, et à la mort donnée.

Résumés et analyses

«Un Coq Chanta» établit une équivalence entre la chasse et la possession érotique. Mme Berthe d’Avancelles, «ardemment poursuivie» par Joseph de Croissard, lui promet de devenir sa maîtresse après la curée du sanglier: «Baron, si vous tuez la bête, j’aurai quelque chose pour vous.» Le baron se dépense sans compter, tue le sanglier, mais, au moment où l’autre proie promise se livre, il s’endort, terrassé par «l’invincible sommeil des chasseurs exténués». Dans l’amour comme dans la chasse, ces «choses douces et violentes», il y a la quête d’une proie, et souvent chez Maupassant, mise à mort finale. Les rapports entre les sexes peuvent s’inverser: le chasseur peut devenir chasseresse, et l’homme un gibier faible et facile.

L’autre nouvelle de chasse, «Farce normande», lie aussi le désir du gibier au désir sexuel. Jean Patu, «un chasseur frénétique, qui perdait le bon sens à satisfaire cette passion», se marie, salué par de joyeux coups de fusil, qui reprennent pendant la nuit de noces: furieux d’être ainsi nargué par des braconniers, Jean Patu sort avec son fusil et tombe dans un piège. On le retrouve au petit matin, ficelé et portant sur la poitrine un écriteau: «Qui va à la chasse perd sa place.» La passion cynégétique règne avec une absolue tyrannie. Elle fait oublier, comme ici, le devoir conjugal ou, ailleurs, le devoir d’humanité. Dans une nouvelle antérieure, «la Roche aux Guillemots» (1882), M. d’Arnelles fait attendre deux jours le croque-mort avant d’enterrer son gendre, pour ne pas manquer le passage des oiseaux migrateurs.

Racontée par un chasseur, l’histoire de «La Folle» entraîne sur d’autres pistes, vers d’autres connexions du thème. Mathieu d’Endolin trouve, en ramassant une bécasse abattue, une tête de mort: il reconnaît une «misérable maniaque», rendue folle par des deuils à répétition. Pour se venger de ce qu’ils croient être des marques d’insolence à leur égard, les Prussiens l’ont laissée mourir de froid. S’il aime la chasse, Maupassant condamne la chasse à l’homme: «Je fais des vœux pour que nos fils ne voient plus jamais de guerre», conclut le narrateur. La folle est comme vengée dans les deux derniers contes, qui se passent aussi pendant la guerre de 1870: le paysan surnommé «Saint-Antoine» engraisse le soldat ennemi qu’il doit héberger, puis il tue son «gros cochon» de Prussien; «l’Aventure de Walter Schnaffs», lourd soldat allemand qui cherche à se constituer prisonnier pour garder la vie sauve, se termine conformément à ses vœux, dans une parodie d’héroïsme qui ridiculise les soldats français.

Comme on le voit, la veine farcesque est très présente dans ce recueil, une farce souvent cruelle (comme la chasse), illustrant «les fortes brutalités de la nature ou des hommes». Le titre «Farce normande» donne à la fois la note, et le territoire: les deux tiers des histoires se passent en Normandie, avec pour personnages des Cauchois finauds, grivois et âpres au gain. Mais la robuste terre natale commence à se fissurer dangereusement, parcourue de folie, de «terreurs fantastiques» et d’«inquiétudes sombres» («la Peur»).

Y. LECLERC


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