I - PlCARO ET « FILS CARO »

Figaro: Un héritier original

Bien qu’il soit l’héritier d’une longue lignée de valets de comédie, Figaro n’en est pas moins un personnage profondément original. Il doit autant aux Arlequin et autres Scapin qu’à la tradition littéraire du roman picaresque, créé en Espagne au XVIe siècle, et dont le héros, le « picaro », de basse naissance, ne peut compter que sur son astuce pour se frayer un chemin dans la société.

C’est ainsi qu’apparaît Figaro, dès la seconde scène du Barbier de Séville, puis dans son grand monologue du Mariage de Figaro (Acte V, sc. 3). Tour à tour vétérinaire, homme de lettres, joueur professionnel et barbier, le héros de Beaumarchais n’est valet que par intermittence. Avec lui, « l’emploi » théâtral traditionnel devient un emploi, un « métier », parmi d’autres, au gré des caprices d’une destinée dont le récit, sans lien véritable avec le déroulement de l’intrigue dramatique, dote le personnage d’une individualité proprement romanesque en l’inscrivant sur un arrière-plan historique et social d’une brûlante actualité.

Le double de son créateur ?

Cette dimension vécue doit beaucoup à l’expérience de son créateur. Enfant de ses propres œuvres, Figaro le picaro est aussi celui de Beaumarchais, si l’on en croit l’une des étymologies possibles de son nom, « fils Caro », c’est-à-dire « fils de (Pierre Augustin) Caron », alias Beaumarchais. Le voici transformé en « personnage sarbacane », ainsi qu’on Ta défini, bombardant le public de mots d’auteur qui dénoncent avec une verve assassine les abus des « puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent. » (Le Mariage de Figaro, V, 3) ou les mœurs de la République des Lettres, pareille à « celle des loups » (Le Barbier de Séville, I, 2).

Il - « FAIRE LA BARBE A TOUT LE MONDE »

Un effronté...

Face à cette société arbitraire et corrompue, Figaro n’entend pas se laisser faire. Il le déclare d’emblée au Comte, lors de leur rencontre sous les fenêtres de Rosine : « aidant au bon temps, supportant le mauvais ; se moquant des sots, bravant les méchants ; riant de ma misère et faisant la barbe à tout le monde, vous me voyez enfin établi dans Séville... » (Barbier, I, 2). L’expression par laquelle il décline ici son activité professionnelle est à comprendre dans son sens figuré, « faire la barbe » à quelqu’un signifiant, selon les dictionnaires de l’époque, « lui faire un affront », « se montrer plus fort que lui ».

Telle est la vocation à peine dissimulée du « Barbier », qui, à la scène 5 de l’acte III de cette même pièce, fera la barbe à Bartholo, littéralement, en venant le raser à domicile, et métaphoriquement, en réussissant à lui dérober la clef verrouillant la jalousie de sa pupille.

...et un meneur

En toutes circonstances, Figaro se montre « supérieur aux événements » comme il s’en vante lui-même (Barbier, I, 2), ainsi que le dépeint Beaumarchais dans sa Préface au Mariage : « un soleil tournant, qui brûle, en jaillissant, les manchettes de tout le monde ». Comme la pièce de feu d’artifice à laquelle le compare son créateur, Figaro est la source d’une cascade de ruses qui déjouent l’ordre des puissants, tuteur abusif ou grand seigneur libertin, et le centre d’intrigues tramées de main de maître. Autour de lui gravitent des comparses qu’il manipule à son gré, arrachant un aveu à Rosine (Barbier, II, 4), dictant son rôle à son maître (Barbier, I, 4), traçant le programme de « la folle journée » du Mariage (I, 2). Comme le constate Almaviva avec dépit, « c’est ce Figaro qui les mène » (Mariage, II, 21).

III - FIGARO: UN PARFAIT MACHINISTE

Le génie de l’improvisation

C’est par le terme de « machiniste » que, dans sa Préface au Barbier de Séville, Beaumarchais désigne son héros, habile à fomenter des machinations en tous genres : « Quant à moi, ne voulant faire qu’une pièce amusante et sans fatigue, une espèce d’imbroille, il m’a suffi que le machiniste, au lieu d’être un scélérat, fût un drôle de garçon, un homme insouciant, qui rit également du succès et de la chute de ses entreprises, pour que l’ouvrage, loin de tourner en Drame sérieux, devînt une Comédie fort gaie…».  Si l’heureux tempérament du Figaro suffit à définir le genre de la pièce, le bon déroulement de l’intrigue ne tient qu’à son inépuisable inventivité. « Il me vient une idée », assure-t-il au Comte qui rêve au moyen d’entrer chez Rosine, et voici l’action lancée... « L’homme aux expédients », selon le mot ironique de son maître (Le mariage de Figaro, II, 21), est aussi, comme ses lointains modèles de la commedia dell’arte, un virtuose de l’improvisation. Il faut l’entendre imaginer au pied levé, si l’on peut dire, une version de la chute de Chérubin par la fenêtre de la chambre de la Comtesse, où il se substitue au petit page afin de détourner les soupçons du Comte (Mariage, II, 21).

À malin, maline et demie

Du Barbier au Mariage, pourtant, une évolution se dessine. En matière d’intrigues, Figaro s’y fait souffler la vedette par Suzanne, sa digne émule et sa future femme. Et il finit par venir se prendre « au piège apprêté pour un autre » (V, 8), selon une stratégie énoncée par lui dès la scène d’ouverture (« attraper ce grand trompeur », le faire « donner dans un bon piège », « empocher son or ») mais que sa jalousie ne lui permet plus de mettre en œuvre. Il est vrai que, d’une pièce à l’autre, Figaro a troqué son emploi de « barbier » contre le « sot métier de mari ».

Voir aussi:

Fiche: Le mariage de Figaro de Beaumarchais, résumé et analyse

Commentaire de texte: Le mariage de Figaro, Acte I, scène1

Commentaire de texte: Le mariage de Figaro Acte V, scène 3

 

 

Pour aller plus loin: 

 


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