Sujet de dissertation:

« Si le bonheur consistait dans les plaisirs du corps, nous dirions heureux les bœufs quand ils trouvent des pois à manger. » Héraclite.

II est vrai que cette question semble d’une actualité aussi vive que tragique. En effet, nos années troublées par un rapport au corps lié à la mort et au danger ont problématisé cette quête du plaisir sensible. Quelle importance lui donner? Quelle exclusivité le corps a-t-il dans le bonheur? Il serait aussi réaliste qu’honnête de dire qu’il tient la place fondamentale, parce que si «j’éprouve », c’est que mon corps « sent »! Or ce bonheur prend le risque, en se fondant sur le corps, d’être aussi éphémère et fragile que le devenir du corps qui le supporte et le justifie. Notre problème est donc vif: que devient le bonheur dans la vieillesse, que deviendrait le bonheur dans la maladie ou l’infirmité? N’est-il pas, au contraire, dans la libération à l’égard de cette servitude à une chair qui échappe au contrôle?

 

I. Les plaisirs du corps conduisent au bonheur car ils sont la seule réalité sensible et expérimentale par le sujet

A. Le bonheur est en continuité logique avec le plaisir: il en est le constat

Notre attaque est bien sûr excessive et se veut brutale et sans nuance. Certes, la faute est celle d’une sorte d’humeur devant une certaine mauvaise foi de l’interrogation. Comme s’il planait un hypocrite intellectualisme qui allait vouloir nous convaincre que la recherche des plaisirs du corps n’était bonne que pour les «bœufs» que nous abandonne Héraclite. Nous sommes tous attachés, et quelles que soient les formes que prennent ces recherches, ces quêtes, aux plaisirs du corps. Ce corps n’est bien sûr pas le même pour chacun de nous, mais c’est le corps qui « sent » toujours finalement et qui connaît cette exaltation physique qui nous apporte cette satisfaction, cette jouissance. «Avoir bon! », se « sentir bien »! Que ce soit par le goût, par la peau, par la puissance, par le repos, par la vue ou par la compréhension saisie d’une difficulté intellectuelle, n’est-ce pas le corps qui tout d’un coup est transporté dans une allégresse qui, dans tous ces cas, n’est toujours qu’une excitation. On est excité, exalté, « emporté » dit-on, lorsque le corps, celui des yeux, celui de la sexualité, celui de l’intelligence, atteint son but.

Certes il est nécessaire de distinguer le bonheur, qui est une manifestation spirituelle, du plaisir. Mais il faut comprendre alors la continuité qu’il y a entre le plaisir (qui est la part d’existence et de réalisation de la jouissance corporelle) et le bonheur qui en est la prise de conscience, la saisie par l’esprit et sa reconnaissance. Si les bœufs n’ont que du plaisir, certes brutal, matériel et pesant d’insignifiance à manger des pois et à se repaître, ils auront du bonheur à constater la satiété, et ressentir cette « réussite » dans l’action qui les rend maintenant apaisés et libres de l’anxiété du désir inassouvi. Mais ce bonheur n’existe que dans sa genèse en regard du plaisir corporel qui le motive, et ce plaisir corporel, aussi brutal et presque sale, tel que nous le décrit Héraclite, ne devient jouissance que dans sa transformation en bonheur, c’est-à-dire en reconnaissance.

B. Le bonheur de la jouissance à la réjouissance

Il n’y a donc pas lieu de mépriser le plaisir corporel au nom d’un bonheur supérieur, car, même si l’on prend en compte une puissance spécifique du bonheur, et une accidentalité fugace du plaisir, il faut les mettre en perspective et renouer leur histoire commune au sein du même sujet.

D’ailleurs le terme de bonheur désigne un « état» bon. Donc il y a dans le bonheur aussi une réalité physique qui, sans être du plaisir, est une satisfaction tout de même. Il y a dans le bonheur une béatitude qui ne manque pas de faire penser à une sérénité, une paix qui sont de l’ordre du vécu. Le bonheur est de ce fait lui aussi expérimentable par le sujet, il est ressenti! L’exaltation qui est le signe du bonheur, la joie qui est la conséquence du bonheur ne peuvent que bien difficilement ignorer le corps et mépriser une forme de réalité physique.

Épicure aurait dit qu’il y a dans cette attitude, non pas tant de la malhonnêteté, qu’un « présomption fausse ». En effet, le disciple du matérialiste Démocrite a su définir avec une intransigeance intellectuelle rare l’enracinement sensible, physique de toutes les réalités que l’homme vit et que parfois il traduit dans des abstractions qui ne sont, comme il le dit dans la Lettre à Ménécée, que des « spéculations ». Pour Épicure seule la « sensation » manifeste la réalité et peut définir ce qui est une satisfaction ou une douleur. Le corps devient avec lui le critère, la mesure du réel plaisir. Véritable théorie de la connaissance, ses propos sur la sensation montrent que ce qui ne peut pas être éprouvé ne peut prétendre à l’existence. Le corps est ici la « juste mesure » du plaisir. Et il est par là même la garantie de conduire au bonheur. Car l’analyse que mène Epicure montre que le réel plaisir (et le seul) est celui qui n’est précédé d’aucun désir. En effet le désir, aveu de l’absence, est toujours empreint de souffrance. Donc l’ataraxie, « l’absence de douleur », est bien « plaisir » si elle est la constatation de cet équilibre de l’ensemble des parties du corps, et cela s’appelle la « santé ». Par conséquent chez Épicure le bonheur est atteint et vérifié grâce au plaisir du corps. Celui-ci, s’il est réalité, est la preuve de cet « accord avec la nature » qui désigne autant l’absence de désir que l’absence de douleur, et le bonheur est réalisé autant comme « jouissance » que comme « réjouissance », c’est-à-dire prise de conscience de l’  « équilibre »

C’est le jeu naturel des organes du corps, l’harmonie retrouvée et, dans le fond, le silence du désir qui sont la cause du bonheur. Donc chez Épicure, le corps est à la fois la condition et la limite du bonheur par une gestion (l’épicurisme est une morale) du plaisir.

C. Le plaisir comme bonheur puisqu’il est la quête de la liberté, de l’émancipation

Le bonheur est en effet cet état d’accomplissement d’une attente, d’un désir. Or précisément le corps est le support essentiel des désirs, et se trouve ainsi le lieu de leur réalisation, le lieu de leur épreuve, de leur effectuation. Il faut ce réalisme, au risque de parler d’un monde à la seule valeur dissertatoire ou rhétorique. La jouissance est d’abord physique, les plaisirs du corps sont ceux qui passent à l’existence, à l’accomplissement objectif, et qui donc emplissent le sujet (et pourquoi ne pas dire son âme même), de ce bonheur qui est le signe ou la preuve tangible de la réussite. Notre démarche d’humains est tout entière tendue à « être bien », à atteindre cet état positif qui consiste à connaître des sensations ou des émotions agréables. li y a une réalité du plaisir sensuel qui met en jeu toutes nos capacités d’invention et de fonctionnement. Sauver le corps, cette surface qui s’offre au monde et qui va le subir. Fuir la douleur et la souffrance qui « font mal ».

Il serait intéressant ici de solliciter des hommes dont le nom d’École saura nous éclairer: les libertins. Bien sûr, ceux du XVIIe siècle qui rompent avec l’ordre moral et l’ordre religieux dans lesquels ils ne peuvent que dénoncer la sclérose de la pensée, entraînant avec elle celle de l’humaine nature. Sachons vite que pour ces brillants esprits, le libertinage n’est pas nécessairement lié à la débauche, même si elle fut aussi une démonstration souvent provocatrice de leurs idées. C’étaient d’abord des idées, celles d’un regard de liberté sur la part naturelle de l’homme, une volonté de libération. Le libertinage est, sous la plume et les actes d’un Théophile de Viau, d’un Cyrano de Bergerac, une révolte contre les interdits moraux et leurs conséquences religieuses. L’homme est nature, Gassendi apporte son soutien philosophique, et tout est matière bien fragile ici-bas. On pense que l’on doit à Cyrano de Bergerac cette idée folle, en 1 630 que « l’homme est un animal comme les autres »! On comprend donc mieux l’importance du plaisir et de sa recherche pour ces hommes, qui désignaient sans vergogne par ce terme autant plaisir spirituel, exaltation de liberté de pensée, que plaisir charnel, plaisir du corps, satisfaction de cette réalité naturelle fraîchement recouvrée.

Toutefois, notre enthousiasme nous conduit petit à petit, et surtout de référence en référence, à des extrémités sulfureuses. En effet à bien relire ce premier travail, fait pourtant d’une réflexion qui se veut enracinée dans l’évidence et le réalisme, on s’aperçoit que les plaisirs du corps d’importants deviennent essentiels, et d’essentiels, exclusifs! Cette confiance que nous faisons en tout bon sens aux plaisirs du corps et leur signification prend le risque de l’exclusivité, c’est-à-dire d’apparaître comme porteuse de vérité. Si les plaisirs du corps sont seuls vecteurs de bonheur réel, n’y-a-t-il pas le danger que cette quête devienne la quête d’un individualisme aveugle.

En effet le plaisir corporel, tout en gardant les évidentes qualités que nous lui trouvions plus haut, ne trouve de réalité et de signification que dans l’individualité qui l’éprouve. C’est ce réalisme qui nous rendait confiance supra, et qui maintenant donne le sentiment d’un isolement dans ce plaisir qui devient coupable. Si c’est le plaisir et son évidence qu’il nous faut rechercher, ce rie peut être que dans la solitude et le renfermement d’une conscience close. Cette revendication du plaisir du corps comme critère du bonheur entraîne par essence le solipsisme. La notion même de plaisir du corps renvoie à une corporéité qui est le jardin secret, la frontière de chaque individu. Héraclite revient lancinant à nos oreilles nous rappeler ce qu’il voulait peut-être dire avec sa référence aux « bœufs » qui d’abord nous a vexés! L’animal, qui ne connaît de bonheur que corporel, ignore dans sa recherche la présence de l’autre. Quel principe moral, quel altruisme ou quel souci du partage ou du respect trouve-t-on dans le comportement naturel face aux plaisirs « naturels»? De la sexualité à la nourriturê c’est le plaisir ou son attente qui l’emportent et qui se substituent à toute forme de volonté! Le plaisir physique est impérieux.

Si les plaisirs du corps devaient être la cause du bonheur, ils commanderaient impérieusement à l’action. Que deviendrait celle-ci? Peut-être la description qu’offre le marquis de Sade !

En effet, Sade est une illustration extraordinairement parlante de ce qu’il faut attendre de cette logique du plaisir du corps. li renvoie nécessairement sur soi, et plus encore, n’exige que soi, et se doit de refuser les autres pour ne pas prendre le risque de se nier, de se limiter ou — pour le dire comme le divin marquis — de se mutiler.

Si les plaisirs du corps étaient la seule référence au bonheur, il faudrait accepter, comme Sade, que le corps soit sa propre fin. Là est l’essentiel de notre problème, et surtout le sens critique de la formule d’Héraclite. Le corps devient sa propre finalité, c’est-à-dire qu’il est l’accueil et l’interprétation même de l’événement sensible. Dans ces conditions-là, Sade offre l’avantage, au sein même de l’horreur, de pousser jusque dans ses extrémités ce qui chez tant d’autres se limite à être de la théorie, de la spéculation. Sade, en effet va faire ce que les autres disent. Ce qu’ils disent, c’est l’ambition du corps à devenir le seul but de l’action, et le plaisir le seul étalon du bonheur. Sade le fait, c’est-à-dire que Sade va montrer qu’une telle démarche exige que le sujet qui l’entreprend se refuse à respecter le corps de l’autre. Confronté à l’ignorance endémique que tout être a d’un autre être dont il désirerait savoir l’émotion, le sujet sadien doit ignorer l’existence de l’autre en tant que sujet. Les plaisirs du corps sont en permanente expansion, et le sujet qui fait d’eux sa bannière doit refuser l’obstacle de l’autre. Sous les cris de sa victime, un « héros » d’un roman de Sade dit: « Que m’importe, je travaille pour moi » On voit donc que les plaisirs du corps ne peuvent pas demeurer longtemps la finalité de l’existence car leur attachement renvoie le sujet à lui-même. Comme Sade lui- même le dit, la seule vision recevable du sujet qui a (ou aurait) compris l’irrecevabilité de l’autre, l’impuissance devant son individualité close, qui aurait compris le silence de son corps qui est toujours corps étranger et muet, celui-là revient toujours à lui-même et il doit nier le corps de l’autre dans son expansion.

En effet ce que nous apprend, peut-être involontairement, Sade c’est que le plaisir du corps est exclusif, lI est un phénomène en expansion, qui ne peut se nourrir que de l’exploitation de l’autre. La compassion, le respect, la pitié sont des vues de l’esprit qui ne résistent pas longtemps à l’hypertrophie nécessaire du plaisir corporel qui est une dynamique exponentielle. D’ailleurs, cette pensée sadienne est suicidaire et conduit à la folie.

II. Les plaisirs corporels sont étrangers au bonheur car ils obéissent à la fragilité matérielle

A. Plaisir et matérialité

Ce que nous apprend Sade, c’est encore ce qui est en nuance chez Héraclite, à savoir que le plaisir du corps est enraciné dans l’instinct, dans la pulsion. Et il est vrai que la référence aux « bœufs » désigne cette satisfaction toute biologique de la chair rassasiée. De plus, si les plaisirs du corps relèvent ainsi de l’instinct, cela signifie qu’ils sont de l’ordre de l’incontrôlable, de l’involontaire. Les plaisirs du corps trouvent dans le corps, dans l’irréfléchi, leur source et leur détermination, donc il y a une certaine irresponsabilité de base de la part du sujet qui s’en trouve (cela reste vrai) si satisfait. Le plaisir corporel n’est pas de l’ordre de la réflexion, même s’il est le fruit d’une stratégie d’obtention. L’événement en lui-même échappe dans sa réalité à l’élaboration intelligente. Donc associer « plaisir du corps » à « bonheur » qui, nous l’avons vu, est une expérience spirituelle, relève d’un amalgame. A-t-on confondu : plaisir conduisant à la satisfaction, au bien- être, et plaisir conduisant au bonheur, à savoir à une dimension spirituelle qui précisément ne dépend pas de la fragilité des circonstances. Là est la faute car les plaisirs corporels, pour être solidaires, complices de la matière, appartiennent à l’éphémère, au passager, à l’accidentel et, à ce titre, ne peuvent avoir partie liée avec le bonheur qui est un état essentiel, un état d’achèvement, d’accomplissement.

Les « bœufs » dont parle Héraclite ne sont pas heureux dans le sens où ils ne connaissent qu’un soulagement, et non la félicité. La preuve: la faim réapparaîtra, et la souffrance suivra, et le bœuf devra retrouver des pois, ainsi de suite. Cela signifie que les plaisirs du corps, c’est-à-dire de notre part matérielle, sont tributaires, et donc victimes, des fragilités de la matière elle-même qui doit les satisfaire! On pourrait ajouter au bestiaire d’Héraclite le célèbre proverbe latin : Asinus asinum fricat. La matière se satisfait de la matière, la matière appelle la matière, et en cela les plaisirs du corps sont pris au piège de l’accidentalité, de la mobilité de la matière, Il faut renouveler les plaisirs du corps car ils « s’usent » en quelque sorte, c’est-à-dire qu’ils subissent l’érosion de temps, de l’intensité, de la répétition. Face à cette matière ingrate, en revanche, le plaisir croît et exige toujours plus.

B. Le plaisir du corps est insuffisant pour conduire au bonheur, il lui faut se traduire en conscience

Être heureux, est-ce seulement sentir? Est-ce que le bonheur est le résultat immédiat du sentir, du contact corporel? Suffit-il de sentir objectivement pour être heureux? Il y a certainement ce qu’on pourrait appeler une traduction qui s’opère entre la réalité brute de l’événement corporel et sa saisie par la conscience qui, seulement alors, fait naître le bonheur. Ce dernier n’est pas continu par rapport à la source sensible! Le bonheur est le fruit d’une rupture, d’une transfiguration de la réalité sensible pour qu’elle devienne une émotion spirituelle. L’animal est-il heureux, nous demande Héraclite? Il jouit, cela oui. Mais le bonheur consiste à savoir que l’on jouit. C’est la conscience de soi en train de connaître le plaisir qui donne au plaisir sa pleine réalité. L’inconscience n’est pas porteuse de bonheur, mais suffit à peine à rassasier. Être heureux, c’est avoir du plaisir et surtout savoir qu’on a ce plaisir. Il passe à la réalité, il passe à l’existence grâce à cette mutation. Un plaisir corporel qui serait éprouvé sans qu’on puisse en être conscient, « sans le savoir » n’accéderait pas à la conscience (hors corps?) et disparaîtrait sans devenir pour le sujet un bonheur. Le bonheur exige donc la possibilité de la réminiscence, la délectation de la contemplation, et cela est son devenir hors du corps, au-delà de la corporéité.

C. Le plaisir corporel est la marque, non du bonheur, mais de la dégradation

Ce ne sont donc pas les plaisirs corporels qui sont la cause du bonheur, mais la conscience qu’on est capable d’en prendre. Le plaisir corporel est incertain par son lien avec la réalité physique et il est soumis aux aléas du devenir sensible.

Platon saura montrer combien l’intérêt porté à la part sensible et séductrice de l’être était trompeuse. Plus encore, dans Phédon ou dans Le banquet, il montre le danger qu’il y a à se laisser entraîner dans ce monde de la fausseté et de l’apparence. La matière, qui est le sol des plaisirs corporels, est soumise à la dégradation du temps, à l’instabilité de l’Être. Les plaisirs du corps ne peuvent prétendre à aucun savoir, ils sont soumis au devenir et aux changements de la matière. Quel amour accorder à un tel objet qui est toujours déjà différent de celui que l’on a cru aimer et saisir? La matière entraîne l’homme dans l’illusion et l’éphémère, incapable de former une idée de ce que Ion rencontre. Les plaisirs corporels sont donc à fuir! Ils trompent et détournent l’homme de la vérité.

Ainsi comprend-on mieux l’idée d’ « amour platonique » qui ne désigne pas tant une abstinence de type moral, qu’une prise de conscience que la réalité n’est pas dans cette apparence, et que l’amour véritable, celui de la rencontre avec la vérité, ne peut se réaliser que dans la recherche des Idées, c’est-à-dire de ces modèles intellectuels, stables et éternels d’où participent, mais dans la dégradation, les réalités sensibles. C’est la Beauté, en soi qu’il faut apprendre à aimer et non la beauté d’un corps particulier, car celui-ci va nous entraîner dans la perte de contrôle de la passion, ce qui est le propre de la fréquentation de la matière. La matière et ses plaisirs ne peuvent pas conduire au bonheur, mais au contraire à la douleur, celle de l’errance et de la perte de la maîtrise de soi. Les plaisirs corporels dégradent l’homme en le compromettant à l’irrationalité de la matière, à l’inintelligence du sensible. Le bonheur est donc contemplation intellectuelle, rencontre avec l’Idée qui nous illumine de sa force de vérité. Le bonheur devient la force de se défaire du corps et de ses plaisirs. La condition même de la félicité’ devient la capacité à sortir de la « caverne ».

III. Le corps ne peut pour autant disparaître, mais doit devenir un moyen maîtrisé

Nous voyons donc notre analyse inverser d’une manière importante ses orientations. Ainsi ces plaisirs du corps qui semblaient si importants, si déterminants dans la quête du bonheur sont devenus de véritables obstacles à ce bonheur. Il y a du bonheur pour qui n’est plus travaillé, inquiété, sollicité par ces plaisirs qui sont des chants de sirènes. La paix et la sérénité sont atteintes lorsque le silence du corps s’installe. Ne plus être torturé par cette attente insatisfaite et ces désirs dévorants qui détruisent le jugement avant même d’être réalisés dans un plaisir si éphémère.

Pourtant, est-ce encore raisonnable, devant cette critique des plaisirs du corps, de faire de ce dernier le diable! Sénèque dans ses Lettres à Lucilius avait su le dire en réponse au platonisme: « Si le corps et la vie font tant honte, pourquoi tant hésiter à s’en débarrasser? Rien n’est plus facile à l’homme que de renoncer à la vie et au corps s’ils sont de tels fardeaux! »

Il est vrai qu’il est difficile de retrouver les racines de la pensée platonicienne et de vilipender les plaisirs corporels de la sorte. Même s’il nous aide à bien comprendre pourquoi, il est vrai, le bonheur ne peut pas compter sur le corps pour se réaliser, il est impossible de développer une telle haine qui lui fait dire que le corps est un «tombeau ». Le bonheur ne peut plus à ce niveau de l’analyse être placé en continuité du plaisir physique, il en est un dépassement, il en est une maîtrise, et pourquoi ne pas dire une conscience.

A. Les plaisirs du corps domestiqués par la raison conduisent au bonheur

Le corps peut être à son tour un obstacle à cette sérénité, un « trouble » et une « contrariété» comme disaient les Grecs. Mais pourquoi rejeter d’un seul tenant ce corps qui, en tout état de cause, demeure la seule surface d’accueil du monde, et sans lequel l’âme, ou la conscience, ou la raison (appelons comme l’on veut le réel lieu du bonheur!) ne sont que des pirouettes rhétoriques?

C’est dans cet esprit que Descartes ouvre le Traité des passions, en montrant avec prudence et circonspection qu’il y a une réalité des « appels du corps » qu’il ne faut pas négliger! En plein xvii’ siècle, et sous la plume d’un des plus virulents idéalistes, on trouve cette lucidité en regard du corps et ce refus de le diaboliser. Le corps est là, il n’est pas de « trop », même si Descartes tente de le remettre à sa juste place. Il y a, dit-il, des « appétits du corps qui appartiennent à la nature »! Et il serait tout aussi dangereux de les ignorer, de les étouffer que de leur laisser libre cours. Certes, ce XVIIe siècle connaît les débuts d’une médecine « qui s’émancipe de Galien et qui accède à une vision positive du corps. Après A. Pare, c’est Vesale en ce siècle qui commence une objectivation du corps « médical », à la manière du maître Descartes qui le fait sur le monde matériel. L’« âme » quitte la matière, quelle qu’elle soit. Descartes dira qu’il est nécessaire que la raison « ait un empire sur les passions du corps... qu’elle doit les dresser... », car les plaisirs du corps sont tout autant naturels et utiles à la vie qu’ils sont incapables de se réguler par leur propre immanence.

En effet les plaisirs du corps sont utiles mais ils n’ont pas l’intelligence, puisqu’ils sont issus de la matière et dépendants d’elle. Il est donc nécessaire, ajoute Descartes, que la raison domine et informe ces pulsions qui « ne pêchent que par leur excès » et leur perte de contrôle. Le bonheur est là! Dans cette régulation, cette maîtrise des plaisirs du corps, plus que dans leur disparition.

B. Le bonheur, c’est le dépassement du corps et la victoire sur les plaisirs : la sainteté

D’ailleurs le monde chrétien, dans lequel le cartésianisme que nous avons décrit se place, traduit aussi du point de vue religieux cette ambiguïté sur le corps. Très influencé par la pensée grecque qui honnit le corps et refuse sa prise en compte, le monde chrétien place dans les plaisirs du corps, à son tour, le péché! C’est-à-dire la tâche, la faute et avec elles la culpabilité morale. Donc point de bonheur, de plénitude spirituelle, d’accomplissement moral, reposant sur les plaisirs du corps qui constituent la salissure, la bassesse des sentiments. Toutefois le problème commence ici pour les chrétiens qui veulent bien fuir les plaisirs du corps pour atteindre le bonheur du royaume de Dieu, mais qui ne peuvent entretenir à son égard le même mépris, la même haine que les Grecs.

 En effet, ce corps est aussi créature de Dieu, il en est même la plus haute réalisation en contenant la vie ! Comment rejeter au nom des plaisirs un corps dont on doit ensuite faire la gloire de la création? Là est la solution de notre propre recherche, car la réponse que donne l’histoire de la foi est remarquable d’habileté et de cohérence à la fois. Le corps deviendra en quelque sorte l’otage de la sainteté! Cela signifie que le corps est bien sûr conservé, retrouvé même, mais dans le sens où sa passion est vaincue par la force de la foi et de la rencontre avec la vérité divine. C’est le corps du saint, qui devient, bien au contraire de la matière honteuse, le corps dépassé, ou plutôt la chair vaincue par la force de la foi. Le corps demeure donc très important pour la conquête du bonheur, mais dans la forte que le sujet aura manifestée pour le dominer, le dompter. Le corps devient le terrain de bataille du Saint, et s’il est appelé le bienheureux, c’est par la démonstration qu’il fait de la grâce de son corps; la sainteté est celle de l’âme, mais parce qu’elle est en même temps celle du corps sauvé! C’est encore par le corps que le bonheur est atteint, mais pas par sa jouissance, plutôt par son abstinence, sa mutilation quelquefois. Le saint est béatifié, cela est bonheur dans les termes eux-mêmes. Mais il faut comprendre qu’il est celui qui a remporté victoire sur le corps et sa part de futilité; le corps recouvre sa dimension divine... « Dieu fit l’homme à son image... ». L’élévation qu’exige le bonheur devient presque une marque de la rencontre avec Dieu. Il y a une exaltation mystique qui transporte le corps dans une transfiguration qui en fait une gloire.

Lisons les propos de Sainte Thérèse d’Avila au moment où elle connaît la plus haute exaltation dans sa rencontre avec la Grâce. Elle raconte dans ses Ecrits spirituels qu’elle vit apparaître un ange à forme humaine « au beau visage nimbé de lumière », il sortit « un javelot d’or » et la transperça tout entière et elle se sentit envahie par « un souffle ardent de vie ». Cet événement la laissa, poursuit-elle, « toute embrasée d’un grand amour de Dieu ». Mais où son propos est intéressant pour nous, c’est lorsqu’elle affirme que la douleur et la joie qu’elle ressentit n’étaient pas physiques, mais exclusivement spirituelles. Elle dit: « (...) à tel point que mon corps y fut totalement étranger ». Donc le corps demeure, et ne disparaît pas dans les oubliettes de la honte. C’est peut-être d’ailleurs là ce qu’il faut appeler corps, et non plus la chair. Le corps est précisément la chair maîtrisée, transfigurée, et pourquoi ne pas dire sauvée. Les plaisirs de la chair ne conduisent pas au bonheur, mais le corps — comme chair portée à la conscience maîtresse — en est l’instrument et enfin la preuve.

Ainsi, le bonheur est en effet étranger aux plaisirs du corps, si ceux-ci sont compris comme finalité. Mais le bonheur est aussi lié au corps, plus que ne semble le vouloir Héraclite, dans le sens où la joie et l’exaltation de cette libération ne sont encore qu’une nouvelle valorisation du corps. La preuve : ne dit-on pas que le corps des Saints ne connaît pas la putréfaction? Le corps échappe à son destin de chair, transfiguré par le bonheur. La joie mystique est un transport du corps dans un nouveau champ de signification, et non sa disparition.

Patrick Simmarano


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