Le sens de l'individualité en général se sépare en deux faces: est [...] la liberté, la responsabilité de soi qui reviennent à l'homme dans un environnement social large et animé [...].Mais l'autre sens de l'individualité est le sens qualitatif: l'individu se distingue  des  autres  individus,  son  être  et  son  agir  [...] n'appartiennent qu'à lui seul et cette altérité a un sens et une valeur positifs pour sa vie. » Georg Simmel, «L'élargissement du groupe et le développement de l'individualité »dans Sociologie, Paris, PUF, 1999.

I- Qu'est ce que l'individualisme? 

Les sociétés occidentales se présentent généralement comme des sociétés individualistes. L’individu tend ainsi à être sacralisé et être érigé en valeur en lui-même : le droit à la vie privée, à l’épanouissement personnel, au bonheur, finissent par devenir des exigences communes de chacun. L’individualisme -entendu à la fois comme processus historique d’individuation et processus justifiant cette évolution – avait été constaté comme une tendance inexorable et une perspective riche de promesses comme de menaces, par les premiers sociologues, au cours du XIXe siècle. La société moderne, qui émerge avec les révolutions industrielles, peut être légitimement désignée comme une société composée d’individus. Comment apprécier, depuis lors les conséquences produites par l’individualisme moderne ? L’individualisme est-il une chance ? Correspond-il à une capacité d’émancipation du sujet, désormais libre de s’assigner ses propres objectifs, sans dépendre de la tutelle de son entourage ? A l’inverse, ne pourrait-il pas être envisagé comme un facteur d’isolement, d’anomie, aurait dit Durkheim, laissant aux prises de plus en plus souvent, l’individu avec lui-même, sans lui permettre de disposer de modèles, d’appuis dans sa réalisation de lui-même ?

II- L'émergence de l'individu moderne

  1. L’avènement de l’individu

L'avènement de la modernité, qui peut être caractérisée, à partir de la fin du XVIIIe siècle, par une remise en cause profonde des structures sociales, économiques et politiques des sociétés traditionnelles, peut être analysé comme les prémices de l'individualisme contemporain. Si toute la pensée philosophique -déjà dans l'Antiquité, et encore davantage avec Descartes- accompagne l'émergence du concept d'individu, celui-ci devient progressivement une réalité sociale, dans la mesure où l'individu est désormais envisagé comme une fin en soi, et peut être distingué de la société, comme des groupes, auxquels il appartient. L'essor de l'individualisme ne résulte pas seulement de la diffusion de nouvelles représentations intellectuelles - même si elles ont pu, bien évidemment, prendre une part importante à la légitimation de ces changements - mais, tout autant, des mutations de l'ordre social lui-même. Comme a pu le montrer l'anthropologue et économiste hongrois Karl Polanyi dans La grande transformation (1944), la transformation de l'économie agraire en une économie capitaliste de marché a contribué fortement à consacrer l'individualisation des comportements.

L'individualisme, qui- sur le plan de la doctrine morale et politique -peut être succinctement défini comme le fait de valoriser l'action individuelle « libre » et « responsable » (sur le plan éco­ nomique, l'homo œconomicus; sur le plan politique, le citoyen éclairé; sur le plan social, le « bon père de famille» célébré par le code civil) est, on s'en rend bien compte, le résultat d'un long processus historique. Les sociologues « classiques » du XIXe siècle avaient déjà constaté- quel que soit, par ailleurs, le jugement porté sur cette évolution - ce phénomène : Durkheim soulignait avec inquiétude l'affaiblissement de l'emprise exercée par les instances de socialisation traditionnelles (la famille élargie, la religion) sur l'individu; Alexis de Tocqueville, de retour d'Amérique, revient avec la ferme conviction que le sentiment d'égalité, qui s'épanouit dans les sociétés démocratiques, va gagner la vieille Europe; Marx qui, tout en étant un détracteur implacable de la société industrielle naissante, estime que les temps héroïques de la noblesse sont condamnés à laisser place aux« eaux glacées du calcul égoïste » qui caractériseraient l'individu de la société bourgeoise: Max Weber a pu décrire, à travers le concept de rationalisation, le mouvement tendanciel qui amène l'individu à recourir à la raison instrumentale pour effectuer les divers choix de son existence, au détriment de l'affect ou de la magie qui gouvernaient jusqu'alors les relations de la société traditionnelle.

  1. Individu et cadre social

Dire que la société devient progressivement individualiste ne saurait pour autant signifier que l'individu est réduit à se retrouver en tête-à-tête avec lui-même. Bien au contraire. La plupart des sociologues mettent par ailleurs l'accent sur les changements liés à la nature du lien social. Alors que dans les sociétés traditionnelles, les liens sociaux sont généralement peu nombreux mais intenses- à l'image de la communauté villageoise au sein de laquelle tout le monde se connaît, et où l'on est identifié par la position que l'on occupe au sein du groupe familial (on est le fils d'untel)-, ils tendent à devenir davantage sporadiques et informels au sein des sociétés modernes. Les relations sociales que l'on noue avec ses semblables n'impliquent plus la personne dans l'ensemble de ses dimensions (le travail est, par exemple, généralement autonomisé de la vie privée tandis que ces deux sphères se confondaient largement au sein des sociétés paysannes). C'est ce processus que Durkheim appelait la division du travail social, qu'il considérait comme l'un des principaux traits constitutifs des sociétés modernes. Le lien social pouvait sembler alors beaucoup plus étroit et intense, mais aussi parfois étouffant, au sein d'une société traditionnelle, tant la contrainte sociale y est forte (l'individu choisit, par exemple, rarement son conjoint, et doit obtempérer aux doléances de la famille). En revanche, les liens sociaux sont multiples dans les sociétés modernes : nous dépendons de nombre de personnes pour survivre (nous ne fabriquons pas nos vêtements, pas toujours nos repas, et presque plus jamais nos lieux d'habitation), sans toutefois nous en rendre nécessairement compte. Nous nous croyons par conséquent complètement libres et autonomes, alors qu'en fait nous sommes soumis à un grand nombre de procédés et de dispositifs techniques (des moyens de transport comme l'avion, le train ou le métro, sans oublier des outils devenus indispensables comme l'ordinateur, le lave-vaisselle ou le smartphone) qui s'intègrent tellement dans nos vies quotidiennes qu'ils nous laissent désemparés lorsqu'ils se trouvent hors d'état de marche, et que nous serions bien en peine de devoir réparer nous-mêmes.

II- Quel nouvel individu ?

  1. L’individu entre expérimentation et accomplissement de soi

Certains sociologues contemporains insistent avec force sur les transformations qui affecteraient le processus de socialisation. Rien ne serait, en effet, plus comme avant. Les instances de socialisation -la famille, l'école, le travail, le milieu social- qui assignaient à l'individu une place et une seule dans la société (pensons, par exemple, à l'identité paysanne ou l'identité ouvrière) seraient désormais incapables de modeler à leur guise, comme par le passé, l'individu. Le sociologue François Dubet évoque ainsi Le déclin de l'institution (2002), à propos des divers lieux de fabrication de l'identité sociale tels que l'hôpital ou l'école, traversés eux-mêmes par des doutes sur leurs missions, en étant confrontés à des individus incertains, qui n'ont plus été programmés pour exercer des fonctions sociales prédéfinies mais ont dû élaborer leur identité, au fur et à mesure des expériences sociales qu'ils traversent. Il en irait ainsi, par exemple, de la sexualité, autrefois étroitement encadrée et contrôlée par le groupe familial (la virginité des filles au mariage étant longtemps un signe d'honneur pour le groupe familial tout entier) et qui devient désormais une affaire de pur choix personnel. L'expérimentation de partenaires avant de choisir l'éventuel élu­ celui ou celle avec qui l'on cohabite et l'on se marie éventuellement ensuite- est devenue, en effet, une nouvelle norme sociale. L'individu est ainsi désormais moins soumis à l'intériorisation de normes transmises par ses devanciers, que contraint de s'inventer un projet de vie et de conférer rétrospectivement une signification à l'ensemble des actes qui caractérisent sa trajectoire. Il doit ainsi- pensons à la rédaction d'un curriculum vitae- justifier de ses choix d'études, d'éventuels blancs dans sa formation, de voyages ou d'interruptions d'activité et fournir une explication convaincante (y compris à ses propres yeux) de son parcours.

L'individu contemporain serait ainsi, à en croire certains sociologues, largement imprévisible. A ce sujet, Bernard Lahire évoque l'existence d'un« homme pluriel» dont la singularité émergerait de la différenciation des contextes et des instances de socialisation : la hiérarchie culturelle traditionnelle (la suprématie de l'opéra sur la variété, par exemple) laisserait, par exemple, place, là encore, à la juxtaposition de pratiques de différents ordres (le « mauvais goût » peut ainsi se voir réhabilité, y compris au second degré), mêlant savamment des activités autrefois incompatibles (pour un étudiant, lire un classique de la philosophie et regarder un film « débile » à la télévision). L'individu contemporain serait ainsi insaisissable dans la mesure où il ne se laisserait pas définir par une ligne de conduite prédéfinie.

  1. L’individu et les autres

Une analyse superficielle pourrait laisser croire que l'individu contemporain se réduirait ainsi à une monade entrant en contact avec les autres, au gré des circonstances. En réalité, l'individualité est une conquête, la plupart du temps permise grâce à l'aide d'autrui. Il en est ainsi du« couple moderne» au sein duquel chacun, non seulement s'efforce de respecter le territoire de l'autre, mais doit également contribuer à l'épanouissement de son partenaire, jusqu'à lui« révéler» l'identité qu'il porterait en lui (on peut parler ici d'effet Pygmalion).

Ce phénomène est également perceptible dans le cas de la jeunesse contemporaine, partagée entre autonomie et indépendance. Selon les analyses de François de Singly, la jeunesse contemporaine expérimenterait bien la différence qui sépare les deux notions.

Dans la plupart des cas, l'affirmation de la jeunesse en tant que classe d'âge dotée de comportements et de goûts spécifiques (un style de vie passant par des loisirs communs et une socialisation réciproque s'effectuant par l'entremise du groupe des pairs) aboutit à consacrer la suprématie de l'autonomie sur l'indépendance. Le contrôle parental s'exercera davantage aujourd'hui, en effet, sur le choix d'une filière au baccalauréat que sur celui du (ou de la) petit(e) ami(e). L'indépendance, avec l'allongement de la durée des études, comme par ailleurs avec l'importance du chômage des jeunes faiblement diplômés, s'avère compromise, même si l'aide parentale doit se faire, pour ne pas devenir trop pesante, avec le temps plus discrète, pour ne pas troubler le subtil équilibre intergénérationnel. Cette évolution démontre bien que l'autonomie -le fait, par exemple, de réaliser « son »  projet-  requiert  une  minutieuse  et discrète  aide et bienveillance  de son entourage qui résonne, en creux,  comme un piège  et une  menace  pour  ceux qui ne disposent pas  des soutiens nécessaires  pour parvenir  à construire«  leur» avenir et risquent  de se voir reprocher, au bout du compte, leur manque  d'autonomie.


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