I- Sujet de la dissertation sur les réécritures

Selon vous, réécrire, est-ce chercher à dépasser son modèle ? Vous développerez votre argumentation en vous appuyant sur les textes du corpus, ainsi que sur ceux étudiés en classe et sur vos lectures personnelles. Vous pourrez vous intéresser à d’autres genres que le roman.

Corpus: 

Texte 1: Gustave Flaubert, Mémoires d'un fou, chapitre X, posth. 1904

Texte 2: Gustave Flaubert, L'éducation sentimentale, première partie, chapitre I, 1869. 

Texte 3 : Gustave Flaubert, L'éducation sentimentale, troisième partie, chapitre VI, 1869.

Texte 4 : Louis Aragon, Blanche ou l'oubli, troisième partie, chapitre III, "Une mèche de cheveux n'est pas une hypothèse", 1967. 

II- Analyse du sujet, problématique et plan

Analyser le sujet

« selon vous » : on vous demande d'étayer de manière argumentée votre avis personnel.

« réécrire » : c'est un travail sur le centre même de l'objet d'étude au programme qui est requis. Réécrire, c'est reprendre un texte littéraire antérieur, mais avec des intentions qui peuvent être très divergentes (célébrer, parodier, critiquer...).

« chercher à dépasser son modèle » : on vous propose ici une inter­prétation possible de la démarche à l'œuvre dans la réécriture : la volonté de surpasser le modèle dont on s'inspire. C'est une véritable concurrence entre deux plumes qui serait alors à l'œuvre dans ce mode d'écriture.

Formuler la problématique

Type de sujet : la question dissimule une affirmation, il s'agit donc d'un sujet de type 3.

Problématique : réécrit-on un texte dans l'intention de surpasser le modèle ou au contraire pour rendre hommage à son auteur ? sont-ce des raisons plus personnelles qui motivent l'auteur de réécritures ?

Exploiter les documents du corpus et mobiliser ses connaissances

Dans le texte 1, Flaubert, sous le voile de la fiction autobiographique, relate sa rencontre avec une femme plus âgée que lui dont il va s'éprendre. Cette expérience est certes inspirée du vécu mais aussi bien sûr réécrit elle-même le topos de la scène de rencontre en littérature (voir les sonnets des Amours de Ronsard, par exemple, ou le roman courtois).

Le texte 2 est une réécriture manifeste du texte 1. Flaubert s'autoréécrit. L'enjeu de l'extrait ne se situe pas dans le rapport que l'écrivain entretient avec sa source mais sur le rapport que le texte entretient avec le texte source. Notons que le genre littéraire choisi a changé : Flaubert traite à nouveau d'une scène de rencontre, mais sur la forme du récit romanesque, et met donc à distance le vécu. Remarquons aussi que l'amplification est au cœur de l'extrait de L'Éducation sentimentale. En effet, Flaubert accentue tous les clichés carac­téristiques de la rencontre comme pour mettre à distance tout romanesque.

Dans le texte 3, Flaubert traite à nouveau des rapports amoureux mais relate cette fois-ci une scène d'adieu. Là aussi, c'est à l'ensemble de la littéra­ture amoureuse que Flaubert se confronte, car cette scène est topique de tout récit amoureux.

Le texte 4, signé Aragon, est une réécriture du texte 3. Aragon, nous l'avons vu, entend s'éloigner du modèle flaubertien, pour dire que les codes romanesques à l'œuvre dans le roman du XIXe siècle sont désuets. Ainsi, la visée de l'extrait est critique, mais Aragon dit aussi en écrivant une scène d'adieu son appartenance à la longue lignée des auteurs de récits amoureux.

D'autres textes que vous avez peut-être lus ou étudiés vous permettraient de nourrir votre réflexion : pensez à des réécritures qui n'auraient pas pour thème le récit amoureux (réécriture de la descente aux Enfers par Virgile reprenant le modèle homérique) et à des réécritures qui auraient des visées divergentes (rendre hommage, surpasser, parodier...).

Élaborer le plan

La problématique étant une alternative interrogative, le plan est analytique. Plan de la dissertation

  • - Certes, on peut réécrire pour chercher à surpasser son modèle
  • - Mais, on peut aussi vouloir rendre hommage à son modèle
  • - Plutôt, on réécrit pour travailler à sa propre gloire

III- Dissertation rédigée : réécrire, est-ce chercher à dépasser son modèle?

Introduction

D’Aubigné, dans le premier livre des Tragiques, dresse un portrait de Catherine de Médicis en sorcière. Loin de vouloir faire de la reine une simple femme maléfique, le poète renaissant s’inspire du modèle antique d’Erichto dans la Pharsale pour étoffer son écriture épidictique mais aussi pour se poser en égal d’un auteur antique quand la Renaissance entend s’inspirer des modèles antiques dans leurs créations littéraires. Ainsi, réécrire, est-ce chercher à dépasser son modèle ? réécrit-on un texte dans l’intention de surpasser le modèle ou au contraire pour rendre hommage à son auteur ? sont-ce des raisons plus personnelles qui motivent l’auteur de réécritures ? Nous verrons tout d’abord que certes on peut réécrire pour chercher à surpasser son modèle mais qu’on peut aussi souhaiter lui rendre hommage. Enfin, il conviendra de se demander si on n’écrit pas pour fonder son propre mythe et donc si on n’est pas condamné à se réécrire perpétuellement.

I - Certes, on peut réécrire pour chercher à surpasser son modèle

a- Un prérequis : éviter le plagiat

L’auteur doit éviter le plagiat. S’il copie, il n’est pas un vrai écrivain. Il est donc contraint, pour ne pas tomber sous le coup de la loi, d’innover. Ex. : Régine Deforges a été accusée d’avoir plagié dans La Bicyclette bleue le roman Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell.

b- Dépasser son modèle en l'amplifiant

Amplification quantitative. On écrit plus que son modèle. Ex. : Virgile, dans YÉnéide, fait un récit plus long qu’Homère des peines subies par les damnés aux Enfers (901 vers contre 640).

Amplification émotionnelle. L’auteur cherche à produire un effet plus fort sur son destinataire et ainsi à faciliter l’identification. Ex. : Virgile, dans Y Énéide, use du registre pathétique pour décrire les supplices subis par les damnés tandis qu’Homère usait de l’épique.

Amplification stylistique. L’auteur dépasse son modèle en usant de procédés rhétoriques plus variés et plus divers. Ex. : Virgile use de plu­riels, d’hyperboles, d’anaphores et d’accumulations pour dire l’horreur des supplices infligés aux damnés.

c- Dépasser son modèle en le mettant à distance

Le travestissement. L’auteur reprend un texte dans le but de le dégra­der et de le tourner en dérision. C’est la supériorité des codes d’un nou­veau roman dépouillé de toute psychologie et de toute quête de vraisem­blance qui est mise en avant. Ex. : Aragon, dans Blanche ou l’Oubli, entend détruire l’illusion réaliste en multipliant les hésitations du narrateur, les marques interrogatives et les points de suspension.

La parodie. Il y a imitation comique ou satirique d’un auteur ou d’un style. L’auteur entend ainsi montrer sa capacité à surpasser son modèle en le moquant. Ex. : Duvert et Lausanne se moquent du pathos du drame Hernani de Victor Hugo en écrivant une pièce parodique intitulée Harnali ou la Contrainte par cor.

Il - Mais on peut aussi vouloir rendre hommage à son modèle

a- Pasticher ou parodier pour célébrer

Le pastiche. Un auteur imite le style d’un auteur pour en montrer toute la force. Ex. : Proust a pastiché le style de Flaubert.

La parodie. L’auteur parodie un texte pour lui rendre hommage. Ex. : Cocteau dégrade le mythe d’Orphée en faisant d’Eurydice et d’Orphée des êtres médiocres pour montrer combien l’époque moderne ne permet pas, ne permet plus, de vivre de grandes passions amoureuses.

b- Imiter son modèle

Reprendre des matrices narratives. L’auteur conserve le cadre spatio- temporel du texte originel. Ex. : Racine fait se dérouler l’intrigue de sa tragédie Iphigénie dans le Péloponnèse, comme dans le mythe antique mis en scène par Euripide.

Reprendre des personnages. L’auteur conserve les traits de caractère dominants des héros. Ex. : Racine, dans Phèdre, rappelle l’opposition farouche d’Hippolyte à l’amour.

Reprendre des formes littéraires. Pour dire sa fidélité au texte source, un auteur ne change pas le genre littéraire du modèle. Ex. : Molière puise le sujet de sa pièce Dom Juan dans une comédie espagnole de Tirso de Molina.

Reprendre des passages du modèle. Un auteur cite textuellement un ou des passages de l’œuvre source. Ex. : Aragon cite explicitement des passages de L’Éducation sentimentale. Claude Simon, dans 1 ’ incipit de La Route des Flandres, reprend un vers de Racine.

III - Plutôt, on cherche à travailler sa propre gloire par la réécriture 

a- Mieux dire

Reprendre des éléments et les insérer dans une forme littéraire. Pour parler de son vécu, l’auteur, après avoir choisi une forme explicitement autobiographique, peut préférer recourir à la fiction romanesque, pensant pouvoir ainsi mieux dire et être plus sincère. Ex. : Flaubert retravaille sa rencontre avec Élisa Schlesinger dans L’Éducation sentimentale après l’avoir évoquée dans Mémoires d’un fou.

Reprendre des éléments de son œuvre pour en retravailler l’écri­ture. Un auteur peut réécrire son propre texte pour l’améliorer et l’amen­der. Ex. : La Bruyère n’a cessé de réécrire et d’amplifier ses Caractères.

b- Faciliter l'accès à son œuvre

Faciliter la lecture du texte. Le fait de pratiquer une réécriture peut faciliter la lecture d’un texte. Puisque le lecteur connaît déjà le texte source, il n’aura pas de difficultés de compréhension. Ex. : Phèdre de Racine. Pour qui ne connaît pas la mythologie, la pièce est plus qu’obscure : Phèdre est appelée « fille de Minos et de Pasiphaé », Hippolyte est le « fils de l’Ama­zone », Thésée est un « volage adorateur de mille objets divers ». S’il a lu le mythe antique, le lecteur pourra comprendre ces allusions car il connaîtra la généalogie des héros de la tragédie racinienne.

L’auteur cherche à se conformer aux goûts du public et n’entend donc pas le choquer. Ex. : Pradon, dans Phèdre et Hippolyte, ne présente pas Phèdre comme l’épouse de Thésée mais comme sa fiancée pour atténuer, selon la loi de la bienséance, le caractère scandaleux de l’amour incestueux de Phèdre.

c- Moderniser la littérature

L’auteur change l’époque. Les auteurs sont ainsi amenés à actualiser leurs textes pour intéresser le public. Ex. : Anouilh, dans Electre, fait de l’héroïne éponyme une défenseure de la cause féministe.

L’auteur change les personnages. : Racine, dans Phèdre, invente le personnage d’Aricie afin de pouvoir créer une intrigue amoureuse entre Hippolyte et la jeune prisonnière.

Conclusion

Les motivations pour choisir de baser son œuvre sur la réécriture sont multiples. Réécrire, c’est pouvoir se confronter aux Pères afin de les tuer, de les surpasser. Néanmoins, la démarche peut être moins belliqueuse et arrogante : réécrire peut aussi dénoter une volonté de rendre hommage à ses prédécesseurs. Enfin, il faut reconnaître que pour nombre d’auteurs, réécrire permet de fonder leur propre gloire et permet d’entrer au pan­théon littéraire.


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