I- Résumé de La légende de Saint Julien L'hospitalier : réécriture de La légende dorée 

Flaubert reprend dans sa Légende les grands moments de la vie de Julien tels que La Légende dorée et le vitrail de la cathédrale de Rouen les lui présente : le meurtre du cerf dont la prédiction est terrifiante, la fuite de Julien, son engagement guerrier et son mariage, le double parricide après que ses parents ont été accueillis par son épouse, le désespoir de Julien qui se met au service d’autrui (il fonde un hôpital dans La Légende dorée alors que le vitrail en fait un passeur), l’oblation et la mort : le lépreux est un envoyé de Dieu dans La Légende dorée, Dieu lui-même dans le vitrail.

Flaubert préfère retenir deux données du vitrail : Julien est un passeur hospitalier, ce qui convient peut-être mieux à son inspiration normande puisqu’il évoque « [son] pays » (aujourd’hui encore, des passeurs assurent la traversée de la Seine là où ne se trouvent pas de ponts) - , ce qui, surtout, possède une portée symbolique (la traversée du fleuve est une épreuve, elle figure le passage du monde temporel au monde éternel, thème que partagent plusieurs mythologies).

Les modifications que Flaubert apportent sur le plan des événements sont notamment les suivantes : il s’at­tarde sur l’enfance de Julien, met en scène les prophéties contradictoires que reçoivent ses parents (elles cor­respondent si bien à leurs désirs respectifs!); il raconte les carnages du jeune chasseur au terme desquels il assassine par transfert une famille (par substitution : sa famille), de même que les circonstances qui le condui­sent à manquer de peu sa mère, « acte manqué » qui est la cause immédiate de sa fuite ; il invente la dernière chasse nocturne de Julien empereur, chasse où les animaux l’humilient tant et si bien qu’il désire tuer des hommes...

Flaubert établit donc des relations causales entre les événements (ils ne se succèdent pas seulement mais s’en­chaînent) et enrichit l’hagiographie par des éléments narratifs ou descriptifs dont la valeur est symbolique.

II- Analyse de La Légende de saint Julien l'Hospitalier  : les procédés de la réécriture

L’amplification

La Légende de Flaubert, pour être brève (toutefois elle paraît excéder les limites d’un conte pour occuper le volume d’une nouvelle), amplifie notablement l’hagiographie de Jacques de Vorágine.

Un exemple d’amplification narrative est l’extrait de notre manuel où l’on peut suivre l’ascension temporelle de Julien guerrier.

Un exemple d’amplification par la description nous est fourni par l’incipit.

Quant au vitrail, c’est la succession et la disposition des images qui confèrent à celles-ci une valeur narrative. Mais le vitrail, en lui-même, peut être contemplé comme une représentation pittoresque de la vie médiévale et la description flaubertienne, si elle n’est jamais gratuite, ne manque pas d’évoquer avec pittoresque un passé national ou européen que littérateurs, peintres et historiens (et même les musiciens) redécouvrent et illustrent au XIXe siècle.

Dans la version que donne Flaubert de la vie de Julien, la description informée, colorée, dont la fonction est non seulement référentielle mais également narrative, doit donc beaucoup au vitrail de Rouen.

La complexité

Flaubert creuse en profondeur la vie de saint Julien telle que le Moyen Âge la lui livra.

Il multiplie les personnages, évoque même des foules, alors que la légende médiévale en arrêtait le nombre afin de répondre directement aux nécessités de l’intrigue.

Le père et la mère, par les espérances qu’ils nourrissent pour leur enfant, par l’éducation qu’ils lui donnent, contribuent à expliquer son comportement et sa conversion ainsi qu’à le déterminer, cette détermination interne se trouvant projetée dans la prédiction du grand cerf notamment. L’un et l’autre sont pacifiques, mais le père de Julien incarne la mémoire d’un passé épique, guerrier, auquel l’âge et le mariage l’ont fait renoncé ; quant à la mère, elle vit une religiosité scrupuleuse et simple jusqu’à la naïveté (« À force de prier Dieu, il lui vint un fils », écrit drôlement Flaubert) : alors qu’elle rêve d’une grande dignité ecclésiastique pour Julien, il dépassera cette espérance qui reste temporelle et tranquille, pour devenir un saint au terme d’une existence tourmentée. D’une certaine façon, Julien répond tour à tour aux désirs de ses parents mais sa destinée le porte au-delà de leurs désirs, par l’acte même qui les sacrifie.

Quant à l’épouse de Julien, en dehors de sa beauté et de son attrait, elle est la cause inconsciente et immédiate du parricide, puis disparaît du récit. Elle joue le rôle d’agent « occasionnel » pour reprendre le terme de Julien : « elle avait occasionné son crime ».

Le bestiaire est lui aussi multiplié, démultiplié, appartenant à plusieurs espaces géographiques, jusqu’aux plus exotiques. C’est le grand cerf qui les incarne tous : sa prédiction est un cri de vengeance non seulement devant le massacre de sa famille mais aussi après tant de carnages et explique le comportement des animaux qui se raillent de Julien lors de sa dernière chasse. Le grand cerf est aussi ce personnage biblique dont la voix est sur­naturelle.

Jacques de Vorágine rapporte que Julien « prenait le plaisir de la chasse », divertissement tout aristocratique qui ne suppose pas a priori d’instincts sadiques ou destructeurs. Or de tels instincts conduiront le héros de Flaubert jusqu’au parricide après qu’ils eurent trouvé à se satisfaire dans la guerre, les nobles intentions mas­quant les pulsions les plus agressives. Pour autant, Julien n’est pas d’emblée un être élémentaire : c’est de façon progressive (autant qu’un conte permet de marquer une progression) qu’il se transforme en machine à tuer. De surcroît, après le meurtre du cerf, il est capable de rétrospection, d’auto-analyse - mais il touche aux fonds obscurs de sa conscience sans y mettre pied longuement : Julien, dans un premier temps, est incapable de se réformer. C’est après le parricide qu’il accède à la liberté et on ne peut se garder de penser que cet événement relèverait d’une interprétation psychanalytique.

En effet, alors que la théorie psychanalytique prendra au sérieux les mythes en tant que schèmes d’interpréta­tion, Flaubert s’en empare afin d’approfondir la légende chrétienne : on pense évidemment au mythe d’Œdipe, mais d’autres mythes apparaissent furtivement dans La Légende : par exemple, celui de Narcisse lorsque Julien s’observe dans l’eau d’un puits, miroir qui lui renvoie l’image de son visage vieilli, semblable à celui de son père.

3. Perspectives complémentaires : Étude des genres et des registres

Le merveilleux... et le fantastique

Le merveilleux est reçu comme une intervention surnaturelle aussi bien dans le conte de Flaubert que dans les modèles à partir desquels il se construit. À aucun moment, Julien ne met en doute la réalité d’un fait déci­sif : le grand cerf a parlé, sa prédiction est terrifiante. En conséquence, Julien ne songe plus qu’à s’éloigner de ses parents.

Par conséquent, la conscience du héros adhère au merveilleux, alors même qu’il va « contre le cours ordinaire de la nature » et « saisit ». En revanche, l’événement fantastique est mis en doute, devient objet d’interroga­tion angoissée et de réflexion : s’est-il réellement produit, dans le monde extérieur, sensible ? Est-il la projec­tion d’un malaise intérieur ? une hallucination ? Comme l’a montré Todorov, le fantastique suppose l’hésitation comme condition nécessaire.

Né à la fin du XVIIIe siècle, se constituant au XIXe et XXe siècles, le fantastique est un registre que Flaubert ne peut méconnaître et sa Légende le fait apparaître furtivement : par exemple, les parents de Julien tentent de réduire les prophéties qu’ils reçoivent soit à un songe, soit à un trouble visuel ; le paysage ensanglanté du paysage lorsque le cerf meurt et le décor correspondant de la chambre après le parricide sont décrits, dans le même temps, de façon réaliste et surnaturelle (et, dans la chambre, après le parricide, Julien voit d’abord « le fantôme de sa femme »).

Cependant, ces exemples montrent que le fantastique n’affecte pas Julien, le protagoniste : il serait plutôt sen­sible au lecteur. Ainsi pourrait-on soutenir que Flaubert maintient sa Légende dans le registre du merveilleux, ce qui correspond à la définition générique du « conte ».

Le tragique

La Légende de Flaubert recouvre partiellement le registre tragique. En effet, Julien est un personnage dont les passions sont en lutte contre le destin, lequel se joue implacablement de lui. Le double parricide (dont on a observé qu’il s’inspirait du mythe œdipien) est la transgression suprême, le crime fondateur selon la psycho­logie des profondeurs : comme Œdipe, Julien se retire dans un monde sauvage, mais il se refuse, lui, à tout réconfort. Enfin, le parricide est d’autant plus pathétique que la lucidité de Julien réapparaît lorsqu’il est trop tard : dans la tragédie, ainsi que l’écrit Aristote, « On tue un parent sans le reconnaître, on le reconnaît après ».

Cependant le moment tragique du conte, pour décisif qu’il soit au centre du récit, n’est précisément qu’un moment, nullement une fin : il faut que le crime des crimes soit perpétré pour que Julien se métamorphose, accède à la liberté, soit animé par l’esprit de charité et passe enfin d’un ordre temporel à un ordre surnaturel. Le tragique est l’irrémédiable et, pour reprendre l’expression de Paul Ricœur, la souillure ; le conte relate la vie d’un homme qui commet une faute et qui se rachète. La fin de Julien n’est pas analogue à celle d’un Œdipe rejeté ou d’une Phèdre exécrée mais une élévation vers le Paradis.

La légende (« ce que l’on doit lire », au sens étymologique), se voulant édifiante, n’ouvre pas sur un terrain ravagé; le dénouement des contes n’est jamais désespéré quand il n’est pas euphorique. Le moment tragique y figure donc comme épreuve, épreuve à surmonter.

Le réalisme

Deux exemples qui figurent dans notre manuel montrent comment Flaubert peut associer réalisme, mer­veilleux et fantastique (sans que ce registre impose au récit ses caractères) : le meurtre du cerf et de sa famille, le double parricide. Ces événements se font écho, le premier dans un espace cosmique, le second dans un espace clos mais que la lumière écarlate du ciel baigne et finit donc par ouvrir largement... jusqu’à ce que Julien accepte de prendre en charge son crime : comme Œdipe, il devient conscience coupable.

4. Étude de l'argumentation et des effets sur le destinataire

Le Moyen Âge fut considéré par les humanistes du XVIe siècle comme une période « gothique » et donc bar­bare avec laquelle il fallait rompre au nom du progrès scientifique et moral (au sens large du terme). Tandis que l’idéal anthropologique ne s’incarnait plus dans le chevalier mais dans « l’homme qui sait » (puis dans « l’honnête homme », puis dans le « philosophe »), l’Antiquité gréco-latine devenait un modèle philosophique, éthique et esthétique. Schématiquement, ces principes ou ces préjugés ont habité les consciences du XVIe siècle jusque à l’aube du XIXe siècle.

Au XIXe siècle, des écrivains comme Mme de Staël et Chateaubriand contribuent puissamment à la redécou­verte du Moyen Âge comme source d’identité nationale et d’inspiration littéraire : Mérimée et Viollet-le-Duc seront sensibles à la valeur du patrimoine architectural que l’âge médiéval aura légué; Hugo écrira Notre-Dame de Paris ; le style « néogothique » s’affirme dans l’architecture et dans la peinture : il n’est pas jusqu’à Napoléon III pour transformer plus que restaurer le château de Pierrefonds selon l’idée que l’on se faisait pit­toresquement - et décorativement - de notre lointaine histoire.


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