Sans doute deux drames romantiques mettent-ils en scène de façon particulière­ment exemplaire la crise de l’individu romantique : Lorenzaccio et Ruy Blas. Romantique, Ruy Blas l’est avant tout par la place qu’y occupe l’Histoire, réduite à son mouvement essentiel, lié à la perspective révolutionnaire. Nourri d’information historique, multipliant les rapports avec l’actualité, le drame illustre parfaitement la proposition énoncée dans la préface de Marie Tudor : « Le passé ressuscité au profit du présent; [...] l’histoire que nos pères ont faite confrontée avec l’histoire que nous faisons. »

I- Résumé de Ruy Blas (par actes)

Acte I : « Don Salluste ».

Un salon dans le palais du roi, à Madrid, sous le règne de Charles II, à la fin du 1 7e siècle. Don Salluste de Bazan, ministre de la Police, disgracié par la reine d'Espagne, doña Maria de Neubourg, médite sa vengeance (1). Il veut se servir d'un cousin dévoyé, don César, qui refuse dans un sursaut d'honneur (2). «Ver de terre amoureux d'une étoile », Ruy Blas, valet de Don Salluste, resté seul avec Don César, lui avoue son amour pour la Reine (3). Ayant tout entendu, don Salluste fait enlever don César, dicte des lettres compro­mettantes à Ruy Blas et, le couvrant de son manteau, le présente à la Cour comme son cousin César. Il lui ordonne de plaire à la Reine et d'être son amant (4 et 5).

Acte II : « La Reine d'Espagne ».

Un salon contigu à la chambre de la Reine. Délaissée par son époux et prisonnière d'une étiquette tyrannique, la Reine s'ennuie (1). Restée seule pour ses dévotions, elle rêve à l'inconnu qui lui a déposé des fleurs et un billet, laissant un bout de dentelle sur une grille. (2) Entre Ruy Blas, devenu écuyer de la reine, porteur d'une lettre du roi. Grâce à la dentelle, la Reine reconnaît en lui son mystérieux amoureux, que don Guritan, vieil aristocrate épris de la Reine, provoque en duel, mais celle-ci, prévenue, envoie le jaloux en mission chez ses parents à Neubourg, en Allemagne (3, 4, 5).

Acte III : « Ruy Blas».

La salle du gouvernement dans le palais royal. Six mois plus tard, les conseillers commentent l'ascension de Ruy Blas (portant toujours le nom de don César), devenu premier ministre, et se disputent les biens de l'Espagne (1). Ruy Blas les fustige de sa tirade méprisante: « Bon appétit, messieurs! » (2). La Reine qui, cachée, a tout entendu, lui avoue son amour et lui demande de sauver le royaume (3). Resté seul, Ruy Blas s'émerveille de cette déclaration quand paraît don Salluste habillé en valet, qui, humiliant son domestique, lui commande de se rendre dans une maison secrète et d'y attendre ses ordres (4,5).

Acte IV : « Don César».

Une petite chambre dans la mystérieuse demeure. Ruy Blas envoie un page demander à don Guritan de prévenir la Reine : elle ne doit pas sortir (1). Dégringolant par la cheminée, don César, tout en se restaurant, raconte ses picaresques aventures. Un laquais apporte de l'argent pour le faux don César : le vrai l'empoche. Une duègne vient ensuite confirmer de la part de la Reine le rendez-vous, organisé en fait par don Salluste. Don Guritan vient pour tuer Ruy Blas en duel : don César le tue (2,3,4, 5). Arrive don Salluste, inquiet. Don César lui apprend la mort de Guritan et la confirmation du rendez-vous. Don Salluste s'en débarrasse en le faisant passer pour le bandit Matalobos auprès des alguazils, qui l'arrêtent (6, 7, 8).

Acte V : « Le tigre et le lion ».

La même chambre, la nuit. Ruy Blas croit avoir sauvé la Reine et veut s'empoisonner (1). Elle paraît cependant (2), ainsi que don Salluste, qui, savourant sa vengeance, prétend la faire abdiquer et fuir avec Ruy Blas, qui se découvre pour ce qu'il est aux yeux de son amante. Révolté, le domestique de don Salluste (3), avale le poison et meurt dans les bras de la Reine, qui, se jetant sur son corps, lui pardonne et l'appelle de son véritable nom, Ruy Blas (4).

II- Analyse du drame

1. La passion

Comme l’indique Hugo lui-même dans la préface, le sujet humain recoupe le sujet dramatique, un homme aimant une femme, un laquais aimant une reine. Passion amoureuse contrariée par l’obstacle de la condition sociale, héros contraint d’approcher celle qu’il aime par le moyen d’une imposture, conversion de cette chute en élévation sublime : le trajet de la pièce vise à abolir le grotesque du valet déguisé, qui, enfin nommé pour ce qu’il est, meurt réconcilié avec lui-même, le nom noble, Ruy, se liant avec le nom vil, Blas, et à faire triompher l’amour entre deux êtres qui se reconnaissent tels qu’en eux-mêmes

Cette passion amoureuse dépend d’une autre passion, celle de la vengeance, véritable moteur de l’action, avec le diabolique stratagème, que ne peut arrêter le retour des personnages grotesques (don César et don Guritan).

2. Les personnages

Tout le système des personnages repose sur un clivage et un dédoublement, nés d’une implacable dynamique, qui implique l’obstacle des conditions et les contradictions scindant les personnages en figures, ou en rôles, qui ne recouvrent pas leur être : « Le sujet philosophique de Ruy Blas, c’est le peuple aspirant aux régions élevées ; le sujet humain, c’est un homme qui aime une femme ; le sujet dramatique, c’est un laquais qui aime une reine. »

Allemande exilée à la cour d’Espagne, au mari absent, sans autre recours que le rêve, la Reine, «ou la vertu minée par l’ennui» (préface), trouve en Ruy Blas don César celui qui comble une attente, tout en suscitant chez elle une vocation politique dont elle était dépourvue. Figure romantique par excellence de la femme aimée, madone inspiratrice, figure de l’idéal, astre inaccessible mais aussi être du dévouement sacrificiel, elle incarne le sublime de l’amour et, pure victime le plus souvent vêtue de blanc, elle accède à la douleur tragique.

Traître de mélodrame et aristocrate cynique, maître manipulateur, incarnation du mal, figure de l’aristocratie pervertie, don Salluste, «ou l’égoïsme absolu et le souci sans repos» (préface), s’oppose à don César, «ou le désintéressement et l’insouciance» (préface), prince du verbe, poète du grotesque, déclassé ayant conservé le sens de l’honneur et frère d’élection de Ruy Blas. Le troisième aristocrate, don Guritan, grotesque par l’âge et le ridicule, chevalier et matamore à la fois, est voué à jouer les utilités pour finalement, mourir stupidement mais courageusement, victime d’un quiproquo de vaudeville.

Déchiré entre sa noblesse morale et la bassesse de sa condition, Ruy Blas, ou « le génie et la passion bridés pat la société » (préface), vit un rêve, qui se brise sur le rappel d'une contrainte sociale. Il ne peut être sauvé que par la mort. 

 

 

3. Une esthétique complexe

Autant que la tradition comique et picaresque, le mélodrame imprègne le drame, lui prêtant l’un de ses lieux d’élection (la maison secrète, peuplée de Nègres muets), l’arsenal des situations (complots, déguisements, enlèvements, duels, reconnaissances, évasions, quiproquos, pièges, etc.), l’horlogerie drama­tique des rencontres, départs, retours, la répartition entre le sublime pathétique et le grotesque picaresque, qui régit tout l’acte IV. Surtout, il détermine la psychologie des personnages, construits antithétiquement.

S’il a beaucoup à voir avec la couleur locale, le costume illustre plus profondément le sujet même de la pièce. Il extériorise le déguisement et participe du jeu des doubles. Ainsi, Ruy Blas pourrait être résumé par la somme de ses costumes successifs. À la livrée initiale, qui le socialise, le conditionne mais l’aliène, font suite le manteau de don Salluste, première usurpation, et les habits magnifiques des deuxième et troisième actes. S’ils siéent au ministre don César, ils sont vêtements d’emprunt, illégitimes, usurpation suprême et transgression sociale, tout en rendant justice à la valeur intrinsèque du laquais. Enfin, Ruy Blas retrouve la livrée, elle-même cachée sous un manteau noir, et qui, insupportable retombée, déchéance ignoble, convient encore moins qu’au premier acte. Cet écart constant définit bien la position impossible du héros, toujours affublé, jamais lui-même dans son intégrité.

4. Statut du sujet et portée politique

Non seulement Hugo fait s’opposer chez son héros le génie et la condition, lice à l’origine plébéienne, mais il montre en outre la conséquence de cet écart sur la passion amoureuse, puisque l’incommensurable distance du laquais à la Reine figure l’incongruité sociale de cet amour, pourtant fondé sur le mérite personnel, donc sur les vertus de l’individu. Ce clivage entre individu et être social concerne aussi la Reine, jeune femme étouffée par son rang et son rôle, qui subit l’étiquette et succombe sous le poids d’une tyrannie incarnée par la Camerera Mayor. Pas plus que le valet, la Reine n’est libre.

Privés d’identité harmonieuse ou condamnés à vivre dans l’insatisfaction, la frustration ou la déréliction morose, les héros se trouvent en outre victimes de l’image d’eux-mêmes que leur impose la société. Ruy Blas porte la livrée comme un stigmate, mais porte fort bien l’habit de Grand et de ministre. La Reine croit à l’adéquation de la qualité intrinsèque et de l’apparence sociale. Comment dès lors reconnaître l’autre pour ce qu’il est vraiment ?

Conclusion : Ruy Blas, dernier éclat du drame romantique

Ecrit en quelques semaines durant l'été 1838, interprété par Frédérik Lemaître, RUy Blas inaugure le Théâtre de la Renaissance. Le public applaudit, la critique attaque, reprenant ses arguments habituels contre l'inconvenance du sujet, contre le système dramatique et la place du grotesque, contre l'incapacité supposée de Hugo à mettre enscène les passions. le drame romantique ne se relèvera pas de cette démolition en règle. D'une certaine façon, il va se survivre jusqu'en 1843, année officielle de son trépas.


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