Dissertation: La parole peut-elle tout dire?

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Sujet de dissertation : « Nous sommes des êtres de la langage et néanmoins la parole ne peut pas tout dire ». Pierre Legendre.

Les humains sont doués de la faculté du langage qui les distingue des bêtes en faisant d’eux des êtres parlants. Une des fonctions principales de la parole est de formuler les sentiments et les pensées et de les communiquer à autrui. Cependant, certains doutent de la capacité du langage humain à tout exprimer. C’est le cas de Pierre Legendre, qui estime, dans sa Leçon VI, que « nous sommes des êtres de langage et néanmoins la parole ne peut pas tout dire ». Ce propos comporte un paradoxe, dans la mesure où la parole, comme faculté essentielle dont se prévalent les hommes, se trouve finalement incapable de traduire de façon adéquate tout ce qu’ils pensent ou sentent.

En effet, Il semble a priori que rien n’empêche les êtres humains de tout exprimer puisqu’ils en ont les capacités physiques et mentales, cependant, plusieurs facteurs empêchent la parole de tout dire. D’une part, elle est fondée sur un système de signes imparfait qui ne traduit que partiellement et approximativement le réel. D’autre part, elle rencontre des obstacles dans le sujet même de la parole qui la pervertit et l’appauvrit. Enfin, la parole se trouve codifiée par des règles et des conventions sociales qui limitent significativement sa liberté. Cependant, doit-on conclure trop vite à une infirmité du langage humain ? L’ambition de tout dire est-elle légitime ? N’est-ce pas en contournant les différents obstacles que la parole fait preuve d’invention et de créativité ? Les limites qui lui sont imposées ne sont-elles pas les conditions de son progrès ? Bref, comment apprécier cette limitation du champ et du pouvoir expressif de la parole ? En s’appuyant sur Phèdre de Platon, Les Fausses confidences de Marivaux et Romances sans paroles de Verlaine, on explorera ce que la parole peut dire avant d’examiner pourquoi elle ne peut pas tout dire pour montrer enfin que cette relative incapacité de la langue est aussi la condition de son perfectionnement.

 

Dire que l’homme est un être de langage signifie que l’usage de la parole est sa faculté distinctive, son principal atout, un avantage décisif qui favorise son existence sociale en lui permettant d’exprimer et de transmettre ses sensations, émotions ou pensées.

 

Personne ne peut nier que la parole soit une faculté humaine par excellence. De ce fait, la première chose que dit la parole est « l’humanité » de l’homme. Dans Phèdre, le personnage de Socrate rappelle à son jeune ami que les cigales, messagères des dieux, ont l’œil sur les humains : « si…elles nous voient converser, alors parce qu’elles seront contentes de nous, elles nous accorderont sans doute le privilège que les dieux leur permettent de décerner aux hommes ». Au contraire, « ne point converser » rapprocherait les deux personnages « des moutons sur l’heure du midi à l’entour de la source », GF p.138. La parole est d’abord ce qui distingue l’homme de l’animal et le rapproche du divin. Chez Verlaine, bien que la première « ariette » des Romances sans paroles semble favoriser le thème descriptif en s’attachant à l’évocation de la nature, la parole amoureuse perce dans la dernière strophe du poème : « Cette âme qui se lamente/ En cette plainte dormante/ C’est la nôtre, n’est-ce pas ?/ La mienne, dis, et la tienne,/ Dont s’exhale l’humble ancienne/ Par ce tiède soir, tout bas ? ». On voit ici que la parole chassée fait retour en même temps que le couple, et le dialogue prend le relais de la description. Les questions sans réponse montrent bien que le dialogue est une exigence bien que l’autre ne réponde pas. Dans Les fausses confidences, tout passe par le langage et le dialogue semble constituer la matière même de l’action. En effet, tout se noue et se dénoue grâce à la parole, qui semble constituer un enjeu capital pour tous les personnages : « si je disais un mot…», menace Dubois dans la scène 10 de l’acte II, et tous les personnages n’ont plus qu’une seule envie : découvrir le sens de ces paroles virtuelles. Ainsi, la parole est bien cette faculté qui définit les humains, les unit et anime leur existence. Examinons à présent ce que les hommes disent au moyen de la parole.

L’homme étant le seul être vivant capable de parler et de discourir, cette faculté de transmettre du sens lui sert d’abord pour dire les choses qui l’environnent. Grâce à nos mots, au langage, nous pouvons nommer, décrire, raconter toute chose. Dans les « Paysages belges », les notations concrètes mêlées aux sensations du poète se multiplient comme dans ‘‘Charleroi’’ : « Sites brutaux !/ Oh ! votre haleine, / Sueur humaine, / Cris des métaux. » Le poète décrit simultanément ce qu’il voit et ce qu’il sent, produisant un tableau qui renseigne à la fois sur la réalité et sur l’observateur. Dans Phèdre, Socrate décrit très bien le pouvoir quasiment illimité de la parole entre les mains des orateurs : « Par la force de leur discours, ils font paraître petites les grandes choses et grandes les petites, ils donnent à la nouveauté un ton archaïsant et à son contraire un ton nouveau. Et, pour traiter de n’importe quel sujet, ils ont découvert une méthode de concision aussi bien que d’amplification infinie. » La parole paraît ici toute puissante, quasi démiurgique, puisqu’elle semble pouvoir tout dire sur n’importe quoi et de n’importe quelle façon. On retrouve ce pouvoir de la parole également dans Les fausses confidences. Dans la scène 14 de l’acte I, Dubois invente un récit romanesque afin de persuader Araminte que Dubois est fol amoureux d’elle. Ses révélations dosées au compte-gouttes à travers le récit finissent par fléchir Araminte. Ici, non seulement la parole peut décrire ou évoquer ce qui est, mais elle peut aussi dire ce qui n’est pas. On voit donc que la parole peut quasiment tout dire : le réel et l’imaginaire, le vrai et le faux, son pouvoir d’expression paraît illimité. .

En plus de ce pouvoir de nommer, de décrire et de raconter, les êtres humains recourent à la parole pour exprimer et communiquer à peu près tout ce qu’ils ressentent et tout ce qu’ils pensent. Dans Romances sans paroles, et contrairement à ce que suggère le titre, l’expression des sentiments passe tout de même par la parole, qui ne peut être complètement évincée. Ainsi, dans la deuxième « ariette », l’épanchement du moi intime se laisse entendre dans le balancement du poète entre « l’aurore future » promise par ses nouvelles amours et le regret des « voix anciennes », du « cher amour » qu’il a connu probablement auprès de Mathilde. C’est bien une réalité psychologique profonde qui se reflète dans et par la parole poétique, et qui serait inaccessible autrement. Dans Les fausses confidences, le thème de l’amour est dominant et la parole semble déterminante dans l’expression du sentiment amoureux. Dubois l’annonce d’entrée de jeu : « quand l’amour parle, il est le maître, et il parlera ». Cette image de l’amour parlant, en plus de sa fonction programmatique qui consiste à annoncer le projet de Dubois et de Marivaux derrière lui, renseigne également sur la puissance expressive de la parole qui est capable de faire surgir les sentiments sous forme de mots. Dans Phèdre, les deux discours de Socrate et celui de Lysias vont traiter la question de savoir s’il faut « accorder ses faveurs à celui qui n’est pas amoureux plutôt qu’à celui qui l’est ». Ici, la parole se donne pour tâche non seulement d’exprimer l’amour, mais de l’analyser afin d’en examiner les avantages et les inconvénients. Grâce à la parole, les sentiments humais sont soumis à l’examen rationnel et font l’objet d’une réflexion structurée qui en dévoile les différents aspects et les différentes conséquences. Grâce à la parole, les humains peuvent formuler, décrire et analyser leurs sentiments et leurs idées.

 

Ainsi, nous sommes bien des êtres de langage et la parole est bien une expression de nous-mêmes, puisqu’elle dit d’abord notre condition d’êtres parlants et nous permet de formuler une grande variété d’émotions et de pensées. Toutefois, cette fonction d’expression et de communication n’est pas toujours efficace puisque la parole se trouve souvent incapable de tout traduire pour des raisons internes et d’autres externes au langage.

Tout d’abord, la parole ne peut pas tout dire parce que le langage humain est d’une nature complètement différente de ce qu’il cherche à exprimer. Ensemble de signes linguistiques généraux et arbitraires, il ne peut épuiser la totalité du réel. Dans Phèdre, Socrate explique que ses discours sur la folie amoureuse n’embrassent pas la totalité du sujet, mais ils sont obligés de « découper par espèces suivant les articulations naturelles…, l’un de ces discours a coupé un morceau du côté droit, alors que l’autre a coupé du côté gauche ». Pour rendre compte de la réalité, souvent complexe, le discours est contraint de la fragmenter pour en faciliter la saisie, mais cette division est toujours une occultation de certains aspects du réel, ce qui rend la traduction de celui-ci en mots partielle et lacunaire. On retrouve cette segmentation de la réalité dans Romances Sans paroles où le poète nous présente une vision stylisée d’un monde fragmenté. Dans « Walcourt », il évoque un paysage traversé en Belgique à travers quelques éléments découpés dans la réalité : « Houblons et vignes / feuilles et fleurs, / Tentes insignes / Des francs buveurs ! » La parole du poète ne restitue que les détails du réel dont s’empare sa subjectivité, au hasard de sa rêverie et de ses désirs. Dans Les fausses confidences, les mots semblent avoir une existence propre qui se développe parfois sans rapport avec la réalité : « Comment, Madame, proteste Arlequin, vous me donnez à lui ! Est-ce que je ne serai plus à moi ? Ma personne ne m’appartiendra donc plus ? » Derrière la prétendue bêtise d’Arlequin s’exprime l’insuffisance du langage qui ne traduit le réel que de façon métaphorique et indirecte. La parole ne peut donc ni dire la totalité du réel, ni le représenter de façon précise et adéquate.

En plus de cette impossibilité technique de tout dire, la parole se trouve entravée par le sujet de la parole lui-même qui ne peut tout dire. Dans Les Fausses Confidences, acte III, scène 12, avant d’avouer son stratagème à Araminte, Dorante laisse entendre toutes les difficultés qu’il peut y avoir à confesser ses erreurs : « Madame…j’ai autre chose à dire…je suis si interdit, si tremblant que je ne saurais parler. » Ici, le blocage de la parole pourrait s’expliquer par des considérations psychologiques et morales, à savoir la peur de perdre l’être aimé, née de la conscience d’avoir mal agi. Dans Romances sans paroles, l’ « ariette VIII » traduit l’ennui et le mal de vivre. Après avoir décrit « l’interminable ennui de la plaine » sous le ciel « sans lueur », le poète évoque dans la dernière strophe une « corneille poussive », véritable métaphore du poète comme étouffé, incapable de respiration et en manque d’inspiration. Dans Phèdre, Socrate fait le réquisitoire des orateurs ignorants qui adaptent la parole aux désirs et aux opinions de leur auditoire : « l’orateur, qui ignore ce qu’est le bien et le mal, … en faisant l’éloge du mal comme s’il s’agissait du bien.» Non seulement l’ignorance du locuteur empêche de parler du réel de façon juste et précise mais elle opère une confusion et une inversion des valeurs. La parole ne peut donc pas tout dire car elle dépend du sujet parlant qui, par faiblesse ou ignorance, occulte ou inverse certaines données du réel.

D’un autre côté, la parole n’est jamais libre de tout dire car elle est soumise à un système de normes sociales et morales qui limitent son déploiement. Ceci est particulièrement visible dans Les fausses confidences qui met en scène une société fortement hiérarchisée où la parole dépend du statut social. Dans la scène 15 de l’acte II, Dorante, sur le point d’avouer son amour à Araminte, traduit bien le poids de cette hiérarchie qui entrave la parole : « Etre aimé, moi ! Non, madame ; son état est bien au-dessus du mien ; mon respect me condamne au silence. » On voit ici que l’obstacle à la parole est bien la différence du statut social des personnages, qui rend le langage impropre à exprimer en même temps les rapports sociaux et le sentiment amoureux. On retrouve ce poids des conventions sociales dans Romances sans paroles de Verlaine: « l’ariette IV» expose de façon voilée le conflit moral autour de l’homosexualité : tout en cherchant à être pardonnées, les «deux âmes soeurs » contraintes à l’exil, « loin des femmes et des hommes » revendiquent une certaines chasteté et finissent par ignorer complètement le pardon exigé au début du poème. Celui-ci montre comment la parole poétique compose avec les contraintes morales et sociales de son époque et recourt à des détours : (« soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles ») pour essayer d’exprimer ce qui, à l’époque et pour un homme comme Verlaine, relève de l’inavouable. Dans Phèdre, Socrate explique comment l’orateur doit prendre en considération les circonstances générales de la situation de communication avant de parler, il doit notamment savoir « par quels discours est persuadé tel homme », ou encore savoir « quand il est opportun de parler ou de se taire. » On voit donc bien que la parole est loin d’être libre de pouvoir tout dire puisqu’elle dépend de la hiérarchie sociale, des codes moraux et des circonstances de l’énonciation.

 

Ainsi, malgré son rôle primordial dans la communication sociale, la parole souffre d’une relative impuissance puisqu’elle semble souvent inapte à exprimer le réel dans sa totalité, qu’elle se heurte aux obstacles psychologiques et doit se plier aux conditions d’utilisation sociale du langage. Mais est-il nécessaire que la parole puisse tout dire ? Doit-on regretter cette insuffisance de la parole ou au contraire la regarder comme source de richesse et d’innovation?

Rappelons d’abord que si l’homme est un être de langage, il est aussi un être rationnel et moral. C’est pourquoi, il s’interdit lui-même de tout dire, non par incapacité, mais par choix libre. Dans Phèdre, Socrate refuse d’embourber le dialogue philosophique dans les méandres du mythe parce qu’il estime qu’il est beaucoup plus utile de s’examiner soi-même avant d’examiner des choses extérieures sans intérêt pour lui : « je ne suis pas encore capable, comme le demande l’inscription de Delphes, de me connaître moi-même ; dès lors, je trouve qu’il serait ridicule de me lancer, moi, à qui fait défaut cette connaissance, dans l’examen de ce qui m’est étranger. » Ainsi, chercher à tout dire serait pur gaspillage de temps et d’énergie. Dans Les fausses confidences, l’enjeu se résume souvent à dire ou ne pas dire. Dans la scène 10 de l’acte I, en réaction à Madame Argante qui lui demande de dire à sa fille « que son droit est le moins bon », Dorante répond : « Si effectivement son droit est le plus faible, je ne manquerai pas de l’en avertir. » Autrement dit, Dorante refuse de se laisser dicter ce qu’il doit dire, surtout qu’il s’agit de débiter un mensonge. Ainsi, la parole devient le signe extérieur d’une indépendance morale qui fait que le sujet ne dit pas tout ce qu’on exige de lui, mais ce que lui dicte sa conscience. Chez Verlaine, on perçoit une constante tension entre le désir et le refus de se dire. Rejetant l’anecdote personnelle et l’implication du moi, le poète choisit d’évoquer, de suggérer, d’interroger en maintenant une certaine imprécision, un flou qu’il affectionne : ne pas tout révéler est un choix esthétique. Ainsi, on ne dit pas toujours tout ce que les mots peuvent dire, mais ce sont les choix délibérés du locuteur qui détermineront la teneur et l’étendue de la parole. Il s’agit en somme de trouver un équilibre entre ce qu’on doit et ce qu’on ne doit pas dire.

La question qui se pose alors est de savoir si la parole dit tout ce qui doit être, en d’autres termes, si elle se conforme ou non à l’exigence de vérité. Cette relation étroite entre la parole et la vérité est exprimée dans Phèdre par la bouche de Socrate : « De la parole, il n’y a pas d’art authentique, si cet art n’atteint pas à la vérité», et un peu plus loin : « cet art oratoire, dont fait montre celui qui ne connaît pas la vérité et qui ne traque que des opinions, paraîtra un art risible, un art qui n’en est pas un. » La parole, pour le philosophe, ne doit pas se contenter de formuler des opinions vraisemblables, mais elle doit partir de la vérité et aspirer à la vérité, voilà la condition d’un art de la parole véritable. Dans Les fausses confidences, où la parole mensongère règne, la franchise et la sincérité relatives de Dorante suscitent l’admiration d’Araminte qui réagit en ces termes à sa confession finale : « l’aveu que vous m’en faites vous-même, dans un moment comme celui-ci, change tout. Ce trait de sincérité me charme, me paraît incroyable, et vous êtes le plus honnête homme du monde. » Pour Araminte, le fait de dire la vérité dans une situation aussi délicate change son jugement du tout au tout, car l’aveu provient directement de la personne concernée, de façon volontaire et en assumant toutes les conséquences : voilà ce qui donne toute sa valeur à cette parole vraie. Dans « Birds in the night », le poète qui rapporte le souvenir d’une rencontre avec Mathilde : « …Et votre regard qui mentait lui-même / Flambait comme un feu mourant qu’on prolonge, / Et de votre voix vous disiez : ‘‘je t’aime’’ ! », dénonce cette déclaration d’amour mensongère car c’est une parole dit qui ne dit pas ce qu’elle devrait dire. Ainsi, une parole qui dit la vérité du monde et de l’être est beaucoup plus authentique et significative qu’une parole qui chercherait simplement à tout dire.

D’un autre côté, si la parole pouvait tout dire, tout serait déjà dit et les humains seraient condamnés à ressasser toujours les mêmes choses. Voilà pourquoi les limites de la parole doivent être vus, non comme des obstacles, mais comme autant d’aiguillons qui favorisent la créativité. Pour Platon, la parole peut aspirer à la perfection à certaines conditions : « voila, Phèdre, de quoi, pour ma part, je suis amoureux : des divisions et des rassemblements qui me permettent de parler et de penser. Si je crois avoir trouvé chez quelqu’un d’autre l’aptitude à porter ses regards vers une unité qui soit aussi, par nature, l’unité naturelle d’une simplicité, je marche sur ses pas et je le suis à la trace comme si c’était un dieu.» Le langage humain est loin d’être parfait, mais il est en revanche perfectible et l’homme qui l’utilise également, puisqu’il peut s’améliorer sans cesse vers une plus grande justesse de l’expression et une plus grande adéquation entre le langage et la réalité. Dans Les fausses confidences, les personnages usent souvent d’un langage à la fois polysémique et raffiné. Ils mettent à profit toute la finesse et la subtilité de la langue pour tenter de déjouer les conventions sociales et affirmer leur individualité. Soutenue par la double énonciation théâtrale, la parole exprime toujours plus qu’elle ne dit et les répliques des personnages sont souvent des paroles à double entente. Chez Verlaine, le titre du recueil dévoile l’intention d’évincer même la parole au profit de la musicalité des mots, jugée plus essentielle. Le poète pratique en effet un art de la suggestion où la musique joue un rôle primordial, comme dans cette strophe de la deuxième ariette : « Il pleure dans mon cœur/ Comme il pleut sur la ville; / Quelle est cette langueur/ Qui pénètre mon cœur ?» Ici, les mots expriment, touchent et émeuvent par leur sonorité plus que par leur sens, l’harmonie suggère et communique les sentiments et les sensations dans toute leur pureté, alors qu’une définition littérale risquerait de les banaliser. Ainsi, ce qu’on peut considérer comme des limites de la parole incite à rechercher sans cesse les moyens de rendre la parole plus précise, plus riche et plus expressive.

 

Tout bien considéré, la parole est bien la faculté humaine par excellence qui rend possible l’expression, la communication et l’échange de toutes sortes de faits, d’idées ou de sentiments. Toutefois, elle se révèle incapable de refléter fidèlement et intégralement le réel, de traduire toute la complexité des sentiments humains ou de se libérer des contraintes sociales. La parole ne peut donc pas tout dire et heureusement, car cela n’est ni nécessaire ni souhaitable. Les limites de la parole sont en réalité fécondes car elles représentent un défi perpétuel, une frontière fluide à repousser toujours plus loin, le gage de la perfectibilité du langage humain. Finalement, le fait que la parole ne dit pas tout est aussi un espoir et une chance car du nouveau peut toujours surgir dans nos discours, comme pour nous signifier que la parole n’a pas encore dit son dernier mot.

FIN DE LA DISSERTATION

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