• Présentation du roman de Félix Antoine Savard

MENAUD MAÎTRE DRAVEUR. Roman de Félix Antoine Savard (Canada/Québec, 1894-1982), publié à Québec à la Librairie Garneau en 1937. En 1944 parut à Montréal aux Éditions Fides une deuxième version abrégée, suivie en 1964 chez le même éditeur d’une dernière version.

Le succès de Menaud maître draveur et les nombreux ouvrages qu’il a suscités montrent l’intérêt d’une histoire et d’un personnage qui occupent, grâce à la magie d’une langue, une place à part dans la tradition du «roman rustique». La trame du récit est tissée au fil des heures et des travaux des défricheurs, «draveurs» (conducteurs de bois de flottage), «tombeux» (tourbiers) dont Savard a partagé la vie et dont il raconte la misère et la grandeur. Le cadre est celui, grandiose, de la forêt et des lacs solitaires du pays de Saguenay. La langue simple et imagée transcrit, sans les trahir, les aspirations et les combats d’une race. Édifiée sur l’amour que le poète porte à son pays, l’œuvre témoigne d’un patriotisme qui s’incarne dans «l’eau des sources, le bois de la maison, le feu du foyer». La terre représente pour Savard le passé et le bien légué par les ancêtres, qu’il faut défendre contre l’étranger usurpateur. Le nationalisme de l’écrivain se confond avec celui de ses personnages et puise sa justification dans la réalité historique du Canada français. On a dit de Menaud maître draveur qu’il était le roman de la «mystique canadienne française»: la clé de l’œuvre réside, sans conteste, dans la volonté de son auteur de réveiller le patriotisme de ses compatriotes.

  • Menaud Maître draveur : résumé

Menaud, le vieux draveur, veuf depuis quelques années, vit avec sa fille Marie et son fils Joson. Sollicité par un ingénieur de la compagnie qui exploite la forêt, il a accepté à contre-cœur de repartir sur la rivière pour la drave. Il répugne à servir l’étranger qui usurpe sa terre (chap. 1). Lors de la veillée qui précède le départ, Menaud ignore délibérément la présence du Délié, prétendant de sa fille. Le Délié, au service des Anglais, est un traître pour Menaud (2). L’aube se lève, les draveurs grimpent dans les bois, émus par la beauté de la terre qu’ils ont reçue en héritage. La tâche est rude, il faut dégager les billes de bois bloquées au pied de la rivière. Alexis, amoureux de Marie, est de ceux qui montrent le plus d’audace et de courage. Ces qualités suffiront-elles à attendrir la jeune fille, séduite par d’autres regards (3)? Soudain, c’est le drame: Joson est emporté sur l’embâcle et disparaît dans le torrent. Menaud, ivre de douleur, sonde les eaux qui ont englouti son enfant, «sa première récolte d’amour». Il ramène à la maison la dépouille de son fils qu’il se reproche d’avoir entraîné sur la voie ingrate des défricheurs. Marie, à la vue du cortège, crie son désespoir (4). La douleur et la torpeur s’abattent sur la maison. Marie, malgré la répulsion de son père pour le Délié, s’engage à l’épouser au prochain automne (5). Au fil des jours, le comportement du Délié, acquis à la cause des étrangers qui veulent conquérir et dominer le pays, scandalise Marie. Insensiblement, elle se détache de lui et devient attentive aux timides approches d’Alexis (6). Les saisons passent, et Menaud chasse brutalement le Délié venu exiger que Marie tienne sa promesse et proposer un marché honteux: la main de Marie, contre la liberté, accordée par l’Anglais, de caboter sur «ses vieilles terres». Le Délié blesse grièvement Alexis dans le combat qui les oppose pour la conquête de Marie (7). Alexis, rétabli, part avec Menaud dans la montagne pour chasser les intrus qui menacent leur terre et défendre, contre le traître, les «droits de la liberté» (8). Menaud, sûr que Marie et Alexis assureront la continuité de la race, part au-delà du lac, vers le royaume de Saguenay, terre de migration des ancêtres. La nuit, le gel et la tourmente ont vite raison du vieux draveur (9). Sauvé par Alexis, Menaud est ramené à moitié fou à sa fille qui, renonçant à vivre «ici tranquille» son amour, incite Alexis à continuer l’œuvre de son père et de son frère Joson car «il faut penser à tout le pays» (10).

  • Analyse du roman 

Menaud maître draveur est imprégné des grands thèmes de Maria Chapdelaine de Louis Hémon — l’amour du sol natal, la détermination et le courage d’une race «qui ne sait pas mourir», la lutte contre les étrangers spoliateurs —, auxquels Savard ajoute une dimension épique. L’intrigue romanesque s’ordonne autour de rapports conflictuels. D’abord entre deux groupes d’hommes, issus de la même race mais qu’un idéal sépare irrémédiablement: Menaud et Alexis prêts au dernier combat pour chasser l’intrus, le Délié et l’«Anglais» pour qui l’exploitation de la forêt est source de bénéfices; puis entre la «belle tisserande» et le Délié, acquis à la cause anglaise et avide de gains, que Marie finira par rejeter, animée de la même révolte que son père et Alexis; ensuite, en filigrane, celui qui oppose Menaud, nomade dans l’âme, et les paysans sédentaires qui sacrifient l’aventure à la «nécessité quotidienne», incarnée par la femme; enfin, la lutte entre l’homme et la nature, parfois cruelle, qui a enlevé à Menaud son fils Joson.

Les personnages de Menaud maître draveur vivent intensément leur passion de la terre et se détachent par leur authenticité des autres figures paysannes de la littérature canadienne française de cette époque. Ils représentent des types d’hommes chers à Savard, fiers, courageux, fidèles au passé, déterminés à préserver leur identité et leur liberté. Le patriotisme de Menaud, personnage principal du roman, n’est pas l’expression d’une sentimentalité vague, il se concrétise dans «des mots baignés d’eaux, taillés dans la pierre, traversés de bêtes, plantés d’arbres...», dans des réalités que Savard appréhende et restitue dans leur primitive splendeur. Menaud est le héros d’une aventure encore actuelle, les sentiments qui l’animent l’arrachent à l’oubli, son cri «provoquera toujours des échos...», il «participe de l’éternel instinct des peuples».

Écrit dans un style elliptique et sobre, émaillé de quelques canadianismes savoureux et d’images saisissantes, ce roman-poème à la gloire de la nature canadienne et des paysans du Saguenay, au parler rude, aux gestes lents et bourrus est considéré comme un chef-d’œuvre par l’ensemble des critiques canadiens.


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