• Présentation de la pièce 

LES BELLES-SŒURS. Pièce en deux actes et en prose de Michel Tremblay (Canada/Québec, né en 1942), créée à Montréal au théâtre du Rideau-Vert en 1968, et publiée à Montréal aux Éditions Leméac en 1972.

Avec la première représentation des Belles-Sœurs, c’est un véritable cataclysme qui bouleverse la scène théâtrale québécoise. Écrite dès 1965 — époque à laquelle est censée se dérouler l’action —, la pièce, à sa création, produit par sa violence et son réalisme un véritable électrochoc social et artistique, dont témoigne la vigueur pour le moins contrastée des réactions qu’elle suscite entre ses partisans fervents et ses adversaires résolus. Pour la première fois, un auteur s’exprimait totalement en joual, cette langue du milieu ouvrier québécois, qu’il brandissait telle une arme pour dénoncer la frustration, l’aliénation et la misère collective des femmes du peuple et pour mener ce que l’on a pu appeler «une entreprise familiale de démolition», forçant ainsi les Canadiens francophones à se regarder dans un miroir sans concessions.

  • Les belles-sœurs : résumé 

Germaine Lauzon vient de gagner un million de timbres-primes qu’elle doit au préalable coller sur des livrets, avant de pouvoir obtenir les cadeaux auxquels ils lui donnent droit. Elle invite donc ses sœurs et ses voisines à une «party de collage de timbres» qui doit se dérouler dans sa cuisine et demande à sa fille Linda de renoncer à voir ce soir-là son petit ami Robert pour l’aider. Surviennent tour à tour Marie-Ange Brouillette, qui peste contre la chance de son amie, puis Yvette Longpré et Lisette de Courval, enfin Gabrielle Jodoin et Rose Ouimet, les sœurs de Germaine Lauzon. Une longue conversation s’engage, faite de futilités, de médisances et de chicanes qui permet d’individualiser chacune des femmes, lesquelles cependant se regroupent en un chœur pour se lamenter de leur «maudite vie plate». Arrivent ensuite Des-Neiges Verrette puis, tandis que Germaine a branché la radio pour faire une neuvaine à Sainte-Thérèse, Thérèse Dubuc et sa vieille belle-mère gâteuse et remuante dans sa chaise roulante. Souffrant de voir une autre ramasser le gros lot alors qu’elle «ne le mérite pas plus que les autres», les «belles-sœurs» se mettent à rafler des livrets dans le but de se payer aussi une part de ce bonheur. Angélique Sauvé et Rhéauna Bibeau, de retour d’une veillée mortuaire, viennent de les rejoindre, ainsi que Lise Paquette et Ginette Ménard, les amies de Linda, lorsque surgit Pierrette, jeune sœur de Germaine et brebis galeuse de la famille (Acte I).

Pierrette reconnaît Angélique qui, à plus de cinquante ans, fréquente le club où elle travaille. Les mères se scandalisent et condamnent Angélique, puis entament une «ode au bingo». Sur ces entrefaites, Lise apprend à Linda et Pierrette qu’elle est enceinte et leur demande leur aide. C’est l’occasion d’un duo de plaintes entre Lise et Pierrette, que son ami vient d’abandonner lâchement. La conversation se poursuit, de même que le vol des livrets, lorsque Germaine finit par s’en apercevoir. Les belles-sœurs s’enfuient alors, laissant Germaine, désespérée, pleurer sur la «belle maison neuve» dont elle avait rêvé. De l’extérieur, elles entonnent le «Ô Canada», tandis qu’une pluie de timbres tombe lentement du plafond (Acte II).

  • Analyse de la pièce de Michel Tremblay :

«Je venais à peine de terminer le premier acte de ma pièce lorsqu’un dimanche matin de septembre, en ouvrant un journal, je tombai sur une page où on annonçait un grand concours à l’issue duquel on ferait tirer un million de timbres-primes! J’étais abasourdi! Mon concours que je considérais comme le summum de l’absurde devenait réalité!», confiera par la suite Michel Tremblay. Cet absurde, cependant, symbolise avec éclat l’oppression dont est victime toute une classe sociale déshéritée, et son enfermement pathétique dans un univers saturé de principes moraux ou religieux anachroniques. «Quand t’arrives à quarante ans pis que tu t’aparçois que t’as rien en arrière de toé, pis que t’as rien en avant de toé, ça te donne envie de toute crisser là, pis de toute recommencer en neuf», se désespère Rose Ouimet après avoir dénoncé «les vues françaises» qui cherchent à provoquer à bon compte la pitié, tandis qu’elle-même, maudissant le «cul», se voit obligée «d’endurer un cochon toute sa vie parce qu’a la eu le malheur d’y dire “oui” une fois».

La sexualité, l’amour libre, les filles-mères, les clubs, voilà autant de malédictions pour ces femmes du «monde cheap», aussi triviales et hypocrites qu’odieuses et méchantes, parce qu’elles sont prises au piège d’une logique de haine qui les maintient peut-être debout, mais qui ne saurait dissimuler des déchirures telles, que le rire, sans cesse, devient grincement et que le comique se brise sur le tragique le plus déprimant, celui du quotidien.

Si Michel Tremblay ne connaît qu’un univers de femmes, c’est que pour lui, il n’y a pas d’hommes au Québec. Des pièces qui suivront, le père sera toujours absent, parti à la taverne, entraîné par ses amis, et la famille exhibera son amputation. Dans les Belles-Sœurs, seuls le coup de fil de Robert qui se morfond en attendant que Linda lui réponde, tandis que les femmes se chicanent, et les récriminations diverses de celles-ci viennent rappeler l’existence du mâle lâche et bestial. Les femmes, elles, se scindent en deux générations tout aussi malheureuses l’une que l’autre. Les mères, d’abord, qui mènent dans l’écœurement une vie végétative et cultivent le complexe du martyre, lequel apparaît comme le seul moyen, pour ces «victimes du devoir», de légitimer leur existence. Leurs rêves ne peuvent être qu’étriqués, et la misère de leur joie s’exhibe dans leur passion pour le bingo. Leur aliénation est telle qu’elle broie Angélique Sauvé, lorsque celle-ci se donne l’audace de vouloir «avoir du fun» et d’apprendre «à rire à cinquante-cinq ans». Olivine Dubuc, la grand-mère gâteuse et invalide, leur montre pourtant ce qui les attend. Au demeurant, la génération des filles ne paraît guère mieux lotie. Si elles prennent conscience de leur médiocrité et se définissent comme des êtres de révolte prêts à tenter de changer leur existence, elles n’y parviennent pas et, comme Pierrette, se voient obligées de revenir vers le milieu familial délétère.

Les Belles-Sœurs ont ouvert la voie, dans la littérature canadienne, à un «nouveau réalisme» dont la force dénonciatrice et libératoire ne tient pas uniquement à l’utilisation du joual: si ce langage s’imposait comme une nécessité, c’est précisément que le pittoresque de son vocabulaire ne saurait faire méconnaître la pauvreté de sa syntaxe et son impuissance à ébranler les stéréotypes, reflet de celle des femmes qui l’emploient. De surcroît — et sans doute pour la première fois dans le théâtre québécois — se voit adopté, avec les Belles-Sœurs, un point de vue extérieur qui montre seulement la réalité, sans chercher à introduire ses propres commentaires, et dresse ainsi «un tableau clinique et presque hallucinant» (Jean-Claude Germain).

Novatrice, la pièce de Michel Tremblay l’est aussi par sa construction rigoureuse qui fait alterner les monologues, où les femmes s’individualisent en confessant leurs misères, et les chœurs, où une collectivité nauséeuse offre une dérision du lyrisme. C’est pourquoi les Belles-Sœurs occupent une place centrale dans le théâtre québécois.

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Adaptation cinématographique de la pièce Les belles soeurs: 

 


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