L'éducation sentimentale est un roman de Gustave Flaubert (1821-1880), publié à Paris chez Michel Lévy en 1869. 

II- Résumé de L'éducation sentimentale 

Première partie

15 septembre 1840. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s’embarque à Paris sur le bateau qui le ramène chez sa mère, à Nogent-sur-Seine ; il doit revenir deux mois plus tard dans la capitale pour y faire des études de droit. Il aperçoit sur le pont du bateau une femme accompagnée d’une petite fille (« Ce fut comme une apparition... ») dont la beauté lui donne, plus qu’un désir de possession physique, « une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites ». C’est l’épouse de Jacques Amoux, propriétaire de L’Art industriel, quadragénaire séduisant et hâbleur avec lequel Frédéric a déjà lié connaissance. Il espère en vain, avant que les voyageurs ne se séparent, une invitation pour l’automne, à Paris, chez les Arnoux. A Nogent, il retrouve sa mère et la petite Louise Roque, qu’il avait oubliée (chap. 1). Il retrouve aussi son ami, l’ambitieux Deslauriers (2). De retour à Paris, il rend visite à M. Dambreuse, bourgeois riche et influent à qui il a été recommandé par le père Roque. L’enseigne de L’Art industriel lui rappelle le souvenir de Mme Arnoux. Il devient un habitué des locaux d’Arnoux (3). Décembre 1840 : il côtoie des camarades à une manifestation contre Guizot, notamment Hussonnet et le brave ouvrier Dus- sardier, qu’il contribue à faire libérer. À L’Art industriel, il rencontre Pellerin, peintre raté, Regimbait, qui occupe sa vie à maugréer, MUe Vatnaz, femme entretenue (en particulier par Arnoux). Il est enfin invité à dîner au domi­cile d’Arnoux. Une simple main offerte par sa femme, à la fin de la soirée, lui apparaît comme un signe d’encou­ragement. Il traverse Paris avec ivresse (4). Discussions avec Sénécal, socialiste fanatique, et Pellerin. Frédéric a confié sa grande passion à Deslauriers. Il échoue à l’exa­men de droit. Sa visite inopinée à Arnoux dérange celui-ci : sa femme étant en voyage, il était en train de la tromper. Invité le même soir à la fête de Mme Arnoux, à Saint-Cloud, et chez les Dambreuse, il choisit la première invitation. Moments d’émotion avec Mme Arnoux, négli­gée par son mari. À Nogent, où il retrouve sa mère et la fille Roque, il apprend qu’il est ruiné (5). Il doit s’habi­tuer à vivre désormais à Nogent sans les Arnoux, quand il reçoit la nouvelle d’un gros héritage. Son départ désole la petite Louise Roque (6).

Deuxième partie

De retour à Paris, il retrouve grâce à Regimbart les Arnoux, qui avaient déménagé. Arnoux l’entraîne dans un bal masqué où il fait la connaissance de Rosanette, dégui­sée en dragon Louis XV, qu’on surnomme la Maréchale, tandis qu’Arnoux entretient sa liaison avec la Vatnaz (1). Frédéric s’est richement installé. Mme Arnoux et Rosa­nette font « comme deux musiques » dans sa vie. Il com­mande à Pellerin un portrait de Rosanette, se rend chez les Dambreuse. Arnoux est confondu par sa femme qui a trouvé la preuve de son infidélité (2). Frédéric est de plus en plus assidu chez les Arnoux. Arnoux lui emprunte de l’argent. Il se rend à Creil où Mme Arnoux lui fait visiter la fabrique de faïences de son mari (3). Il s’affiche avec Rosanette. Pour défendre l’honneur d’Arnoux, il pro­voque le vicomte de Cisy en un duel, conclu par une bles­sure du vicomte. L’ambitieux Martinon courtise Cécile, la nièce des Dambreuse (4). Deslauriers se livre à une extra­vagante déclaration d’amour auprès de Mme Arnoux et lui fait croire que Frédéric est sur le point de se marier. Elle s’avoue alors à elle-même son amour pour lui. Frédéric est au même moment à Nogent avec Louise Roque, qui attend avec impatience chacun de ses retours (5). L’inti­mité de Frédéric et de Mme Arnoux les conduit tous deux au bord de l’aveu. Un rendez-vous donné dans la rue à Mme Arnoux par Frédéric est contrarié par l’émeute de la première journée de la révolution de Février, croit-il ; en réalité, Mme Arnoux a été retenue chez elle par la maladie de son fils. Frédéric fait de Rosanette sa maîtresse dans la chambre qu’il avait prévue pour Mme Arnoux (6).

Troisième partie

A peine la révolution a-t-elle commencé, la monar­chie s’effondre. Frédéric trouve le peuple « sublime ». M. Dambreuse lui-même déclare sa sympathie pour les ouvriers. Au Club de l’Intelligence, où s’entrecroisent les discours fumeux, Frédéric se fait mettre à la porte. En compagnie de Rosanette, et tandis qu’ont éclaté les san­glantes journées de Juin, il oublie l’actualité en visitant Fontainebleau, mais il décide de revenir à Paris quand il apprend la blessure de Dussardier. La répression contre les émeutiers est impitoyable, et le père Roque s’y illustre par sa férocité (1). Frédéric retrouve les Arnoux chez les Dambreuse. Ses relations avec Mme Arnoux se sont refroidies. Il éconduit les velléités de mariage de Louise Roque (2). Nouveaux attendrissements entre Frédéric et Mme Arnoux. Frédéric ne croit plus aux vertus du peuple. Il songe à une carrière politique, sourit à Mme Dambreuse et accepte les compliments de Rosanette. « Quelle canaille je fais ! » (3). Il s’affiche dans le monde avec Mme Dam­breuse. Mort de M. Dambreuse qui, au désespoir de sa femme, a légué toute sa fortune à Cécile. Frédéric doute s’il veut vraiment épouser sa veuve. Affaibli par une attaque, Arnoux vend des objets pieux. Rosanette accouche d’un enfant de Frédéric, mais il meurt presque aussitôt. Pellerin fait le portrait de l’enfant mort-né (4). Frédéric emprunte de l’argent à Mme Dambreuse pour sauver Arnoux. En vain : il est parti au Havre avec sa femme. Frédéric avoue à Rosanette qu’il n’a jamais aimé que Mme Arnoux. On vend aux enchères les meubles et les objets personnels de Mme Arnoux. Deslauriers épouse Louise Roque. Louis- Napoléon Bonaparte a ordonné le coup d'Etat qui va le conduire à l’Empire. Dussardier, qui résistait au nom de la République, est tué d’un coup d’épée par Sénécal, naguère socialiste intransigeant, aussi intransigeant aujour­d’hui dans son nouvel habit de défenseur de l’ordre (5). « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots... » Vers la fin de mars 1867, Frédéric reçoit la visite de Mme Arnoux, les cheveux blanchis, prête peut-être à se donner à lui. Mais Frédéric recule, sentant « comme l’effroi d’un inceste ». Mme Arnoux le quitte. « Et ce fut tout » (6). Bilan désenchanté des destinées de chacun. Deslauriers raconte comment sa femme, Louise, s’est enfuie avec un chanteur. Les deux amis se rappellent ce jour où - ils avaient quinze ans - ils s’étaient approchés d’une maison interdite, la maison de la « Turque », et avaient fui à l’approche des femmes qui se tenaient à leur disposition. « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Frédéric. - Oui, peut-être bien ? C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Deslauriers » (7).

III- Analyse de L'éducation sentimentale : l'espace et le temps

Le temps de l’intrigue

La première partie s’étend sur plus de cinq ans, du 15 septembre 1840 jusqu’au lendemain de l’annonce de l’héritage (12 décembre 1845). Trait d’égotisme inhabi­tuel chez Flaubert : le 12 décembre est le jour anniversaire de sa naissance.

La deuxième partie va de décembre 1845 aux derniers jours de février 1848 (la révolution éclate le jour où, ayant donné rendez-vous à Mme Arnoux, Frédéric couche avec Rosanette).

Le premier chapitre de la troisième partie, long d’une cinquantaine de pages, couvre à peine quelques mois (de février aux journées de Juin 1848). Les chapitres 2,3,4,5 nous mènent au coup d’État du 2 décembre 1851. Le cha­pitre 6, après la brève évocation d’une durée d’une quin­zaine d’années environ, va jusqu’à ce jour de mars 1867 où Mme Arnoux vient retrouver Frédéric. Frédéric a alors quarante-cinq ans, Mme Arnoux plus de cinquante. Le chapitre 7 et dernier (« Vers le commencement de cet hiver ») nous situe dans un passé récent. Cet hiver est celui de 1868-1869 (passé récent du narrateur: le manus­crit sera achevé au printemps), à moins qu’il ne s’agisse de celui de 1869-1870 (présent du lecteur, lisant un roman qui a été publié en novembre 1869).

Le traitement du temps est donc très inégal au long du roman. Les événements politiques lui donnent son rythme :

Les premiers mois de la IIe République, riches en re­bondissements et en discussions de toute sorte, ont droit, à eux seuls, à une cinquantaine de pages (dont près de quinze, il est vrai, sont consacrées au séjour à Fontaine­bleau, où Frédéric et Rosanette s’abstraient de la poli­tique; mais pendant que se déroule cet épisode qu’ils ont choisi de rendre intemporel, Paris s’agite).

A l’inverse, au début du chapitre 6 de la troisième par­tie, quinze années sont résumées en une dizaine de lignes. Tout se passe comme si, Louis-Napoléon Bonaparte ayant réussi le coup d’État qui va le faire empereur, la politique n’existait plus en France. L’ordre règne, les manifestations et les discussions ont cessé.

Cette explication politique du traitement de la durée romanesque va toutefois de pair avec l’évolution per­sonnelle de Frédéric.

Si on excepte la « désertion » de Fontainebleau, Frédé­ric donne beaucoup de sa personne pendant les journées post-révolutionnaires, se prenant pour un héros. L’inten­sité exceptionnelle de son action nourrit le récit au début de la troisième partie. Le vide politique du Second Empire correspond au contraire au vide de sa vie : Mme Arnoux a disparu en même temps que les illusions de la IIe Répu­blique, on a même bradé aux enchères son mobilier au moment où se bradaient les espoirs des républicains. La vie de Frédéric, désormais, n’a plus d’« histoire ». Les voyages en paquebot que Flaubert avait accomplis pen­dant sa jeunesse ont été riches en enseignements ; ceux auxquels s’abandonne Frédéric à l’époque de sa maturité ne méritent pas qu’on s’y attarde. Au-delà du cas du héros du roman, il est normal que, du moment où l’on vieillit, le temps s’accélère et les jours raccourcissent.

La chronologie du roman est, sur deux points, très différente de celle de Madame Bovary : 1) pour l’essen­tiel (si on excepte un bref retour en arrière au chapitre 2 de la première partie), elle est linéaire, alors que celle de Madame Bovary offrait une plongée sur l’enfance et l’ado­lescence d’Emma. 2) elle est datée avec précision, surtout grâce à des événements politiques et artistiques qui bali­sent l’histoire du héros. A titre d’exemple : en décembre 1840 ont lieu des manifestations au Quartier latin contre Guizot (I, 4); la présence de l’Algérien Bou-Maza à l’hippodrome du Champ-de-Mars signale que la scène se passe en 1847 (II, 4), ainsi que la création du ballet Ozaï (ibid.), créé à l’Opéra de Paris le 26 avril 1847 (dans Madame Bovary, la représentation de Lucie de Lammermoor ne renvoyait à rien de réel), etc. Flaubert mentionne avec précision les dates imaginaires (15 septembre 1840: le retour à Nogent; 12 décembre 1845: l’héritage; fin mars 1867 : retour de Mme Arnoux) ; pour ce qui est des dates historiques, le lecteur les rétablit grâce à des évé­nements qu’il est censé connaître.

Géographie des lieux

La Seine est peut-être le lieu le plus important du roman. C’est sur son cours que débute le récit. Frédéric est allé au Havre s’occuper de ses chances d’hériter d’un oncle riche : la démarche portera ses fruits puisque cet héritage lui permettra de relancer sa vie à Paris (en d’autres termes : il relancera le roman). Il s’arrête à Paris avant de s’embarquer pour Nogent-sur-Seine. Pourquoi Flaubert, normand, a-t-il élu ce lieu qu’il connaissait mal comme pays natal de Frédéric ? On croirait qu’il l’a fait pour la valeur symbolique de son nom. La Seine coule, à l’image de la vie.

Pour l’essentiel, L’Education sentimentale est, comme Flaubert le notait au début de sa genèse, un « roman pari­sien ». À le prendre par son petit côté, il offre un document de choix sur le Paris des années 1840. La Seine joue, là encore, un rôle de premier plan puisque, au fil de son ascension bourgeoise, Frédéric parvient à la franchir. Au début, il occupe un hôtel garni rue Saint-Hyacinthe, sur la rive gauche (cette rue a aujourd’hui disparu à la suite du percement de la rue Soufflot). Puis il prend un logement sur le quai Napoléon, actuel Quai aux Fleurs, dans l’île de la Cité, soit entre les deux rives : de son balcon, il peut voir couler la Seine entre « les quais grisâtres » (I, 5), image de sa propre vie. Enfin, après avoir reçu son héritage, il occupe un petit hôtel rue Rumford (II, 2), sur la rive droite, dans l’actuel XVIIe arrondissement, un quartier où com­mencent à investir les nouveaux riches et qui prendra toute son expansion sous le Second Empire (voir E. Zola, La Curée). Si « monter » à Paris signifie aller en direction du nord, Frédéric connaît une ascension rapide.

Aller du centre de la capitale vers l’est, c’est-à-dire en direction des quartiers ouvriers, apparaît moins gratifiant : c’est le parcours que font les Arnoux, qui habitent rue de Choiseul (près des grands boulevards) la première fois que Frédéric est invité chez eux, mais qu’il retrouve rue Paradis-Poissonnière quand il revient à Paris. La déchéance sera plus spectaculaire encore quand Mme Arnoux rendra visite à Frédéric en 1867 : ruinés, les époux ont été obligés de quitter Paris pour la Bretagne. 

IV- Le titre du roman

Nous avons vu comment l’histoire du pauvre nègre explicitait le titre de la première Éducation sentimentale (voir ci-dessus, p. 64). Nous sommes tous de pauvres nègres, pourrait-on dire après avoir lu la seconde, c’est- à-dire que nous courons après un impossible bonheur. Faire son éducation, c’est comprendre qu’il est inacces­sible.

« Sentimentale » peut s’entendre en deux sens. L’édu­cation est sentimentale 1) parce qu’elle est celle des sen­timents (sens neutre), 2) parce qu’elle est entachée par le sentiment (sens péjoratif) ; ainsi Emma Bovary était-elle « de tempérament plus sentimental qu’artiste, cherchant des émotions et non des paysages » (I, 6), c’est-à-dire incapable de créer. Flaubert joue évidemment sur les deux sens.

Le sous-titre du roman, « Histoire d’un jeune homme », peut surprendre, dans la mesure où Flaubert a eu l’inten­tion, au départ, d’écrire « l’histoire morale des hommes de [sa] génération ». L’opposition n’est toutefois qu’appa­rente. Frédéric est un jeune homme représentatif de cette génération désabusée dont Flaubert a analysé le naufrage.

V- Analyse des personnages principaux de L'éducation sentimentale 

Frédéric Moreau

« Rappelle-toi Rastignac dans la Comédie humaine ! Tu réussiras, j’en suis sûr ! », dit Deslauriers à Frédéric au début du roman (1,2). A l’image du héros de Balzac, Fré­déric « monte » de la province vers Paris ; mais là s’arrête à peu près le parallèle. Si le roman ne fait pas « la pyra­mide », c’est parce que sa composition reflète la destinée de son héros. Le « meilleur » de la vie de Frédéric, c’est, pour finir, la galerie de prostituées qui offrirent un jour leurs charmes à sa naïveté d’adolescent. Aux yeux de Frédéric comme à ceux de Deslauriers, la poésie de cette promesse vient de ce qu’ils ne l’ont pas cueillie. Préférer aux réalités de l’existence de simples virtualités, c’est se placer dans une perspective d’échec.

Les virtualités de Frédéric sont celles de l’art, de la réussite sociale (par le droit, puis par la politique) et de l’amour.

L’art. Il a d’abord envisagé de devenir romancier, mais de son roman, il ne trouvera jamais que le titre : L’Archer de Charles IX. Mieux que personne, Flaubert sait qu’être romancier ne consiste pas à rêver un roman, mais à se donner toutes les peines pour l’écrire. Quand, pour se rap­procher de Mme Arnoux, sous l’influence du paysage nocturne qu’il vient de contempler dans Paris, Frédéric décide d’être peintre (fin du chapitre 4 de la première par­tie), il s’achète des pinceaux et un chevalet, comme s’il suffisait de rêver d’un paysage pour qu’il vienne s’inscrire comme par magie sur la toile. Cette fois encore, il mécon­naît que l’art naît, non seulement de l’inspiration, mais du travail. Hésitant entre la peinture et la poésie, il se demande s’il sera « un grand peintre ou un grand poète », manière de considérer le résultat (en l’occurrence la gloire) comme déjà acquis. Jamais Flaubert n’a voulu être un « grand écrivain » : il a travaillé à la manière d’un artisan afin de n’être pas trop indigne de son idéal. « Il me manque énormément, l’innéité d’abord, puis la persévérance au travail », écrivait-il à Louise Colet le 15 août 1846. De son manque de persévérance, il saura bientôt se corriger.

La réussite sociale. Elle échappera à Frédéric pour la même raison que la vocation artistique : il croit les choses faites avant de les avoir commencées. Prépare-t-il ses examens de droit ?

« Il se voyait dans une cour d’assises, par un soir d’hiver, à la fin des plaidoiries [...] » (I, 5).

Comme Emma Bovary, il se projette dans l’avenir sans mesurer le chemin qui y prépare.

En politique, il se berce de paroles, jugeant, dans la tourmente révolutionnaire, le peuple « sublime ». Défaut rédhibitoire aux yeux de Flaubert : il se contente de mimer, par la parole et la gesticulation, les grands révolution­naires. Différence capitale, toutefois, entre l’art et la poli­tique : le premier permet, à force de ténacité et d’idéal, d’atteindre à l’originalité ; la seconde oblige toujours à être le singe de ceux qui vous ont précédé.

L’amour. L’idéal n’est ici qu’une échappatoire pour fuir les réalités de la chair. Avec Mme Arnoux, Frédéric se conduit comme face aux paysages qu’il aimerait peindre : il s’incorpore la femme aimée, elle devient « presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d’exis­tence ». Tout se passe, en somme, comme si elle était déjà sienne. Or, la conquête, en amour comme en art, suppose une mise à distance grâce à laquelle s’évaluent les obs­tacles à franchir. La vie amoureuse dont il rêve s’exprime avec les mêmes accents, cette fois encore, que ceux d’Emma Bovary :

« Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées » (I, 5).

Sa rêverie est presque interchangeable avec celle d’Emma rêvant de se faire « enlever » par Rodolphe (voir ci-dessus, p. 93) ; rien d’étonnant, ils ont lu les mêmes récits de voyages, les mêmes romans à l’eau de rose.

Quand il revient de sa première soirée chez les Arnoux, Frédéric se contemple :

« Son visage s’offrait à lui dans une glace. Il se trouva beau ; - et resta une minute à se regarder » (I, 4).

Le tableau qui s’inscrit dans la glace est à sa mesure : il ne demande d’autre effort que celui de la contemplation et, lui renvoyant sa propre image, révèle son narcissisme.

Le début du roman a d’emblée caractérisé le person­nage : sur le bateau où la foule se pressait, il se tenait à l’écart, la tête emplie de rêves artistiques qui le distin­guaient des joies vulgaires de la bourgeoisie. Nul doute que le romancier partage son mépris pour la masse ; mais il se montre tout aussi ironique envers sa foi en « l’excel­lence de son âme ». Il en va toujours ainsi chez Flaubert : on est condamné parce qu’on s’agrège aux autres, et on fait sourire dès qu’on prétend s’en distinguer.

Au total, Frédéric connaît une vie aussi mouvementée que celle de beaucoup de héros de romans : il a au moins deux maîtresses, il est ruiné puis riche à nouveau, il par­ticipe plus ou moins à une révolution, il voyage. La nou­veauté de son personnage vient de ce qu’il subit les événements de son existence. A ce titre, il est un antihéros, préfigurant les personnages, ou plutôt les consciences narratives, du courant du « nouveau roman ». Représen­tatif de sa génération, il témoigne de la médiocrité d’une époque génératrice de fausses illusions.

Mme Arnoux

Son prénom est « Marie », comme celui de la prostituée de Novembre (voir ci-dessus, p. 56). Il n’est guère utilisé dans le roman parce que, pour Frédéric, elle demeurera toujours « madame Arnoux » : quand ils se retrouvent au bout de quinze années, elle s’écrie « Frédéric ! » et lui : « Madame Arnoux ! » (III, 6). Pourtant, à l’époque de leur plus grande intimité, « il l’appelait “Marie”, adorant ce nom-là, fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l’ex­tase, et qui semblait contenir des nuages d’encens, des jonchées de roses » (II, 6). Mais les vieux automatismes reviendront.

Son entrée dans le roman justifie son prénom : si elle est une « apparition », c’est au sens quasi religieux du terme. L’« éblouissement » que reçoit Frédéric, favorisé par le soleil qui « dardait d’aplomb », peut expliquer sa beauté surnaturelle. Au vrai, elle ne recevra pas, dans la suite du roman, beaucoup d’hommages masculins: son mari lui préfère des beautés médiocres (ce qui n’est certes pas une preuve), Deslauriers la juge « pas mal, sans plus » (s’il lui fait une déclaration, c’est qu’il s’est voué à imiter en tout Frédéric) ; quant à Rosanette, elle lui trouve « un teint de réglisse et des yeux grands comme des soupiraux de cave » (avis malintentionné d’une rivale, mais le dirait- elle si sa beauté s’imposait?). Emma Bovary est belle aux yeux de Charles, de Léon, de Rodolphe (tout près de renoncer pour ses beaux yeux à sa carrière de séducteur) ; surtout, elle reçoit vers le milieu du roman une consécra­tion qu’on peut dire objective (« Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque »). Mme Arnoux, elle, est d’un bout à l’autre tributaire du regard peut-être aveuglé de Frédéric - signe de la focalisation plus étroite pratiquée par Flaubert d’un roman à l’autre.

Sa beauté doit, aux yeux de Frédéric, à un type éternel de la beauté flaubertienne (brune avec ses bandeaux noirs), à son caractère maternel (elle est accompagnée de sa fille) et au rêve oriental qu’elle éveille en lui (son type créole, la négresse qu’elle a peut-être ramenée des îles). Pure illusion : Arnoux lui apprendra qu’elle est originaire de Chartres. Mais l’amour naît d’illusions, qui ont déjà fait leur œuvre quand elles se découvrent fausses.

Les vêtements qui ont d’emblée attiré l’attention de Frédéric parce qu’ils contribuaient à la grâce orientale de 1’« apparition » continueront de jouer un rôle primordial tout au long du récit. Il ne pouvait, explique le romancier, se la figurer autrement que vêtue, signe de la pudeur avec laquelle il contemple l’objet de son amour idéal, mais aussi bien de sa timidité et de la sourde volonté d’échec qui le conduit à s’attacher en priorité aux obstacles qui se présentent sur le chemin de sa conquête. Cet attache­ment à ses vêtements de même qu’à ses objets ou à son mobilier (qui donne un caractère déchirant à la vente aux enchères par laquelle se clôt le rêve) tourne parfois à cette déviation du sentiment amoureux qu’on nomme le fétichisme.

L’attitude de Mme Arnoux laisse une grande marge de liberté d’appréciation au lecteur : est-elle une femme sage et vertueuse, qui résiste courageusement à son amour pour Frédéric ? ou une bourgeoise timorée qui n’ose pas rompre avec un mari infidèle pour accepter le bonheur qui s’offre à elle?

La « génération » de L'éducation sentimentale

La galerie des personnages est beaucoup plus étoffée dans la seconde Education sentimentale que dans la pre­mière. L’éventail des classes sociales est toutefois limité (si on excepte le vicomte de Cisy et l’ouvrier Dussardier) à la bourgeoisie. L’une des nouveautés de la révolution de Février 1848 est qu’elle unit dans une coalition d’intérêts équivoque et éphémère toutes les couches de la bour­geoisie. Fasciné par la réussite sociale et l’aisance de Jacques Arnoux, subjugué par le prestige et la richesse des Dambreuse, Frédéric verra finalement s’effondrer tous ses modèles.

La fin du roman dressera le bilan des déchéances. Deux personnages ont « réussi » : Martinon, devenu sénateur, et le publiciste Hussonnet, qui a désormais la main sur tous les théâtres. Ces réussites sociales dérisoires font un peu pendant à la mise en gloire de Homais dans Madame Bovary, mais tandis que l’apothéose du pharmacien offrait au roman une fin ironiquement ascendante (manière de « faire la pyramide »), les deux courtes phrases qui saluent le couronnement des ambitions de Martinon et de Hussonnet passent presque inaperçues. Chaque person­nage est puni par où il a péché : le vicomte de Cisy, entiché de sa noblesse, est confiné dans un château ; Pellerin, peintre médiocre, a fini par tomber dans la négation même de l’art (ou le comble du réalisme), la photogra­phie ; Rosanette, à force de se montrer d’une sensualité gourmande, est devenue « énorme » ; Regimbait, pilier de cabaret, a pour ainsi dire séché sur place.

Frédéric et Deslauriers sont victimes d’une forme de régression sentimentale. Le tableau qui s’offrait à leurs envies d’adolescents mérite d’être démystifié aussi bien que la grande passion de Frédéric : Mme Arnoux, Chartraine ressemblant à une « créole » le faisait rêver à des climats exotiques ; « Turque » pour la seule raison qu’elle se nommait Turc, la tenancière de la maison de passe riche en trésors n’était probablement qu’une vulgaire maquerelle de la région.

VI- Les descriptions dans le roman de Flaubert

Elles sont encore plus nombreuses et tiennent plus de place que dans Madame Bovary. Cette importance accrue doit à la focalisation plus étroite du récit et à la passivité plus grande de son héros. Ce qui est donné à imaginer au lecteur de l’apparence des personnages (voir Mme Arnoux) et des lieux est en effet tributaire au premier chef du re­gard de Frédéric. Celui-ci agissant peu, le récit est envahi par la contemplation.

La focalisation se met en place dans les deux premières pages du roman. A la description de Frédéric, aperçu par un observateur extérieur comme « un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son bras », se juxtapose la description du paysage qui défile (ce que voit Frédéric et ce que voient les autres pas­sagers). Puis s’impose l’évocation de ce que rêve Frédé­ric et de ce qui va attirer son attention sur le pont : en premier lieu ce quadragénaire beau parleur qui aura bien­tôt des raisons supérieures de l’intéresser.

Le lecteur ne pourra pas toujours faire le partage, au long du récit, entre les paysages tels qu’ils sont vus par Frédéric et ceux qu’il faut attribuer au narrateur. Cette indécision est consubstantielle à l’ironie du romancier, qui nous laisse juger jusqu’à quel point il est complice de son héros. Deux descriptions permettent d’illustrer cette ambiguïté :

  • À la fin du chapitre 4 de la première partie, Frédé­ric, sortant du premier dîner chez les Arnoux, rentre à son domicile à pied, ce qui le conduit naturellement à traver­ser la Seine. Le paysage est ainsi décrit :

« Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfi­niment, et de longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l’eau. Elle était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les grandes masses d’ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve. Des édi­fices, que l’on n’apercevait pas, faisaient des redoublements d’obscurité. Un brouillard lumineux flottait au delà, sur les toits ; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait. »

Cette description fait l’objet d’un paragraphe homo­gène où n’est mentionnée nulle part la présence de Fré­déric. Mais le paragraphe suivant commence ainsi : « Il s’était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l’air. » Le plus-que-parfait « s’était arrêté » indique que Frédéric était déjà immobile pendant que pouvait se voir ainsi le paysage de la Seine, donc qu’il s’était arrêté pour le contempler. D’autre part, cette description est dominée par des notations de couleur ou de lumière (brillaient, rouges, couleur ardoise, plus clair, lumineux) et de volumes (profondeur, masses d’ombre, redoublements d’obscurité). Elle ressemble à la vision d’un peintre. Or, c’est quelques lignes plus bas que Fré­déric hésite entre sa vocation de peintre ou de poète, et il choisit la peinture. Sa décision est issue du tableau qu’il vient de contempler et, en un sens, de composer : il ne fait désormais aucun doute que la description était 1’« œuvre » du personnage.

  • Quand Frédéric revient à Paris à la suite de son héri­tage (deuxième partie, 1), la voiture tourne dans Ivry. « Tout à coup il aperçut le Panthéon. » Suit un long paragraphe où défilent des quartiers misérables. Le nom de Frédéric n’y figure pas, mais le paragraphe s’achève ainsi :

« Une pluie fine tombait, il faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui le soleil resplendis­saient derrière la brume. »

Le « il » renvoie sans ambiguïté possible au héros, tandis que les deux yeux ne peuvent être que ceux de Mme Arnoux. On comprend que c’est en contraste avec cette nouvelle « apparition » surnaturelle qu’ont été vues auparavant les façades lépreuses, les enseignes de mauvais goût, la population laborieuse qui choquaient la préten­tion à la distinction de Frédéric.

Décrire, ce peut être, pour un romancier, donner à voir, le cas échéant comme un document, la réalité qu’est censé représenter son roman. Ce peut être aussi, en figurant ce à quoi s’attarde le regard d’un personnage, caractériser celui-ci. Cette deuxième fonction prend le pas dans le roman moderne que certains font précisément débuter avec L’Education sentimentale.

Dans un roman d’action, la description tend à se limi­ter aux repères indispensables à la représentation du par­cours ou des gestes du héros. Au contraire, dans un roman où le héros agit peu, la contemplation du monde extérieur envahit sa conscience ; l’étendue des descriptions est dès lors le reflet de son inaction. Les descriptions du château et de la forêt de Fontainebleau sont exemplaires : loin d’être un fragment de guide touristique, elles signifient la volonté de Frédéric (et de Rosanette, sa complice) d’ou­blier dans la splendeur de l’Ancien Régime et dans une nature centenaire les impératifs de l’actualité.

VII- La réception de L'éducation sentimentale

La critique fut peu indulgente. Elle formula dans l’en­semble les reproches auxquels Flaubert s’attendait dès le début : le roman présente une succession de tableaux, mais sa composition est insuffisante. L’épisode final de la « Turque » est souvent cité comme une preuve de la bas­sesse de Flaubert. George Sand prend la défense du roman dans La Liberté (22 décembre 1869), mais son article semble un peu embarrassé. « Tu ne sais pas combien ton livre est original, et ce qu’il doit froisser de personnalités par la force qu’il contient », écrit-elle avec plus de convic­tion à Flaubert. Sans être désastreuses, les ventes seront inférieures à celles de Madame Bovary et de Salammbô.

La postérité corrigera l’injustice. « L’Éducation, livre si vaste, si travaillé, si hautement “écrit”, avec ses mer­veilleux passages inscrits sur le vide, où s’emmagasine une tristesse à travers laquelle une sorte de fente laisse fuir toute grandeur morale, - brille d’un éclat malade et se range ainsi parmi les curiosités du musée de la littéra­ture », écrit Henry James en 1902 (Gustave Flaubert, trad. M. Zéraffa). Marcel Proust, dans son article « À pro­pos du style de Flaubert » (La Nouvelle Revue française de janvier 1920, repris dans Contre Sainte-Beuve, Pléiade, Gallimard), a montré comment L’Éducation sentimentale avait accompli la « révolution » commencée avec Madame Bovary (« ce qui jusqu’à Flaubert était action devient impression »). Grâce à l’emploi si particulier de l’impar­fait, notamment, le roman « est un long rapport de toute une vie, sans que les personnages prennent pour ainsi dire une part à l’action ».


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