Madame Bovary, roman de Gustave Flaubert, est publié en 1857. Son auteur est traduit en justice la même année, pour "offense à la morale publique". La publicité faite autour de ce procès garantit le sucès de Madame  Bovary, dont le premier tirage, de vingt mille exemplaires, est rapidement épuisé. Ce roman de Flaubert se présente comme un roman réaliste travaillé par des éléments romantiques. Cette tension entre réalisme et romantisme est exprimée par Flaubert dans une correspondance datant du 16 janvier 1852 : « Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est pétri de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut. »  

L'acte de naissance de Madame Bovary, "le livre sur rien", est à rechercher dans l'ambition de faire un roman "qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style", "à lui seul une manière absolue de voir les choses". De cette exigence jamais trahie, découle une torture permanente dont témoigne la correspondance de l'écrivain : la rédaction de Madame Bovary s'étale ainsi sur plus de cinq années, chaque page étant travaillée et retouchée jusqu'à l'épuisement. 

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I- Résumé de Madame Bovary (par chapitres)

Première partie

Un compagnon de collège de Charles Bovary se sou­vient que Charles fut dès son arrivée, avec son invrai­semblable casquette et sa façon incompréhensible de hurler son nom, la risée de toute la classe. Son enfance et ses médiocres études, qui lui permettent d’exercer la médecine à Tostes (il sera, non exactement médecin, mais officier de santé, ce qui constitue un grade inférieur). Il épouse une veuve, acariâtre et jalouse (chap. 1). Appelé à la ferme des Bertaux pour soigner la jambe du père Rouault, il est troublé par la beauté de sa fille Emma. Mort de la première madame Bovary (2). Charles obtient la main d’Emma, qui aurait désiré « se marier à minuit, aux flambeaux » (3). Elle devra se contenter d’une bonne grosse noce normande (4). La vie heureuse de Charles et le début des désillusions d’Emma (5). Les rêveries d’Emma au temps où elle était au couvent (6). Sa vie quo­tidienne et sa mélancolie. Charles et elle sont invités à un bal au château de la Vaubyessard (7). Le bal, où elle danse avec un vicomte (8). Elle rêve de Paris et éprouve un mépris grandissant pour Charles. Inquiet pour la santé de sa femme, toujours plus languissante, celui-ci décide d’aller s’installer dans un bourg plus important, Yonville- l’Abbaÿe. Quand ils quittent Tostes, Emma est enceinte (9).

Deuxième partie

Description d’Yonville et présentation de ses princi­paux habitants, en particulier du pharmacien Homais, habitué à tonner en faveur de la Science et contre la reli­gion (1). Arrivée du couple Bovary. Un dialogue s’engage à l’auberge du Lion d’or entre Homais, Charles, Emma et un jeune clerc de notaire, prénommé Léon. Tandis qu’Homais étale son savoir, Emma et Léon se découvrent en commun des goûts romantiques et une propension à la rêverie (2). Emma accouche d'une fille, qu’elle met chez une nourrice. Un jour qu’elle lui rend visite, elle ren­contre Léon et fait le chemin à son bras. Celui-ci s’ennuie à Yonville tout autant qu’Emma (3). Il se torture pour trouver un moyen de lui faire sa déclaration (4). Emma se découvre à son tour amoureuse de Léon. Premières démarches de M. Lheureux, marchand de nouveautés, pour tenter Emma. Les souffrances de Léon et d’Emma (5). Emma va trouver l’abbé Bournisien, qui reste sourd à ses appels au secours. Désespérant de pouvoir un jour conquérir Emma, Léon part pour Paris. Homais annonce la probable tenue à Yonville de comices agricoles (6). Charles se désespère de la dégradation de la santé de sa femme. Rodolphe Boulanger, riche propriétaire et homme à bonnes fortunes, vient chez les Bovary pour faire saigner un de ses domestiques et tient à Emma des propos galants (7). « Ils arrivèrent, en effet, ces fameux Comices ! » Tan­dis que retentit la sottise des discours officiels, Rodolphe entretient Emma avec l’art consommé d’un Don Juan (8). Avec l’approbation bénigne de Charles, Rodolphe propose à Emma de la divertir en l’emmenant faire du cheval. Elle se donne à lui. Ils se revoient et elle prend le risque de lui rendre elle-même visite à son château de la Huchette (9). Ses imprudences ont pu donner l’éveil aux villageois notamment à Binet, le percepteur. Ses rendez-vous avec Rodolphe se font la nuit, sous la tonnelle où elle causait jadis avec Léon. Un élan d’amour pour sa fille l’incline au repentir (10). À l’instigation d’Homais, qui y voit une source de gloire pour Yonville, Charles consent à opérer d’un pied-bot Hippolyte, le garçon de courses de l’au­berge du Lion d’or. L’opération échoue et, la gangrène gagnant, on doit couper la jambe du garçon. Emma éprouve envers son mari toute la rage de l’humiliation (11). Elle et Rodolphe recommencent à s’aimer. Ses pro­digalités à l’égard de son amant encouragent les visites de Lheureux. Elle s’épanouit dans l’adultère et rêve de quitter Yonville en compagnie de Rodolphe. Celui-ci, après avoir paru consentir à son projet, cherche le moyen de se débarrasser de cette maîtresse devenue trop encom­brante (12). Il rédige une lettre de rupture. Quand elle la reçoit, Emma éprouve un vertige de suicide. Sa santé donne pendant plusieurs mois les plus sérieuses inquié­tude (13). Lheureux réclame avec de plus en plus d’in­sistance le remboursement des achats pour lesquels il a fait crédit à Emma. Celle-ci se tourne vers la religion. Un opéra qui se donne à Rouen et où doit se produire un célèbre ténor est censé divertir Emma (14). A l’Opéra, Emma communie avec la passion de l’héroïne de Lucie de Lammermoor. À l’entracte, Charles Bovary a croisé Léon. Ils se retrouvent tous trois après le spectacle et Charles, que ses obligations rappellent à Yonville, encourage sa femme à rester un peu plus longtemps à Rouen (15).

Troisième partie

La passion de Léon pour Emma se réveille. Il l’avoue à Emma et lui donne rendez-vous pour le lendemain dans la cathédrale. Après s’être tant bien que mal débarrassé du Suisse qui prétendait leur faire admirer les merveilles de l’endroit, Léon entraîne Emma dans un fiacre qui, rideaux baissés, va errer longuement dans la ville et les alentours (1). De retour à Yonville, Emma assiste à l’esclandre que Homais fait à son commis Justin. On finit par lui appren­dre, comme incidemment, la mort de son beau-père. Mme Veuve Bovary, séjournant chez son gendre et sa belle-fille, constate les dépenses du ménage, auxquelles pousse toujours Lheureux (2). Emma connaît durant trois jours à Rouen, avec Léon, « une vraie lune de miel » (3). Elle obtient de Charles la permission d’aller régulière­ment à Rouen sous prétexte de prendre des leçons de piano (4). Elle s’y rend désormais tous les jeudis et vit avec Léon un bonheur enivrant, mais Lheureux est là pour lui rappeler ses dettes (5). En visite à Rouen, Homais, accaparant Léon, provoque un contretemps dans son ren­dez-vous avec Emma. Les demandes de remboursement de Lheureux se font plus pressantes. L’ennui gagne les deux amants, qui ne savent comment se résigner à la rupture. Un soir, en rentrant à Yonville, Emma apprend qu’on a ordonné la saisie de ses meubles et effets (6). Aux abois, elle demande à Léon de voler de l’argent à son étude. Il élude sa demande. Sur les conseils de sa bonne, elle va demander de l’aide au notaire, maître Guillaumin, qui tente d’abuser de la situation. Elle tente, sans plus de succès, une démarche auprès de Binet, le percepteur. Lui vient enfin l’idée d’aller chercher du secours auprès de Rodolphe, son ancien amant (7). Sincère ou non, Rodolphe se dit impuissant à lui fournir de l’aide. Désespérée, elle se précipite chez le pharmacien où elle sait trouver de l’arsenic. Quand Charles rentre, il la trouve allongée. Le poison a commencé de faire effet. Deux médecins, suc­cessivement convoqués, s’avouent incapables de la sau­ver. À l’agonie, elle croit entendre le chant d’un aveugle hideux qui escortait la voiture dans laquelle elle se rendait à Rouen (8). Tandis que Charles est au désespoir, Homais et l’abbé Boumisien poursuivent leurs étemelles querelles au chevet de la morte (9). Arrivée du père Rouault et obsèques d’Emma (10). Homais prospère dans la voie de la Science et du Progrès. Resté seul avec sa fille, la petite Berthe, Charles, dont les difficultés financières s’accroissent, rencontre Rodolphe dont il a fini par décou­vrir la correspondance avec Emma et il lui dit qu’il ne lui en veut pas. Un jour, Berthe découvre son père mort. Elle travaille aujourd’hui dans une filature de coton. Homais vient de recevoir la croix d’honneur (11).

II- Analyse de Madame Bovary

1. Le temps de l'intrigue

Si on s’en tient au sujet principal du roman, il raconte l’histoire d’une vie. Un retour en arrière, assez bref, fera connaître les années d’enfance et d’adolescence d’Emma. Quelques années s’écoulent, à Tostes puis à Yonville, qui sont celles de sa vie conjugale avec Charles. Les repères temporels sont rares : il faut, si on veut les indiquer pré­cisément, se fier au retour des saisons. A supposer que, à l’époque où elle rencontre Charles, Emma ait environ dix-huit ans (âge où il convient qu’une jeune fille de l’époque trouve un mari), elle n’a pas atteint la trentaine quand elle met fin à ses jours.

Les événements extérieurs ne sont guère d’un plus grand secours. Notons au premier chapitre la date de 1812: elle est à peu près celle du mariage du père de Charles, qui est né quelque temps après (combien, au juste?). L’intrigue se déroule sous la monarchie de Juillet (1830-1848). Plusieurs années ont passé après la mort d’Emma quand le roman atteint son dénouement, puisque la petite Berthe travaille en usine. On peut supposer que la dernière phrase, écrite au présent (« Il vient de recevoir la croix d’honneur »), coïncide avec ce qu’il est convenu d’appeler le présent du narrateur, soit 1856, date de la publication du roman en revue. Voici longtemps qu’Ho- mais attendait d’être décoré : il a dû solliciter la croix de trois régimes, la monarchie de Juillet, la IIe République et le Second Empire, avant de l’obtenir enfin. Il est vrai que la « croix d’honneur » à proprement parler n’était attribuée que sous la monarchie. Mais que Berthe ait déjà l’âge de travailler en usine laisse supposer que quelques années se sont écoulées depuis la mort de sa mère.

S’il en est ainsi, la révolution de Eévriér 1848 et les journées de Juin qui se sont ensuivies ont eu lieu pendant la durée de l’intrigue. On n’en a eu, dirait-on, aucun écho à Yonville. Ce bourg de province semble intemporel, il échappe à toute emprise de l’Histoire. Sur ce point, Flau­bert aura l’occasion de se rattraper avec les romans sui­vants.

2. La géographie des lieux

Les « scénarios » (le mot est de Flaubert), manuscrits qui donnent les plans et les étapes de la composition du roman, comportent deux plans de Yonville dessinés par Flaubert. Sous prétexte que Delamare (l'officier de santé qui a inspiré à Flaubert le personnage de Charles Bovary) avait exercé à Ry et qu’on a pu trouver quelques similitudes entre ce village et les plans de Flaubert, certains en ont conclu que, sous un nom imaginaire, Yonville désignait Ry.

Flaubert avait pourtant mis les choses au point, en affirmant que Yonville « est un pays qui n’existe pas » (à Émile Cailteaux, 4 juin 1857). Il l’a imaginé sur le modèle d'un banal bourg normand, mais selon les besoins de l’intrigue ou suivant sa fantaisie. Où trouverait-on une mairie présentant à son premier étage un temple grec, au second un ensemble de caractère médiéval, et s’achevant en pointe sur un coq patriotique (II, 1) ? Cette accumula­tion de savoirs (Antiquité, Moyen Âge, époque moderne) est typique de l’invention flaubertienne. Faisant la pyra­mide, la mairie imite d’ailleurs la pièce montée de la noce (1,4), qui superpose elle aussi un donjon à un temple avec portiques, avant de s’achever, non par la Patrie, mais par l’Amour. La proximité de la maison des Bovary avec l’auberge et avec la pharmacie, mieux encore le che­min qui mène vers la demeure de la nourrice ou celui qui part, sous d’éventuels regards indiscrets, en direction du château de la Huchette, tout cela a été soigneusement conçu par Flaubert.

Qu’une ville soit inventée n’empêche pas que le lecteur ait besoin, pour satisfaire son imagination, de la situer approximativement sur la carte. La relative proximité de

Neuchâtel, d’où on appelle le docteur Canivet quand se révèle l’incompétence de Charles, l’éloignement de Rouen tel qu’il ressort de la longueur des trajets de L’Hirondelle (la voiture qui amène les Bovary et qui servira ensuite les escapades d’Emma), font supposer qu’Yonville se trouve à l’est de la Normandie, non loin de la frontière avec la Picardie. Tostes (sans doute inspiré de Tôtes, petit village normand) ne jouant qu’un rôle accessoire, l’autre lieu principal du roman est Rouen, dont Emma voit se déployer la grandeur de la côte du Bois-Guillaume. Même si, la cathédrale et le trajet du fiacre exceptés, Flaubert ne donne guère de précisions sur la topographie rouennaise, nous sommes ici dans des lieux qui se réfèrent à une réa­lité. Reste un autre lieu, mythique celui-là: Paris, dont Emma rêve sans jamais avoir le bonheur de s’y rendre.

3. Les personnages de Madame Bovary

Emma Bovary

  • Portraits d'Emma Bovary

Emma entre dans le roman par le regard de Charles (I, 2). Il est « surpris par la blancheur de ses ongles » et la beauté de ses yeux. La suite du portrait d’Emma, brune et sensuelle, découvre au lecteur l’idéal de la femme chez Flaubert. Elle sera vue ensuite, à nouveau, par les hommes qui vont l’aimer: vision presque fantastique de sa sil­houette se chauffant devant la cheminée du Lion d’or et dont le possible érotisme est miné par le gigot qui fait par­tie du tableau (II. 2). On croirait d’abord que la vision n’est pas focalisée : c’est la phrase qui suit (« De l’autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait silencieusement ») qui indique qu’elle est vue ainsi par Léon. Moins romantique que Léon, Rodolphe aperçoit en elle la femme à conquérir, riche de promesses sensuelles: « Elle inclinait la tête sur l’épaule, et l’on voyait entre ses lèvres le bout nacré de ses dents blanches » (II, 8). À l’époque où elle s’épanouit dans l’adultère avec Rodolphe, intervient enfin un portrait qui ne semble pas dû à un regard particulier : '

« Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque ; elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l’enthousiasme, du succès, et qui n’est que l’harmo­nie du tempérament avec des circonstances » (II, 12).

Le portrait se poursuit pendant plus d’une demi-page, en longues phrases signifiant une contemplation tran­quille et comme intemporelle. Au reste, si elle est appe­lée ici « madame Bovary » p]utôt qu’Emmai c’est qu’elle est peinte telle qu’elle apparaît alors aux yeux de tous. On ne considérera donc pas comme une focalisation à retar­dement la dernière phrase du paragraphe : « Charles, comme aux premiers temps de son mariage, la trouvait délicieuse et tout irrésistible. » Charles la voit comme la voient tous les autres, ajoutant à son regard la teinte d’un amour vrai et durable. L’ironie veut que le romancier ait indiqué, au cours du portrait, que c’était l’adultère qui épanouissait Emma. Ainsi, toujours aussi benoît, Charles s’émerveille-t-il de posséder une aussi belle plante, alors qu’elle n’est si belle que parce qu’elle est arrosée par un autre.

La chevelure d’Emma peut donner un indice de son évolution au cours du roman. Ses cheveux sont sagement lissés en bandeaux noirs quand, toute jeune fille encore, elle apparaît pour la première fois à Charles. Dans le portrait où elle figure en pleine maturité, la chevelure s’est émancipée :

« On eût dit qu’un artiste habile en corruptions avait dis­posé sur sa nuque la torsade de ses cheveux : ils s’enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de l’adultère, qui les dénouait tous les jours. »

À l’Opéra de Rouen, Charles, pour une fois perspicace, dit en parlant de Lucie de Lammermoor : « Elle a les che­veux dénoués : cela promet d’être tragique. » Sur son lit de mort, Emma aura pareillement « les cheveux dénoués »

  • Le romanesque

Tel Don Quichotte qui, ayant lu des livres de chevale­rie où sont racontés des exploits d’un temps révolu, se lance à travers le monde pour en accomplir de semblables, Emma Bovary croit que la vie va lui apporter ce qu’elle a lu dans les livres, et particulièrement dans lès romans. C’est une des définitions du mot « Romanesque » : la confusion de la vie réelle avec les histoires racontées dans les romans. Une différence, toutefois, entre Emma et le héros de Cervantès : celui-ci poursuit un rêve généreux, Emma cherche éperdument son bonheur au mépris de celui des autres, et particulièrement de sa fille.

Emma Bovary (la métaphore prend sens en raison du rôle de Lheureux) vit à crédit. Les romans faciles vous accordent du crédit: si vous logez dans une maison modeste, ils vous proposent un château. Faut-il revenir à la réalité une fois la lecture du roman terminée ? On prend alors un autre roman, qui relance le rêve. Les romans à l’eau de rose fonctionnent par séries (voir, aujourd’hui, la collection « Harlequin »). Lheureux de même propose du rêve (un rêve oriental, grâce aux tissus) et, comme les séries romanesques, une fuite en avant. Un jour, le roman prend décidément fin. Il faut acquitter la facture. Emma paie, au prix fort et d’un coup, toutes ses dépenses.

« J’ai tput lu », se dit-elle dans un moment de décou­ragement (I, 9). C’est à peine exagéré. Ces lectures ont commencé au couvent. L’ennui de la vie conjugale les multipliera. Les romans lui ont donné l’idée qu’on se marie à minuit, aux flambeaux, puis que la vie est faite de voyages à Venise et de valses au bras d’un homme qu’on admire. Quand elle élabore ses projets de fuite avec Rodolphe, ce sont des romans qu’elle se récite:

« Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Sou­vent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. »

Et ainsi de suite (II, 12). Curieux imparfaits (« elle était emportée », « ils allaient »...) qui, mieux qu’un futur, donnent consistance au rêve. A vrai dire, c’est tout un: Emma fait l’impasse sur le présent, et son passé de lec­trice déteint sur un avenir qui n’a d’autre programme que la trame de ses lectures.

Quand elle assiste à la représentation de Lucie de Lam- mermoor, opéra de Donizetti, elle en connaît le livret par cœur, parce qu’il est tiré d’un de ses romanciers favoris, Walter Scott. (II, 15). Elle aime l’opéra, pourrait-on pen­ser. Elle aime en réalité l’histoire des malheurs de Lucie, qui lui apparaissent comme une projection de sa propre histoire.

  • La fatalité

« C’est la faute de la fatalité », dira Charles à la fin du roman. Il avait déjà prononcé ce mot en guise d’excuse après le ratage de l’opération du pied-bot. Emma est-elle victime de la fatalité ? Le malheur a voulu que, âme roma­nesque, elle épouse l’homme le plus prosaïque qui soit; que, désirant un fils, elle ait une fdle ; que l’homme qui lui révèle enfin l’amour soit un vil Don Juan. Il serait vain, pourtant, de refaire l’histoire. Ce qui est une fatalité, aux yeux de Flaubert, c’est la vie elle-même. Notre principale malchance est d’être né. Le seul homme qui pourrait rendre Emma heureuse, c’est ce « vicomte » (du moins, on l’appelle ainsi) qui l’a fait valser à la Vaubyessard et dont elle garde le porte-cigares (mais est-ce bien le sien ?) comme une relique de cette soirée. Elle croit l’apercevoir un jour (simple fantasme ?) aux rênes d'un élégant cabrio­let dans une rue de Rouen. Le vicomte lui offre sa seule chance de bonheur parce que, en réalité, il n’existe pas. Eût-il pris consistance dans son existence, il se fût révélé un mari aussi médiocre ou un amant aussi volage qu’un autre.

Il est vrai que la tragédie d’Emma est en premier lieu celle d’une provinciale mariée. Le roman porte son nom pour titre, comme beaucoup de romans du XIXe siècle (Corinne, Eugénie Grandet, Ursule Mirouët, Renée Mau- perin...). Mais c’est plus exactement le nom de son mari, précédée de ce « madame » qui lui a causç tant de mal­heurs. « Ce n’est pas votre nom, d’ailleurs ; c’est le nom d’un autre ! » lui dit finement Rodolphe lors de la scène des comices (II, 9). Est-ce donc là sa fatalité ? Comme pour tenter une contre-épreuve, Flaubert racontera dans L’Education sentimentale de 1869 l’histoire d’un jeune homme vivant à Paris. Sa vie aussi sera un ratage. Du moins sa condition lui épargnera-t-elle le déshonneur et le suicide.

« On la trouve partout en France, dans toutes les classes, dans tous les milieux », écrira Zola. « Elle est la femme déclassée, mécontente de son sort, gâtée par une senti­mentalité vague, sortie de son rôle de mère et d’épouse. Elle est encore la femme promise forcément à l’adultère » (article de 1875, recueilli dans Les Romanciers natura­listes, 1881). En effet, le bovarysme, nom que Jules de Gaultier donnera en 1892 à une étude de psychologie conçue d’après le personnage de Flaubert, est répertorié comme un phénomène en principe spécifiquement fémi­nin.

  • « Madame Bovary, c ’est moi »

Cette phrase, Flaubert ne l’a jamais écrite. Il aurait dit à une amie, Amélie Bosquet: « Madame Bovary, c’est moi - d’après moi. » L’authenticité du mot est plausible.

Flaubert aussi a « tout lu ». Lui aussi a été désenchanté par la vie. La sensibilité nerveuse de son héroïne, presque pathologique, est aussi la sienne. Lui aussi a rêvé de voyages : « Au coin de mon feu je rêve de voyages, de courses à n’en plus finir » (à Louise Colet, 12 décembre 1847) ; il rêve comme Emma (et son saint Antoine) de se fondre dans la nature, de ne faire qu’un avec elle, au point que, quand il écrit la scène où son héroïne s’abandonne à Rodolphe, sentant « le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait » (II, 9), il n’a pas de difficulté à coïn­cider avec elle plutôt qu’avec son séducteur. Entrer dans « des rêves de jeune fille », confiait-il en composant son roman : en un sens, il retrouve là sa vraie patrie. Cette communion de tempérament est-elle contradictoire avec ce qu’il dira à sa correspondante Mlle Leroyer de Chante- pie : « Madame Bovary n’a rien de vrai. C’est une histoire totalement inventée ; je n’y ai rien mis ni de mes senti­ments ni de mon existence » (18 mars 1857) ? Que l’his­toire d’Emma ne soit pas son histoire, on le sait bien; quant à ses sentiments, on peut en douter. Mais Flaubert avait deux raisons au moins de prendre ses distances avec son héroïne.

D’abord, l’amour n’a jamais été pour lui une priorité. Il le dit à plusieurs reprises, avec une franchise désar­mante, à Louise Colet. Ainsi, le 30 avril 1847 : « Si donc tu prends l’amour comme un mets principal de l’exis­tence: non - comme assaisonnement: oui. » Ensuite, corollaire de la première proposition, il croit d’abord à l’Art. Emma, elle, est « plus sentimentale qu’artiste ». A défaut d’écrire, elle pourrait faire fructifier ses talents de pianiste: ils ne feront que servir d’alibi à ses rencontres avec Léon. Si Flaubert a eu des rêves de jeune fille, au moins a-t-il pris la peine de les écrire. Transmuer en art la sentimentalité qu’on porte en soi, comme on écrit la bêtise (c’est au fond tout un) : cet impératif fait toute la différence entre Flaubert et les personnages de ratés qu’il a conçus.

Charles Bovary 

Il est tout le contraire d’Emma (la fatalité...). La des­cription de sa casquette, au début du récit, résume le per­sonnage. Lui-même, présenté par ses cheveux, ses épaules, ses poignets, ses jambes, ses pieds chaussés de vilains souliers, n’a pas de regard pour traduire son expression. La casquette en est chargée : sa « laideur muette a des pro­fondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile » (I, 1). On opposera cette expression à celle d’Emma: « son regard arrivait franchement à vous avec une har­diesse candide » (I, 2).

Alors qu’Emma a « tout lu », lui n’a rien lu, ou peu s’en faut. Alors qu’il est censé avoir fait des études de méde­cine, les tomes du Dictionnaire des sciences médicales reposent, « non coupés », sur ses rayons (1,5). Il essaie de lire un peu, après le dîner, en prenant un abonnement à La Ruche médicale ; « mais la chaleur de l’appartement, jointe à la digestion, faisait qu’au bout de cinq minutes il s’endormait » (I, 9). Il se plonge enfin dans l’étude, pour opérer le pied-bot d’Hippolyte :

« Tandis qu’il étudiait les équins, les varus et les valgus, c’est-à-dire la stréphocatopodie, la stréphendopodie et la stréphexopodie (ou, pour parler mieux, les différentes dévia­tions du pied, soit en bas, en dedans ou en dehors), avec la stréphypopodie et la stréphanopodie (autrement dit torsion en dessous et redressement en haut), M. Homais par toute sorte de raisonnements, exhortait le garçon d’auberge à se faire opérer » (II, 11).

Mieux aurait valu qu’il s’abstînt. Il n’y a donc pas de place, dans Madame Bovary, entre les romans à l’eau de rose qui pervertissent les âmes faibles et les traités savants qui égarent les imbéciles ?

L’opposition entre Charles et Emma ressort encore à l’Opéra (II, 15). Lui cherche à comprendre les paroles.

« C’est que j’aime, reprit-il en se penchant sur son épaule, à me rendre compte, tu sais bien. » Se rendre compte, qui pourrait reprocher ce souci à qui que ce soit ? Sauf à lui reprocher la balourdise (la simplicité?) avec laquellê il exprime ce souci. Charles s’expose davantage au richcule quand il juge que la musique-nuit aux paroles; pour le coup, c’est qu’il n'entend rien à l’ôpéra. Mais Emma, qui connaît le livret par cœur et se laisse bercer parce qu’on chante sur la scène une histoire qu’elle prend pour la sienne, y entend-elle davantage? Naïf ou trop instruit, avec Flaubert, vous êtes dans tous les cas perdant.

Homais

Promis à un rôle accessoire dans les premiers scénarios du roman, il est le personnage que Flaubert a le plus amplifié en cours de rédaction. Fe nom d’Homais, précise Flaubert dans ses brouillons, signifie 1’« homme » par excellence ; il relaie à sa façon le « monsieur Prud- homme » de Henri Monnier, type de la bêtise bourgeoise satisfaite d’elle-même. Le pharmacien de Yonville prend en charge une partie du projet que Flaubert a déjà conçu et qu’il réalisera dans Bouvard et Pécuchet ', représenter la bêtise humaine sous sa forme savante. Ses longues tirades scientifiques, dès l’arrivée des Bovary à l’auberge du Lion d’or, contrastant avec les roucoulades de Léon et d’Emma, montrent à quel point la bêtise peut prendre des visages divers. Le caractère d’Homais est chargé par Flaubert : sensible à son propre sang, il est insensible à celui des autres (II, 7) et le plus important à ses yeux, au moment de la mort d’Emma, est qu’elle lui fournisse l’occasion d’inviter à sa table le prestigieux docteur Lari- vière (III, 8). Ses infinies discussions avec l’abbé Bour- nisien sur la religion prouvent à leur manière la bêtise qu’il y a, selon Flaubert, à vouloir conclure. Il joue enfin un rôle capital dans l’intrigue en poussant Charles à ten­ter l’opération du pied-bot: c’est à la suite de cette opé­ration ratée qu’Emma, qui s’efforçait de rentrer dans le droit chemin, s’abandonnera sans remords à l’adultère.

Sans doute fallait-il à Flaubert, pour s’opposer à la déchéance où sont entraînés tous les autres personnages, qu’une figure au moins donne au récit une pente ascen­dante. Ainsi la décoration d’Homais boucle-t-elle le roman sous la forme d’un triomphe ironique.

Autres personnages

Flaubert s’était exercé, dans sa première Éducation sentimentale, à entourer ses héros d’une galerie de com­parses. La galerie de Madame Bovary a davantage d’unité et de diversité à la fois. Elle compose, pour l’essentiel, la société d’Yonville. Chacun joue son rôle dans la partition de la bêtise humaine. Certains personnages rythment l’existence d’Emma, comme Lheureux, dont le nom anti­cipe ironiquement sur la destinée finale de l’héroïne. Il faut bien voir, en effet, que si Emma est réduite au sui­cide, c’est principalement parce qu’elle s’est endettée. L’Aveugle, dont elle entend la sinistre chanson au moment de mourir, est une autre figure de la destinée. On accordera aussi une attention particulière à Binet, le percepteur, qui aurait pu sauver Emma de la déchéance s’il avait au monde une autre passion que celle de fabriquer des objets avec son tour. Dans cet artisan, épris de perfection, on a pu voir une figure ironique de l’artiste au travail.

III- Madame Bovary, un roman réaliste ?

Le mouvement réaliste

Le roman est publié à l’époque où triomphe en France le courant réaliste, né en peinture vers 1848 avec Courbet.

On voit bien ce que signifie le réalisme pour un peintre : à la limite, le tableau provoquera un effet de trompe-l’œil. Les écrivains qui s’appliquent aux mêmes principes ten­tent, grâce au roman surtout, le cas échéant au théâtre, de donner l’illusion de la vie. Le réalisme se développe sous le Second Empire, en réaction contre une idéologie offi­cielle qui privilégie les beaux sujets et certaines formes d’idéal. Pour échapper à la censure, qui frappe les écrits politiques, les écrivains présentent sous le couvert de la fiction les médiocrités ou les misères de notre société. On réclame du romancier de l’honnêteté dans sa documen­tation et un style qui mette ses ouvrages à la portée d’un large public.

Flaubert et le souci de l’exactitude

L’honnêteté est ce qui fait le moins défaut à Flaubert. À prendre le roman par ce qui est loin d’être l’essentiel, il nous fournit un document très crédible sur ce qu’était la vie quotidienne d’un officier de santé, d’un apothi­caire qui en prend à son aise avec ses fonctions, et plus généralement sur la vie d’un bourg de province sous la monarchie de Juillet. Sur la technique de l’opération d’un pied-bot aussi bien que sur les mécanismes d’un endet­tement qui conduit à la saisie des biens, Flaubert s’est scrupuleusement renseigné. De même un grand peintre figuratif ne représente-t-il pas au hasard la position d’un muscle ou le tombé d’un drapé. Mais il ne nous vient pas à l’idée que là réside son principal mérite.

L’ambition de Flaubert va plus loin. Confiant à Louise Colet que beaucoup de Rouennais ignorent son existence, il médite la revanche qu’il prendra le jour où Madame Bovary sera publiée : « Mes compatriotes rugiront, car la couleur normande du livre sera si vraie qu’elle les scan­dalisera » (10 avril 1853). Au-delà de la précision des détails, c’est donc bien un tableau reflétant sa province qu’il veut composer.

Après la publication du roman, il entretiendra Mlle Le- royer de Chantepie, son admiratrice de province, du caractère d’Emma comme s’il s’agissait d’une personne réelle : « Et puis ne vous comparez pas à la Bovary - vous n’y ressemblez guère ! Elle valait moins que vous comme tête et comme cœur; car c’est une nature quelque peu per­verse, une femme de fausse poésie et de faux sentiments » (30 mars 1857).

Les personnages sont des « types »

« Aucun modèle n’a posé devant moi, Madame Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés », écrit Flaubert à Émile Cailteaux le 4 juin 1857, pour qui il détruit aussi la légende d’un « vrai » Yonville. « Ce qui n’empêche pas qu’ici en Normandie, on n’ait voulu découvrir dans mon roman une foule d’allusions. Si j’en avais fait, mes por­traits seraient moins ressemblants, parce que j’aurais eu en vue des personnalités et que j’ai voulu au contraire reproduire des types. »

L’absence de modèles réels précis n’éloigne pas Flau­bert du supposé réalisme de son roman : c’est à des types généraux et représentatifs de la société que veulent abou­tir les tenants de 1’« école réaliste ». À ce titre, ils se récla­maient de Balzac. Le rapprochement trop fréquent de son roman avec La Comédie humaine finira tout de même par exaspérer Flaubert : il en aura « les oreilles cornées » (fin mai 1857).

L’abondance des descriptions

Décrire, c’est, au moyen de mots, donner une idée aussi exacte que possible du réel. Or, Madame Bovary abonde en descriptions. Mais le paradoxe est que cette abondance même nuira à Flaubert aux yeux des « réalistes » : ainsi un compte rendu du roman publié dans la revue Réalisme lui reproche-t-il son attachement obstiné au détail, où se perd la vue d’ensemble. Quand Emma et Léon reviennent de chez la nourrice (II, 3), le romancier note en effet :

« Quelquefois, à la pointe des joncs ou sur la feuille des nénuphars, un insecte à pattes fines marchait ou se posait. Le soleil traversait d’un rayon les petits globules bleus des ondes qui se succédaient en crevant; les vieux saules ébranchés miraient dans l’eau leur écorce grise; au-delà, tout alentour, la prairie semblait vide. »

Il est évident que ce n’est pas une vue « réaliste » de la campagne normande que Flaubert veut ici donner, mais une idée de la rêverie d’Emma qui s’attache à des détails insignifiants. Si réalisme il y a, c’est un réalisme subjec­tif, c’est-à-dire conforme aux limitations, voire aux extra­vagances du regard d’un sujet.

Tout n’est pas vu par les yeux d'Emma dans le roman : Flaubert ira plus loin dans la voie du réalisme subjectif avec L’Éducation sentimentale. Mais les paysages ne se développent nulle part mieux que dans les passages où elle s’abandonne à sa rêverie ou à son ennui. Le romancier n’indiquant pas toujours nettement la frontière entre les passages focalisés et ceux qui ne le sont pas, on a souvent le sentiment d’une complicité entre lui et son héroïne.

Parfois, il décrit sans ambiguïté/d’un point de vue exté­rieur à celui d’Emma ; ainsi pour la casquette de Charles ou pour la pièce montée de la noce. L’extravagance de cette dernière est vraisemblable. Le lecteur en tirera-t-il pour autant la satisfaction de posséder un document sur les repas de noces normands au xixe siècle? L’observa­tion, après tout possible, d’une pièce montée réelle a sur­tout servi à Flaubert à libérer son délire descriptif et à étaler dans cet objet (où il y a du reste fort peu de chose à manger) toute la vanité humaine. On le dira avec plus de certitude encore à propos de la casquette de Charles, dont on doute qu’elle ait jamais eu de modèle, et qui permet surtout au romancier de résumer la bêtise involontaire du personnage.

Flaubert « En haine du réalisme »

« C’est en haine du réalisme que j’ai entrepris ce roman », écrit Flaubert à Mme Roger des Genettes le 30 octobre 1856, et, à Sainte-Beuve, il fera savoir après sa parution : « Ce livre est pour moi une affaire d’art pur et de parti pris. Rien de plus » (5 mai 1857). Sa conscience professionnelle l’oblige à respecter le vrai dans les détails, et, désireux de provoquer l’illusion (but de toute grande œuvre, à ses yeux), il tient à ce que son héroïne fasse pleurer dans les chaumières et qu’on trouve au roman une couleur typiquement normande. Mais il tient aussi à la réussite de sa composition et à l’harmonie de la moindre de ses parties. Quelque passion qu’il ait mise à raconter cette histoire normande d’une femme adultère, il n’a pu s’empêcher, en l’écrivant, de rêver à un livre qui aurait le moins de matière possible. « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne du style » (à Louise Colet, 16 janvier 1852).

IV- Le procès et la réception de Madame Bovary 

1. Le procès de Flaubert

Flaubert, Léon Laurent-Pichat, gérant de la Revue de Paris, et Auguste-Alexis Pillet, imprimeur, ont été pré­venus d’avoir « commis les délits d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Le procès commence le 29 janvier 1857. L’avocat impérial, Ernest Pinard, déclare avec une emphase comique : « L’art sans règles n’est plus l’art ! » Il reproche en particulier à l’au­teur d’avoir introduit dans son ouvrage « des détails lascifs » et d’avoir parlé des « platitudes du mariage » (c’est Emma qui, en fait, « retrouvait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage », III, 6). L’avocat de la défense, Mr Sénard, plaide en faveur de la moralité de l’homme, de l’œuvre et cite des exemples, chez nos grands auteurs du passé, d’autres immoralités apparentes. Le jugement est prononcé le 7 février. « Les passages incriminés, envi­sagés abstractivement et isolément, présentent effective­ment soit des expressions, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimes et honorables susceptibili­tés. » L’ouvrage mérite, selon le jugement, un « blâme sévère », certains passages incriminés sont retirés, mais les prévenus sont acquittés.

Flaubert sera reconnaissant à MSénard de sa belle plaidoirie et il lui dédiera le volume imprimé. Mais l’avo­cat avait dû, pour obtenir l’acquittement, défendre la morale de l’homme plutôt que l’art du romancier.

2. La réception du roman

Plus important pour la réputation du roman que l’article de la revue Réalisme, celui de Sainte-Beuve paru le 4 mai 1857 dans Le Moniteur universel fournira jusqu’aux cari­caturistes l’image d’un Flaubert, « fils et frère de méde­cins distingués » qui « tient la plume comme on tient le scalpel ». « Madame Bovary, c’est l’exaltation maladive des sens et de l’imagination dans la démocratie mécon­tente », écrit de son côté un critique très écouté comme Armand de Pontmartin (Le Correspondant, 27 juin 1857). Mais la plupart des grands écrivains de l’époque, Baude­laire, ou encore Barbey d’Aurevilly, Hugo, George Sand et même (paradoxe) Lamartine se montrent enthousiastes.

La postérité ne cessera de consacrer le roman comme un chef-d’œuvre et, pour beaucoup, comme le chef-d’œuvre de Flaubert. Pour Nathalie Sarraute, par exemple, la sub­stance même de l’œuvre est « ce qu’on a nommé depuis inauthentique ». « Le monde que voit Madame Bovary, tous ses désirs, ses imaginations, tous ses rêves, sur lesquels elle cherche à construire son existence, sont constitués par une succession de chromos fournis par toutes les formes les plus dégradées et galvaudées du romantisme. » C’est cette unification autour de l’inauthenticité qui, aux yeux de N. Sarraute, fait de Madame Bovary (avec Bouvard et Pécuchet) le livre le plus flaubertien de l’œuvre dans son ensemble.

Flaubert refusa qu’on adaptât la pièce au théâtre. La défense a été enfreinte après sa mort ; surtout, Madame Bovary est un des romans français qui ont été le plus souvent adaptés au cinéma, en France et à l’étranger.

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