I- Présentation de la tragédie

Racine emprunte le sujet de Britannicus (1669) à l’histoire romaine, plus précisément à Tacite. Les libertés qu’il prend avec l’historien, en particulier dans le personnage de Junie, répondent aux nécessités dramatiques et traduisent la vision janséniste du monde et de l’histoire, qui l’influence durablement. Britannicus, le fils de Claude et de Messaline, le frère d’Octavie, a été écarté du trône par les intrigues d’Agrippine. Veuve de l’obscur Domitius Aenobarbus, le père de Néron, elle a réussi à se faire épouser en secondes noces par Claude, à faire adopter son fils, marié à Octavie, par l’empereur malade, puis à l’imposer comme héritier de l’empire, au détriment du fils de Messaline.

II- Résumé de Britannicus : Histoire d'une chute programmée

Au début de la pièce, Néron, pour des raisons essentiellement politiques, a fait enlever Junie, promise à Britannicus, et la retient prisonnière au Palais, provoquant l’inquiétude et la colère d’Agrippine qui n’a pas été consultée sur cette décision. Il craint probable­ment que le mariage de la jeune fille, qui descend d’Auguste, avec le fils de Claude, ne renforce le poids politique du jeune prince. Comme ce mariage est un projet d’Agrippine, l’enlèvement de Junie est un coup d’éclat : non seulement il montre le peu de cas que l’empereur fait de son jeune frère adoptif, mais il marque la volonté d’indépendance d’un fils à l’égard d’une mère trop possessive, qui refuse d’abandonner son pouvoir et son autorité. Cependant, la vue de Junie trouble si profondément Néron que la passion vio­lente qui naît de leur rencontre transforme radicalement la situation dramatique. Britan­nicus n’est plus seulement un prétendant possible, il est un rival, d’autant plus détesté qu’il est davantage aimé. En refusant de s’effacer devant l’empereur, en rappelant à Néron ses origines, moins glorieuses que les siennes, Britannicus provoque le ressentiment et la haine de son rival et scelle son destin ; dissimulant ses véritables sentiments, prétextant un désir de réconciliation, Néron l’invite à un festin où il le fait empoisonner froide­ment ; mais Junie, se réfugiant chez les Vestales sous la protection du peuple, échappe pour toujours à la passion d’un prince fou de douleur.

III- Analyse : les personnage de Britannicus

Le personnage de Britannicus, s’il est profondément attachant, manque toutefois de relief et de densité. Il semble n’avoir aucun des desseins politiques que lui prête son frère : il a accepté le sort qui l’écarte du trône et ne retrouve ses ambitions que pour défendre l’objet de son amour. Il ne manque ni de courage ni de noblesse (dans la scène 8 de l’acte III, qui l’oppose à Néron), mais l’aveuglement et l’inconscience qui le caractéri­sent l’empêchent d’agir sur les événements.

Il manque totalement de lucidité : lui qui a toujours vécu à la cour, il n’en soupçonne ni les hypocrisies ni les dangers ; il n’est pas capable d’analyser la situation dans laquelle il se trouve, encore moins de la maîtriser. La confiance qu’il place en Agripppine, qui ne songe qu’à l’utiliser comme un pion dans le jeu qu’elle conduit pour garder le pouvoir (scène 3 de l’Acte III), frise le ridicule (scène 4 de l’Acte I), alors même qu’il sait le rôle qu’elle a joué dans la mort de son père et dans sa propre disgrâce. Ayant provoqué Néron avec une dureté d’autant plus blessante qu’elle se fonde sur la vérité, il n’écoute pas les conseils de Junie qui le pousse à la prudence, et marche le cœur en paix vers la mort. Britannicus manque non seulement de sens politique, mais il est complètement dépourvu de sens psy­chologique ; il est, dans son rapport avec les êtres, d’une naïveté désarmante ; la seule per­sonne dont il se méfie est la jeune fille qu’il aime, parce qu’elle a joué la froideur et l’indifférence, afin de le protéger (scène 6 de l’Acte II), alors qu’il se confie avec une totale sincérité à Narcisse, le méprisable affranchi qui l’espionne pour le compte de Néron. Bri­tannicus, c’est l’innocence dans la fragilité et l’illusion d’une éternelle adolescence.

Britannicus apparaît donc davantage comme une victime que comme un héros tra­gique, dont il n’a ni les faiblesses ni les grandeurs, parce qu’il n’en possède ni la volonté ni la lucidité. La critique a depuis longtemps observé que le couple des monstres (Agrippine-Néron) est beaucoup plus fascinant que le couple des victimes (Britannicus-Junie) et que, dans ce dernier, la jeune fille fait preuve d’une force d’âme et montre une tension tragique bien supérieure à celle de son amant. On peut s’étonner, par conséquent, que Britannicus ait donné son titre à la tragédie. C’est probablement parce qu’il est l’occasion, plus encore que l’obstacle, qui déclenche le mécanisme dont la pièce assure le développe­ment. Le sujet de la pièce, c’est la naissance d’un monstre : il fallait donc que la victime soit parfaitement innocente, pour souligner le caractère monstrueux d’un crime qui annonce tous les autres, de même qu’il fallait que le drame ne s’arrête pas à la mort de Britannicus, mais s’achève avec la fuite de Junie chez les Vestales, pour manifester l’échec du tyran et le redoublement de la haine dans le désespoir.

IV- Interprétations de la pièce

Deux interprétations méritent notre attention : celle de L. Goldmann et celle de R. Barthes.

  1. Lecture de Lucien Goldmann : 

Pour L. Goldmann (Le Dieu caché), la vision tragique oppose, chez Racine, un monde d’êtres sans conscience authentique et sans grandeur humaine et un personnage tragique, dont la grandeur consiste précisément dans le refus de ce monde et de la vie (p. 352). Au centre, il y a le monde, représenté par les fauves (Agrippine et Néron), les fourbes (Narcisse), les irréa­listes (Burrhus), les victimes pures, passives, sans aucune force intellectuelle ou morale (Britannicus) ; à la périphérie, il y a le personnage tragique, Junie, dressée contre le monde et repoussant jusqu’à la pensée du moindre compromis ; il y a un dernier personnage, absent et pourtant plus réel que tous les autres, à savoir Dieu (p. 363). Britannicus n’est donc pas le personnage principal de la pièce, ce n’est qu’un des multiples personnages qui constituent le monde et sa mort n’est qu’un épi­sode dont la seule importance est de déclencher le dénouement (p. 367). Le véritable sujet de la tra­gédie est le conflit entre funie et le monde, qui sera résolu par l’entrée de la jeune fille chez les Vestales, c’est-à-dire par sa fuite hors du monde et son entrée dans le règne de Dieu. « Tant que Dieu reste muet et caché, le personnage tragique est rigoureusement seul puisque aucun dialogue n’est jamais possible entre lui et les personnages qui constituent le monde ; mais cette solitude sera dépassée à l’instant même où résonnera dans le monde la parole de Dieu. Comme Esther entourée des filles juives, comme Joas entouré des lévites, Junie, qui n’a jamais pu réaliser un dialogue, ni avec Néron ni avec Britannicus, trouvera pour la pro­téger, lorsqu’elle sera entrée dans le temple de Dieu, un peuple entier qui tuera Narcisse et chassera Néron. Il n’y a pas de place pour les fauves dans l’Univers de Dieu » (p. 368-369).

  1. Interprétation de Britannicus par Roland Barthes : 

D’une manière analogue, R. Barthes (Sur Racine) place Junie au centre de l’intrigue. Il y a une symétrie parfaite entre Néron et Britannicus, dans le conflit existentiel qui les oppose et dont Junie est à la fois l’enjeu et l’arbitre. « Pouvoir pleurer avec Junie, tel est le rêve néronien, accompli par le double heureux de Néron, Britannicus. Entre eux, la symétrie est parfaite : une épreuve de force les lie au même père, au même trône, à la même femme ; ils sont frères, ce qui veut dire, selon la nature racinienne, ennemis et englués l’un à l’autre ; un rapport magique (et, selon l’Histoire, érotique) les unit : Néron fascine Britannicus, comme Agrippine fascine Néron. Issus du même point, ils ne font que se reproduire dans des situations contraires : l’un a dépossédé l’autre, en sorte que l’un a tout et l’autre n’a rien » (p. 92). Mais celui qui a tout (Néron) n’est pas, et celui qui n’a rien (Britannicus), par la grâce de l’amour, est véritablement. C’est Junie qui a fait exister Bri­tannicus et repousse Néron vers le néant. « Entre Néron et Britannicus, junie est l’arbitre absolu et absolument gracieux. Selon une figure propre au Destin, elle retourne le malheur de Britannicus en grâce et le pouvoir de Néron en impuissance, Y avoir en nullité et le dénuement en être » (p. 94).

Ainsi, par la grâce de Junie, la fécondité promise à Néron par l’amour devient stérilité éter­nelle. A peine éclos, par et dans le désir, Néron est frappé de la plus horrible des frustrations : la Femme, qui représente pour lui la vie, meurt sans mourir, en disparaissant dans le temple. C’est pourquoi le désespoir final de l’empereur « n’est pas celui d’un homme qui a perdu sa maîtresse ; c’est le désespoir d’un homme condamné à vieillir sans jamais naître » (ibid).

Source: Dictionnaire de culture générale

Bibliographie

  • L. Goldmann, Le dieu caché, Gallimard, «Tel», 1959.
  • R. Barthes, Sur Racine, Le Seuil, 1963.

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