I- Texte : Jacques Prévert, "Page d'écriture", Paroles, 1946 

 

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit font seize...

Répétez ! dit le maître

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit font seize.

Mais voilà l’oiseau-lyre

qui passe dans le ciel

l’enfant le voit

l’enfant l’entend

l’enfant l’appelle :

Sauve-moi

joue avec moi

oiseau !

Alors l’oiseau descend

et joue avec l’enfant

Deux et deux quatre...

Répétez ! dit le maître

et l’enfant joue

l’oiseau joue avec lui...

Quatre et quatre huit

huit et huit font seize

et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?

Ils ne font rien seize et seize

et surtout pas trente-deux

de toute façon

et ils s’en vont.

 

Et l’enfant a caché l’oiseau

dans son pupitre

et tous les enfants

entendent sa chanson

et tous les enfants

entendent la musique

et huit et huit à leur tour s’en vont

et quatre et quatre et deux et deux

à leur tour fichent le camp

et un et un ne font ni une ni deux

un à un s’en vont également.

Et l’oiseau-lyre joue

et l’enfant chante

et le professeur crie :

Quand vous aurez fini de faire le pitre !

Mais tous les autres enfants

écoutent la musique

et les murs de la classe

s’écroulent tranquillement.

Et les vitres redeviennent sable

l’encre redevient eau

les pupitres redeviennent arbres

la craie redevient falaise

le porte-plume redevient oiseau.

Jacques Prévert, Paroles.


 II- Analyse du poème "Page d'écriture"

Dans ce poème, l’un des plus connus du recueil, Prévert met en scène son protagoniste préféré : l’enfant. Nous le trouvons ici dans une salle de classe primaire, qui est suggérée d’emblée par la récitation chorale d’une table d’addition un peu inhabituelle :

Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize                           

Les « paroles » mises en présence vont souligner un divorce essentiel entre le monde de l'enfant, fait de jeu, de chant libre, d’amour de la nature, et celui que la société adulte impose.

Celle-ci est représentée par le maître qui enseigne les contraintes d’un ordre logique ne laissant aucune place à l’expression spontanée, comme en témoigne la répé­tition identique des trois premiers vers aux vers 5-6-7 et leur reprise au cours du texte.

Le poème est bâti sur cette opposition : d'un côté il y a la récitation monotone des opérations arithmétiques, scandée par l’ordre du maître : Répétez (lignes 4 et 19), et de l’autre le goût du jeu et du chant, propre à l’enfant.

A la litanie rituelle des chiffres, ponctuée par le verbe monosyllabique font qui leur signifie une fois pour toutes un sens unique, va succéder la voix du lyrisme personnel liée à l’imagination libératrice représentée par l’oiseau-lyre.        

Le monde figé des opérations logiques de l’esprit, après avoir subi une première éclipse avec l’entrée du merveilleux oiseau (lignes 8 à 17), cherche à s’imposer à nouveau brièvement aux vers 18-19 et 22-23. Mais le jeu et le chant personnels ont bouleversé le rythme des répétitions systématiques, car le vers 24 se termine par une interrogation et amorce la transformation magique jusque dans ce verbe faire qui signifiait l’ordre le plus irrévocablement fixé. A partir du milieu du poème, de la question et du jeu de mots sur les sens du faire :

et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?
Ils ne font rien seize et seize

on voit la récitation s’arrêter et la table d’addition se dévider à l’envers. Les chiffres eux aussi retrouvent leur liberté et une volonté personnelle ; ils s’animent et quittent la classe les uns après les autres, comme si le mécanisme échappait au maître auquel ne reste que sa voix qui s’élève sans pouvoir couvrir par ses cris le chant contagieux de la liberté ailée. Les chiffres animés changent littéralement d’expression : « s’en vont » (28-35-39) remplace « font », puis devient « fichent le camp » (37)._ L’esprit de liberté gagne même les éléments constitutifs :

et un et un ne font ni une ni deux

expression familière pour : n’hésitent pas à partir, qui reflète bien l’intrusion de la fantaisie dans le langage même.

Les autres écoliers sont touchés par la musique libératrice et la vie naturelle reconquiert la classe ; elle pénètre partout, la nature triomphe et les objets fabriqués par les hommes retournent aux éléments dont ils sont constitués. Cette irrésistible transfor­mation magique est rendue sensible par la juxtaposition de deux mots antithétiques, le verbe s’écroulent et l’adverbe tranquillement, et par la répétition insistante aux cinq derniers vers du verbe redevient.

La fantaisie, l’humour et le naturel ont remplacé les ' contraintes de la logique, le sens littéral remplace le figuré (faire, porte-plume, etc.).

La présence côte à côte de ces deux mondes anta­gonistes est indiquée par la simple juxtaposition des actions, la construction est lâche, les articulations sont marquées par des mots de liaison simples comme dans les contes de fées (mais voilà, alors) et par la répétition continuelle de et. 11 n’y a ni rupture, ni lutte, mais glissement continuel vers la liberté et calme victoire de la vraie vie.

 

III- Pistes supplémentaires d'analyse du texte

  • Justifiez le titre de ce poème. Dans quel sens est-il approprié à cette séance de récitation ?
  • Pourquoi Prévert choisit-il l’oiseau-lyre comme inter­cesseur ?
  • Comment les vitres peuvent-elles redevenir sable et le porte-plume . . . oiseau ?
  • Étudiez le rythme de ce texte et la longueur des vers.
  • Recherchez d’autres poèmes de Paroles où il est question d’enfants, de musique et d’oiseaux, et dégagez les thèmes auxquels Prévert les associe.

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