I- Résumé de Pantagruel

Enfance et éducation du jeune prince

Dans son prologue, le narrateur vient présenter son œuvre au lecteur; il souligne en particulier qu’elle appartient à la lignée prestigieuse des Grandes Chroniques et qu’il va racon­ter la vie de son maître, le géant Pantagruel.

Il commence par la généalogie du géant qui rappelle celle du Christ (chap. I) ; il raconte les circonstances de sa nais­sance, pendant une année de grande sécheresse (chap. II), et la mort en couches de Badebec, sa mère (chap. III). Certaines anecdotes à propos de Pantagruel « en son jeune eage » nous sont rapportées (chap. IV), puis on le voit bientôt fréquenter les grandes universités françaises (chap. V).

Un jour, en se promenant à la sortie d’Orléans, Pantagruel rencontre un écolier limousin qui lui parle en massacrant aussi bien la langue française que le latin; Pantagruel s’en irritera (chap. VI). Lorsque le jeune géant se rend à Paris, il fréquente la riche bibliothèque Saint-Victor (chap. VII) et il est encou­ragé dans ses études par une lettre qu’il reçoit de son père Gargantua (chap. VIII). Un jour qu’il se promenait aux abords de Paris, Pantagruel fait la rencontre de Panurge, personnage indigent mais polyglotte, dans lequel cependant Pantagruel discerne un homme «de riche et noble lignée» (chap. IX).

Mise à l'épreuve et éducation pratique par Panurge

Alors que Pantagruel, par ses connaissances, est devenu célèbre, on lui demande de s’occuper d’un procès très embrouillé qui oppose Baisecul et Humevesne (chap. X). Après avoir entendu le discours pourtant fort obscur des deux parties (chap. XI et XII), Pantagruel rend un verdict (dans un discours tout aussi obscur) qui fait l’unanimité (chap. XIII).

Tandis que Pantagruel festoye avec ses compagnons, il demande à Panurge de lui raconter comment celui-ci s’est échappé des mains des Turcs (chap. XIV) ; un autre jour, au coin s d’une promenade Panurge dévoile à son maître une nouvelle manière très obscène de construire des fortifications (chap. XV). Farces de mauvais goût, escroqueries, vol des par­dons, entre autres, sont des activités auxquelles se livre Panurge à Paris (chap. XVI et XVII).

La renommée de Pantagruel est parvenue jusqu'à un savant anglais du nom de Thaumaste qui décide de défier le géant dans un combat par signes (chap. XVIII) ; Panurge se propose de prendre la place de son maître (chap. XIX) et force l’Anglais à reconnaître sa supériorité en la matière (chap. XX). C’est au tour de Panurge de devenir célèbre : il devient « glorieux » et entreprend de séduire de manière burlesque une noble dame de Paris (chap. XXI). Il est naturellement repoussé à plusieurs reprises niais parvient à se venger d’une façon ignoble (chap. XXII).

Sur ces entrefaites, Pantagruel apprend que son père ne vit plus sur cette terre et que son royaume est envahi par Anarche, le roi des Dipsodes. Il quitte Paris en hâte avec ses compa­gnons et, au cours du voyage, il apprend pourquoi les lieues sont différentes d’un pays à l’autre (chap. XXIII) ; il reçoit en outre d’une dame de Paris un billet de reproche sous forme de rébus que Panurge parvient à décrypter (chap. XXIV).

Les prouesses de Pantagruel

Dès qu’ils arrivent en Utopie, six cent soixante cavaliers sont prêts à fondre sur eux, mais Panurge a le temps d’imaginer une ruse et, aidé de ses compagnons, en vient aisément à bout (chap. XXV). Pour fêter leur victoire, Carpalim se charge d'aller chasser du gibier, puis ils s’informent de l’identité de leur ennemi auprès du seul prisonnier survivant (chap. XXVI)- Avant de par­tir au combat, Pantagruel veut commémorer la victoire sur les cavaliers: il dresse un trophée et compose un «dicton victorial » ; Panurge imite alors son maître et fait de même dans un registre burlesque ; enfin, Pantagruel engendre tout un peuple de Pygmées en pétant (chap. XXVII). Tandis que le prisonnier a été renvoyé auprès du roi Anarche avec de fausses informa­tions, Pantagruel envisage de l'attaquer de nuit ; le stratagème fonctionne, et le camp est en partie dévasté par le feu et le déluge urinal de Pantagruel (chap. XXVIII). Les géants sortent de leur repaire en emportant le roi Anarche, lorsque, soudain, Loup Garou, capitaine des géants, défie Pantagruel en combat singulier, lequel ajuste le temps d’adresser une ardente prière à Dieu qui sera entendue. Puis le combat s'engage: bientôt Loup Garou ainsi que les géants sont mis hors d’état de nuire (chap. XXIX).

Toutefois, durant le combat, l’un des compagnons de Pantagruel, Epistémon, a eu la tête coupée, mais Panurge, l’homme à tout faire, parvient à le ressusciter : Epistémon leur raconte alors sa descente aux Enfers et ce qu’il y a vu (chap. XXX). Pantagruel est acclamé par les Amaurotes, il déclare qu’il a l’intention de coloniser le pays des Dipsodes; Panurge, qui a la garde du roi Anarche, décide de le « faire crieur de saulce vert » et de le marier à une prostituée (chap. XXXI).

Tandis qu’une forte averse se déclare, Pantagruel abrite son armée de sa langue, mais il n’y a plus de place pour le narrateur qui pénètre alors dans la bouche du géant et découvre un monde inconnu où il va vivre plusieurs mois ; lorsqu’il ressort de la bouche de Pantagruel, celui-ci le fait châtelain de Salmigondin (chap.XXXII). Peu de temps après, Pantagruel tombe malade et l’on doit, pour le guérir, lui administrer divers médicaments et surtout faire descendre dans ses entrailles une équipe d’hommes pour nettoyer « une montjoye d’ordure» (chap. XXXIII).

Le retour du narrateur et la promesse d'une suite des aventures  

Enfin, dans le dernier chapitre, le narrateur vient prendre congé de son lecteur ; il lui promet pour bientôt une suite des aventures de Pantagruel ; il attire notre attention sur le rôle malfaisant des hypocrites qui cherchent à nous tromper, pas­sent leur temps à nuire et à calomnier autrui, et il nous invite à être « bons Pantagruélistes (c’est-à-dire vivre en paix, joye, santé, faisans tousjours grande chère)».

II- Analyse de Pantagruel 

L'écrivain et son lecteur

Il semble qu’en écrivant son premier ouvrage, Rabelais mette à l’essai une formule originale qui est issue des romans popu­laires, de la verve des fabliaux et de la comédie satirique" pour une part, mais qui, d’autre part, est inspirée par sa culture humaniste de type syncrétique. Pour schématiser: une culture antique, qui va d’Homère à Lucien en passant par Virgile, se double d’une culture théologique et biblique particulièrement au fait des tra­ductions en grec ; enfin, une culture moderne de type encyclo­pédique, technique et pratique, vient couronner l’ensemble, en matière de droit, de médecine, de linguistique et de pédagogie.

La tension que ressent le lecteur est au fond constitutive de l’œuvre. Hugues Sahel, dans son « Dizain liminaire» qui apparaît dans l’édition de 1534, voit en Rabelais un nou­veau Démocrite qui « soubz plaisant fondement » nous offre un livre où règne « l’utilité ». Mais on sait que cette formule origi­nale, où s’allient le comique et le sérieux, mise au point dès le premier Pantagruel, a reçu un accueil partagé: si l’ouvrage a bénéficié d’un véritable succès de librairie - comme en témoi­gnent ses nombreuses rééditions de 1532 à 1542 - il a été, semble-t-il, froidement reçu par le public cultivé. Au fond il est bien difficile de se représenter le lecteur idéal d’un tel ouvrage; sans doute faut-il voir là l’ambition d’un écrivain qui, à travers Son œuvre, appelle un nouveau lecteur et suscite une nou­velle manière de lire. C’est au dernier chapitre de l’ouvrage qu’apparaît l’image souhaitée d’un tel lecteur : le bon pantagruéliste sachant « vivre en paix, joye, santé, faisans tousjours grande chère »; mais surtout ce lecteur va se définir par son état d’esprit: il lit non pour « nuyre à quelq’un meschantement» mais pour « passer temps joyeusement » (ibid.).

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le titre d’« abstracteur de quintessence » dont s’affuble l’auteur-narrateur Rabelais-Alcofribas au début et à la fin de l’œuvre: il s'agit là de l’expression traditionnelle pour désigner l’alchi­miste, dont le but véritable se rapproche singulièrement du livre plein de pantagruélisme. En s'appuyant, en effet, sur une connaissance parfaite des agents de la nature (les métaux essentiellement) et de leur transformation possible (selon diverses opérations naturelles: coction, etc.), l’alchimie ne vise rien d’autre au fond que « la guérison prompte de toutes les maladies qui affligent l’humanité». Il faudrait donc lire ces livres pantagruéliques avec la même espérance qui habite un malade buvant un remède miracle, avec le même désir qui pousse l’assoiffé à se désaltérer.

Structure de l'oeuvre

Diverses structures ont été mises à jour et se répartissent selon deux critères : soit il s’agit de structures qui privilégient la composition linéaire du Pantagruel et qui insistent sur le sens final de l'œuvre (le sens téléologique) dont le modèle peut être la quête épique; soit il s’agit de structures qui pri­vilégient l’association d’éléments symétriques qui forment sens par eux-mêmes, et dont le modèle peut être le texte lyrique.

Dans la mesure où le Pantagruel parodie les romans de chevalerie du Moyen Age et où il se révèle comme une chronique de l’héroïsme, on peut y distinguer quatre moments: l’enfance et l’éducation du jeune prince Pantagruel (chap. i à ix) ; une mise à l’épreuve des connaissances et une éducation pratique sous le gouvernement de son loyal serviteur Panurge (chap. x à xxiv) ; les prouesses du Prince (chap. xxv à xxix) ; restent les quatre chapitres de conclusion (xxx à xxxiv) qui insistent sur le retour à un ordre idéal : aux Enfers, dans le ventre du géant, ainsi (pie sur terre avec la campagne de pacification chez les Dipsodes.

un autre modèle serait parodié encore plus fidèlement : l’encomium sérieux qui, depuis Isocrate (IVe siècle avant J.-C.), se présente  comme un texte de louange célébrant un héros : « L’encomium grec traditionnel se compose de six parties: 1. le poème (où l’on affirme que les mots ne suffisent pas à rendre compte de la grandeur du sujet) ; 2. la généalogie de la personne louée; 3. les événements remarquables qui précèdent ou accompagnent sa naissance ; 4. sa jeunesse (où l’on détaille les premiers indices de son caractère, sa curiosité intellectuelle, etc.) ; 5. Ses actions impliquant un choix important, révélateur du caractère, et son adresse dans l’art de la disputation ; 6. ses grandes actions, où l’on distingue entre celles faites en temps de guerre et celles faites en temps de paix. Dans ces parties, on reconnaît sans peine les épisodes constituant les deux premiers livres de Rabelais. Le comique de ces livres réside donc pour une grande partie dans l'amplification grotesque et parodique des six constantes de l’encomium classique. »

Une autre structure linéaire permettra d’accentuer différemment ; certains aspects de l'œuvre :|

  1. Une première séquence (chapitres i à xiii) où domine Pantagruel et où, avec lui, on se trouve confronté à des systèmes fermés : système formel de la disputatio pro et contra dans le chapitre iii, langages clos de Baisecul et Humevesne, et de l’écolier limousin ; culture déclinée dans le catalogue de la librairie de Saint-Victor, culture programmée par Gargantua dans sa lettre et qui ne sera pas vraiment suivie par Panta­gruel, influencé bientôt par le personnage de Panurge.
  2. Une seconde séquence (chapitres xiv à xxiv) est alors domi­née par Panurge (qui, déjà, dans le chapitre ix, avait certes utilisé divers langages en systèmes fermés mais se révélait capable de passer de l'un à l’autre, et d’ouvrir, avec une aisance pré-babélienne, tous les systèmes clos que chacun représentait).

À travers Panurge c’est une mise en scène des systèmes ouverts qui nous est proposée, mais le danger est qu’ils ne sont plus contrôlables, ne fonctionnent plus comme des codes, n’établissent plus de communication avec autrui et sont finalement l’expression de l’individualisme le plus réducteur et le plus subversif. Système emblématiquement ouvert par une évasion au chapitre xiv et se terminant par un voyage vers Utopie au chapitre xxiv. Système où se rencontrent le langage par signes, d’interprétation libre, avec l’Anglais Thaumaste (chap. xviii à xx), le rébus envoyé par la dame de Paris (chap. xxiv), la curieuse forteresse qui loin de repousser les ennemis devrait attirer les soldats (chap. xv), ainsi que tous les tours joués par Panurge et notamment le système aléatoire d’accouplement.

  1. Une troisième séquence (chap. xxv à xxix) voit Pantagruel reprendre l’initiative : c’est lui qui inspire les opérations guerrières, même s’il est efficacement secondé par Panurge et ses compagnons. Il conjoint la ruse et la force, le temporel et le spirituel, trouve, entre la rigidité sclérosée des systèmes fer­més et l’indétermination anarchique des systèmes ouverts, une voie moyenne où dominent la raison et la foi.
  2. Une quatrième séquence enfin (chap. xxx à xxxiv) va éclai­rer l’ordre du renversement fécond au sein d’une vision du monde : passage de la mort à la vie avec Épistémon ; renver­sement carnavalesque des grands de ce monde qui deviennent les petits du monde d’en-deçà ou de l’au-delà, ou même d’ici- bas, comme le roi Anarche transformé par Panurge en crieur de sauce verte ; le monde intérieur de la bouche de Pantagruel comme miroir du monde extérieur.

 

Le système des personnages

On a vu que le nom des personnages était souvent motivé dans la mesure où il traduit pour chacun sa qualité essentielle (ou son défaut) : il en est ainsi pour les compagnons de Pantagruel. Carpalim, par exemple, qui désigne le « Rapide » en grec est effectivement comparé à un carreau d'arbalète, rattrape un ennemi s’enfuyant sur son cheval et chasse le gibier, à poil et à plumes, avec les mains. Les noms peuvent aussi être emblématiques comme celui de Loup Garou, chef des Géants : nom légendaire qui range forcément celui qui le porte dans la catégorie des personnages négatifs, opposés au héros Pantagruel. De ce point de vue, la guerre permet de répartir les personnages selon un système binaire, sans mystère, entre forces du bien et forces du mal.

Plus intéressants s’avèrent ceux de Pantagruel et de Panurge, qui tous deux portent un nom programmatique. Pantagruel a reçu son nom de son père Gargantua, lequel a entrevu un jour, de façon prophétique, que son fils serait “dominateur des altérez’’; c’est donc naturellement qu’il doit vaincre les Dipsodes (les Assoiffés) qui ont envahi son territoire. De même, Panurge ne démentira pas son nom qui, en grec, signi­fie « celui qui peut tout », (« est capable de tout »). A eux deux, ils se répartissent la plupart des titres de chapitres. C’est donc un géant et un homme qui forment le couple essentiel ; Pantagruel est flanqué de Panurge comme le roi Anarche est défendu par Loup Garou et ses trois cents géants ; en ce sens, la catégorie des géants ne s'oppose nullement à celle des hommes.

On peut même dire que, la plupart du temps, on oublie le gigantisme de Pantagruel (ce n’est d’ailleurs qu’avec plus de violence qu’il resurgit) et, qu’inversement, Panurge se dis­tingue par des pouvoirs surhumains, en particulier lorsqu'il opère la résurrection d'Épistémon grâce à un « ressuscitatif » ! (chap. xxx). Souvent, Panurge est une doublure parodique de Pantagruel, en tout cas une figure complémentaire du héros et parfois une figure de substitution, par exemple lors de l’épreuve par signes contre Thaumaste. Mais on sait aussi qu'à côté de cette loi de complémentarité, Panurge constitue la tache aveugle du roman. Il est le personnage qui efface les limites du bien et du mal, qui renverse l’ordre et organise le désordre: «malfaisant, pipeur, beu- veur, bateur de pavez, ribleur [chapardeur], s’il en estoit à Paris ; au demeurant, le meilleur filz du monde ».  Personnage qui se donne à lui-même sa propre démesure : «Autant vault l’homme comme il s’estime», déclare-t-il.

Quant au narrateur, il se présente comme un personnage à part entière. Il apparaît certes au premier et au dernier cha­pitres dans son rôle d'écrivain (ainsi qu'à la fin du chapitre XXVIII où il invoque les Muses), mais c’est un compagnon de Panurge au chapitre XVII (« Un jour je trouvay Panurge ciuekiue peu escorné [penaud] », |). 24 1) et surtout, au chapitre XXXII, il vit dans la bouche du géant ; si bien que son statut met au premier plan le rôle de l’énonciation dans le roman et com­plique, en le dédoublant, l’univers de la fiction.

La technique du récit dans Pantagruel

Dans le Pantagruel on peut distinguer plusieurs types de récits. Les récits qui sont assumés en totalité par le narrateur sont peu nombreux : ils encadrent le roman (chap. I et XXXIV), forment un système clos; mais la dimension verticale de la généalogie de Pantagruel qui remonte aux premiers temps de l’humanité, tout comme le résumé des aventures de Pantagruel qui anticipe sur l’avenir, neutralise l’effet de clôture. On remarquera aussi que, dans ces chapitres assumés totalement par un narrateur omniscient, se rencontrent des dispositifs qui permettent au narrateur de donner la parole au lecteur, comme si l’esprit du Prologue se poursuivait à travers l’œuvre («J’entends bien que, lysans ce passaige, vous faictez en vous mesmes un double et demandez...», p. 55 ; «Si vous me dictes: « Maistre... », p. 431 ).

On notera que d’autres narrateurs entrent en scène de façon ponctuelle. Panurge, sollicité par Pantagruel, fait le récit de son évasion (chap. xiv) ; Épistémon fait le récit de ce qui il a vu aux Enfers: ces deux espaces excentrés par rapport à l’univers de la fiction sont rendus par deux récits qui explici­tent un renversement de situation (Panurge fait rôtir les lires qui devaient le rôtir ; Épistémon révèle la loi du renversement qui règne aux Enfers). Il faut aussi remarquer que, le plus sou­vent, l’ordre du récit est associé à des éléments de discours. Pantagruel, qui est peu capable de raconter un récit (mais qui le suscite chez Panurge bien souvent), déclame une prière d’une très grande précision théologique (p. 373), rapportée au discours direct ; les chapitres consacrés au procès Baise-cul-Humevesne sont exclusivement dominés par le discours mais, de façon ironique, le récit de chaque partie, comme la sentence de Pantagruel, sont invalidés par une décomposition du sens. On n’entend plus qu’une voix, insensée la plu­part du temps. Même jeu, de ce point de vue, lors de la rencontre de Pantagruel et de l’écolier limousin (chap. vi), et lors de celle avec Panurge (chap. ix). Le système sémiotique peut enfin se réduire à une simple gestuelle et à la seule présence, lors de la dispute par signes entre Panurge et Thaumaste - où, de façon paradoxale, sont affirmées des révélations supérieures. Mais cette dispute a été soigneusement décrite par le narrateur et donc trouve par là - si peu que ce soit - un sens ; en outre, elle doit aboutir à un livre que l’Anglais a l’intention d’écrire.

A l’opposé, la lettre de Gargantua peut mimer un style humaniste et sérieux, mais le dispositif, qui implique l’absence du destinateur, ne permet pas d’être convaincu de l’objet de la lettre ; d’ailleurs Pantagruel ne suit que très imparfaitement les conseils de son père.

On observe ainsi une grande variété dans les différents agen­cements entre récits et discours, ce qui permet d’insister sur la présence de chacun des personnages, de souligner le grain de la voix de chacun et de mettre l’accent, dans le Pantagruel, sur une dimension visuelle et théâtrale.

Espace et temporalité

Pantagruel se rattache moins à la catégorie du roman, au sens moderne du mot, qu’à la chronique. On n’y trouve pas, en effet, cette logique interne du temps et une technique de la description qui confèrent généralement sa forte cohérence au roman. Dans le Pantagruel, on se trouve en fait devant un temps quasi immobile, à bien des égards mythique : temps biblique des grosses « mesles» (chap. II), ou temps mytholo­gique lorsque l'évènement guerrier, qui constitue un repère, permet de parler d’un « renouvellement du temps de Saturne » (p. 101). On peut remarquer que les indications temporelles sont rares, situées souvent on début de chapitre, qu’elles sont particulièrement indéterminées (« Un jour je trouvay Panurge»,). p. 241), tandis que les événements se définissent les uns par rapport aux autres selon un ordre successif et sans véritable dynamique.

À celte labilité temporelle correspond un espace roma­nesque désancré. Le pays d’Utopie étant le lieu de nulle part, le voyage du retour au pays bascule dans l'inexistant (p. 321), et les Amaurotes sont, en grec, les «Indistincts». Le parcours des universités françaises se fait à la hâte, marqué par des départs plus que par des séjours (« il n’y démolira guères, quand il vit qu’ilz faisoyent brusler leur régens», p. 85), les exploits de Pantagruel s’opèrent dans l’instant (« au chemin fist le Pont du Guard et l’Amphithéâtre de Nîmes, en moins de troys heures», ibid.). Les rencontres s’opèrent dans des lieux frontières, entre ville et campagne (rencontre de l'écolier, de Panurge). Quant à la ville même de Paris, ses murailles, qui la dégagent mal du paysage, (sont, complètement, meschantes [...) car une vache avecques un pet en abbalroit plus de six brasses» (p. 213).                                  1

Cette défaillance spatio-temporelle, en neutralisant a priori l'univers réaliste, va donner au temps narratif toute sa force, et à la visualisation des événements une dimension plastique.

Le titre des chapitres, comme dans les romans de Jules Verne, a pour but d’installer le lecteur confortablement dans sa lec­ture. Ces effets d’annonce court-circuitent la continuité de l'ordre dramatique mais renforcent l’unité de chaque chapitre, et ils n’éclairent généralement qu’un événement essentiel dont on connaît déjà l'issue (chap. xix « Comment Panurge feist quinaud l’Angloys, qui arguoit par signe », p. 259). Parfois le titre peut jouer avec son contenu comme au chapitre III (« Du dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec»), où le thème annoncé (la mort de la femme) va s'effacer devant la naissance du fils. Enfin, les titres de chapitres dans leur ensemble se déploient comme des scènes qui épousent le temps de l’action (discussion, repas, gestuelle, combat...). 

L'instant festif                          

Le thème de la fête est sans doute celui qui rythme le plus  nettement Pantagruel, en liaison le plus souvent avec celui de la nourriture et de la boisson. Le repas festif intervient, à tous les grands moments du roman : naissance de Pantagruel (chap.III) ; repas de Pantagruel et Thaumaste (chap. XX) ; repas pour fêler la victoire contre les chevaliers (XXVI) et en com­pagnie du prisonnier ; repas avec les géants ennemis pendant le combat de Pantagruel et de Loup Garou (p. 371) ; banquet pour fêter la victoire du premier sur le second, suivi du ban­quet pour célébrer les noces du roi Anarche (chap. XXXI).

De ce point de vue, le repas apparaît, à bien des égards comme une figuration du renversement: le roi Anarche devient vendeur de sauce verte, permettant ainsi d’assaisonner la nour­riture et de l’apprêter dans un rituel qui l’humanise. Le repas festif est aussi ce qui permet à Gargantua, après avoir perdu sa femme, de réintégrer l'espace communautaire (« beuvons ! ho! laissons toute mélancholie ! Apporte du meilleur [vin]», p. (59). Plus spécifiquement, la grande beuverie est aussi un moment, qui ne fait pas que terminer un événement, mais qui peut, par renversement, en être le déclenchement (c’est la ruse audacieuse de Pantagruel lorsqu'il fait boire les hommes du camp d’Anarche «à tire-larigot», (p. 361) ou en marquer le contrepoint, comme lorsque Anarche et les Géants accueillent les compagnons de Pantagruel «et les [font] bancqueter avecques eulx » (p. 371), alors que le héros combat contre Loup Garou.

Le moment festif est enfin celui où s’affirment la parole, le temps des histoires que l’on raconte et des décisions à prendre souvent, pendant le repas. Dès que le personnage d’Epistémon retrouve la vie (le vin jouant d’ailleurs un rôle non négligeable dans cette opération), c’est pour révéler à ses compagnons que, désormais, il y aurait lieu d’écrire la nouvelle vie des grands hommes ou de récrire toute la bibliothèque : « réserve-nous, lui dit Pantagruel, ces beaulx comptes [contes] à une aultre foys » (p. 399). Le temps festif est enfin le temps où la parole patiente, fermente et prend son temps, « comme [car] toutes choses ont esté inventées en temps», selon le mot de Panurge (p. 225).

 


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