Edmond Rostand et le drame romantique 

Le théâtre d’Edmond Rostand se donne comme un retour au flamboie­ment romantique du vers et à l’esthétique du sublime et du grotesque, avec Cyrano de Bergerac (1897), L’Aiglon (1900) et Chantecler (1910), dont l’échec après les succès des deux précédentes pièces signe la mort définitive du drame romantique conforme à la prestigieuse vision hugolienne.

Au confluent de plusieurs traditions, Edmond Rostand demeure pour nous l’auteur de L’Aiglon (1900) et de Cyrano de Bergerac (1897), malgré son incur­sion dans le symbolisme (Princesse lointaine, 1895), sa curieuse fable animale de Chantecler ( 1910) ou sa pièce biblique, La Samaritaine (1897). Joué par Sarah Bernhardt, alors âgée de 56 ans, et mis en scène par Lucien Guitry, L’Aiglon est tout entier voué à la gloire napoléonienne et résonne fièrement dans une France revancharde. Cyrano de Bergerac est l’apothéose du verbe, en même temps que la célébration d’un personnage d’exception; y converge toute une série de héros appartenant au Panthéon imaginaire du théâtre français, de Rodrigue a Ruy Blas, Drame et comédie, enchantement romanesque et éclat de la tirade, prestige de l'alexandrin et émotion dans toutes ses gammes, cette pièce est un compendium où le romantisme jette ses derniers feux, comme si la présence de la mort, plus forte encore dans L’Aiglon, colorait son lyrisme débordant, comme si l’ambiance fin de siècle imposait ses teintes crépusculaires.

Cyrano de Bergerac : résumé de la pièce (par acte)

comédie en cinq actes et en vers d'Edmond Rostand, créée à la Porte-Saint-Martin le 28 décembre 1897. Cette pièce est un chant à la gloire de la culture française en même temps que la mise en scène d'un héroïsme désuet.

Acte I : «Une représentation à l'hôtel de Bourgogne». Nous sommes en 1640. La salle se remplit en attendant une pastorale. Christian de Neuvillette est venu contempler la femme qu'il aime, la précieuse Roxane, courtisée par le duc de Guiche. La pièce commence, vite inlerrompue par Cyrano de Bergerac qui interdit au trop gros acteur Montfleury de jouer. L'un des spectateurs provoque Cyrano en critiquant son nez. Cyrano réplique par la célèbre tirade des Nez et le bat en duel. Il confesse à un ami qu'il aime Roxane passionnément mais déses­pérément à cause de sa laideur. Or, Roxane lui fait demander un rendez-vous pour le lendemain. Exalté, Cyrano peut alors se battre contre cent.

Acte II : « La rôtisserie des poètes ». Cyrano vient au rendez-vous chez Ragueneau qui nourrit les poètes impécunieux. Roxane lui avoue aimer un jeune homme dont elle ne connaît que le nom et qu'elle lui demande de protéger. Il s'agit de Christian, qui vient d'entrer dans la compagnie de Cadets de Cyrano. Bouleversé, celui-ci finit par prendre Christian sous son aile et décide de l'aider à conquérir sa belle.

Acte III : « Le baiser de Roxane». Sous le balcon de la précieuse, Cyrano souffle au jeune homme les mots qui font fondre Roxane de bonheur. Il écarte de Guiche, venu conquérir Roxane de son côté, et permet le mariage des jeunes gens. Pour se venger, de Guiche envoie Cyrano et Christian au siège d'Arras.

Acte IV : « Les Cadets de Gascogne». Cyrano tente de soutenir le courage de ses hommes allumés. Arrive Roxane avec des vivres. Christian apprend alors que Cyrano, au péril de sa vie, a écrit pour lui une lettre quotidienne à sa femme. Il comprend que Roxane croit l'aimer alors qu'elle aime sans le savoir le bel esprit de Cyrano. Désespéré, il court se faire tuer.

Acte V : « La Gazette de Cyrano». Quatorze ans après, Roxane, veuve, s'est retirée dans un couvent où Cyrano vient lui rendre visite chaque jour et dire sa gazette, les potins de la Cour et de la ville. Ce jour-là, il l'y retrouve malgré une blessure mortelle due à un accident, en fait un attentat. Roxane lui fait relire une lettre prétendument écrite par Christian le jour de sa mort, mais elle s'aperçoit qu'il la connaît par cœur, et donc qu'il en est l'auteur. Elle comprend qu'elle l'aimait. Après cet aveu, Cyrano peut mourir heureux.

 

 

Commentaire de la pièce : un drame flamboyant !

Le théâtre dans le théâtre (acte I), grand spectacle de guerre (acte IV), scène classique revisitée (le balcon de l'acte III), art de la variation et du contraste (actes IV etV), rôle taillé sur mesure pour un acteur d'exception (Coquelin lors de la création), morceaux de bravoure, alexandrins bourrés de chevilles mais emportant l'adhésion du spectateur grâce à leur rythme, leurs trou­vailles, leur flamboyance, savant dosage du comique et du pathétique, de la démesure et de la sentimentalité romanesque : Cyrano de Bergerac est aussi un subtil mélange de culture popu­laire (le roman de cape et d'épée) et de références savantes (le monde des libertins et des précieuses du temps de Louis XIII), de tradition théâtrale tant classique que baroque, de drame et de mélodrame, d'exaltation de l'héroïsme et de nostalgie pour une grandeur disparue, d'apologie romantique de l'énergie et de morbidité fin de siècle. On peut dénigrer cette pièce, beaucoup l'ont lait. Mais comment ne pas comprendre les raisons de son succès et de sa survie ! Le Cyrano de Rostand n'a pas grand-chose à voir avec le personnage historique, mais il est entré immédiatement dans la mémoire française.

Analyse de Cyrano de Bergerac par René Doumic :

 « Sentimental et gai, Cyrano est le type du personnage sympathique tel que l'a fabriqué la convention de théâtre. Car vous ne supposez sans doute pas que les hommes assemblés dans une salle de théâtre y soient pris aussitôt d'un impérieux besoin de vérité. [...] Ce que le public vient chercher au théâtre, c'est une sorte de plaisir essentiel au genre et qui consiste à voir se prolonger, à l'aide de combinaisons ingénieuses, une situation délicate dont un rien suffirait à déranger l'artifice. [...] Il s'agit que Roxane soit dupe d'un scénario compliqué dont nous tenons tous les fils, et dont le premier hasard peut lui révéler la super­cherie. Il faut qu'elle réponde à Christian quand c'est la voix de Cyrano qui parle. C'est le quiproquo sentimental. M. Rostand l'a combiné avec une adresse surprenante ; nous avons sans cesse ce plaisir mêlé d'un peu d'inquiétude qu'on éprouve devant un tour de force supérieurement exécuté. 

Ce qui achève de faire de Cyrano un divertissement incomparable, c'est qu'on sent bien que l'auteur n'y a rien cherché, sinon à nous divertir. Il n'est pas un instant dupe de ses personnages, ni des sentiments qu'il leur prête, ni des propos qu'il leur fait tenir. Il ne les prend pas au sérieux. On le devine derrière eux, tandis qu'il les fait mouvoir comme des marionnettes. [...] Il a tiré, pour les grands enfants que nous sommes, un feu d'artifice éblouissant dont le plaisir s'évanouit avec la dernière fusée. » (Le Théâtre nouveau, 1900.)


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