• Présentation de la pièce 

IPHIGÉNIE. Tragédie en cinq actes et en vers de Jean Racine (1639-1699), créée à Versailles en août 1674, puis jouée à Paris au théâtre de l’hôtel de Bourgogne en novembre, et publiée à Paris chez Claude Barbin en 1675.

Avant-dernière pièce profane de Racine, Iphigénie fut créée lors des divertissements royaux qui célébraient la conquête de la Franche-Comté, dans un contexte polémique dont témoigne la Préface. L’auteur y prend la défense d’Euripide — dont il s’inspire avec Eschyle et Sophocle —, violemment attaqué après la représentation de l’Alceste de Quinault. Racine prétend pouvoir toucher le spectateur sans tomber dans les effets spectaculaires de l’opéra. De fait, Iphigénie connut un immense succès. L’harmonie qui domine une action mouvementée pour la fondre en une cérémonie tout empreinte de «tristesse majestueuse» (Préface de Bérénice) y contribua certainement.

  • Résumé d'Iphigénie

En Aulide, les Grecs attendent en vain les vents favorables qui leur permettront de cingler vers Troie. Leur chef Agamemnon a reçu du devin Calchas l’ordre de sacrifier sa fille Iphigénie: ce n’est qu’à cette condition qu’ils pourront appareiller. D’abord soumis, il se rebelle et veut empêcher la venue d’Iphigénie, initialement prévue sous le prétexte de son mariage avec Achille, qu’il prétend désormais impossible car celui-ci serait amoureux de sa captive Ériphile. Mais Achille, qu’on croyait absent, espère ce mariage. Ulysse l’en détourne et, comme on annonce l’arrivée d’Iphigénie, rappelle à Agamemnon sa promesse de sacrifice (Acte I). Ériphile, qui accompagne Iphigénie, veut voir Calchas pour connaître enfin ses origines. Amoureuse d’Achille, elle espère aussi nuire aux amants. Iphigénie, quant à elle, s’étonne de l’accueil embarrassé de son père tandis que sa mère Clytemnestre lui révèle qu’Ériphile est sa rivale et qu’elle complote contre son mariage. Achille est surpris de la froideur d’Iphigénie (Acte II). Il regagne l’estime de Clytemnestre et comme ils apprennent le projet de sacrifice, il s’engage à l’empêcher malgré Iphigénie elle-même, prête à obéir (Acte III). Achille menace Agamemnon, qui multiplie les décisions contradictoires avant de se décider à abuser Calchas (Acte IV). Iphigénie se rend à l’autel. Achille s’interpose entre elle et le devin, qui annonce qu’Ériphile, elle aussi issue «du sang d’Hélène», est la victime exigée par les dieux. Elle se sacrifie, les vents se lèvent, Iphigénie pourra épouser Achille (Acte V). 

  • Analyse de la tragédie de Racine: étude des personnages

Ulysse. Iphigénie n’est plus considérée comme l’une des grandes pièces de Racine. On lui reproche un certain conformisme dans la peinture des caractères qui ne parviendrait pas à égaler ses modèles antiques. Certes, Ulysse est campé sans originalité, rusé, sachant trouver les points faibles de l’interlocuteur (I, 2), doué d’une habileté rhétorique qui enrichit son personnage d’ambiguïté: «Je suis père, Seigneur. Et faible comme un autre», dit-il à Agamemnon; cette apparente comparaison se retourne en une demande plus pressante encore d’accepter le sacrifice. Adjuvant de l’action par la pression qu’il exerce sur les décisions que prennent les protagonistes, son nom célèbre suffit à plonger le spectateur dans une atmosphère antique. Sa présence recueille l’approbation satisfaite du public cultivé à défaut de provoquer sa curiosité.

Achille, en revanche, est dans l’action d’un bout à l’autre de la pièce (impliqué d’abord à son insu par Agamemnon pour attirer Iphigénie à l’acte I, il s’interpose entre Calchas et sa victime à l’acte V). On aurait pu attendre une étude plus fouillée du personnage. Son amour-propre de guerrier et son amour pour Iphigénie, mis en cause par Ulysse, forment une double contrainte, et une tension, que la suite de la pièce exploite médiocrement. On ne croit guère aux raisons d’honneur qu’il avance (III, 4) même si elles sont logiques. Encore ces raisons déplacent-elles la tension initiale, dont l’enjeu était tout entier circonscrit dans l’être même d’Achille, vers une revendication d’ordre extérieur (le manque de parole d’Agamemnon ne dépend évidemment pas d’Achille) et empêche de présenter l’amant d’Iphigénie en proie à un dilemme qui le rendrait tragique. Ses raisons se font jour dans l’ordre du monde et l’on évolue plutôt dans le drame. Son personnage manque de grandeur. Il est susceptible (I, 2), s’emporte vite (III, 6; V, 6), est trop prompt à l’action («Il faut des actions, et non pas des paroles», III, 7). Ses galanteries sont parfois un peu fades («Ma gloire, mon amour vous ordonnent de vivre. / Venez, Madame; il faut les en croire, et me suivre», V, 2).

Agamemnon. Au bout du compte, Achille apparaît pourtant comme un personnage digne d’intérêt formant habilement contraste avec Agamemnon, en proie à l’incertitude. Car l’apparente fadeur d’Achille ne pouvait se métamorphoser en une complexité porteuse de tragique. Ce faisant, il aurait nui au couple étonnamment uni que forment Iphigénie et son père. Même si l’on peut souligner combien les revirements de celui-ci sont liés à des motifs peu nobles, le souci du qu’en-dira-t-on notamment, il se dégage de son comportement des accents de «tristesse majestueuse» auxquels la soumission librement consentie d’Iphigénie fait écho. Qu’Iphigénie se déroule selon un rythme mouvementé (35 scènes pour 1 792 vers, soit le plus grand nombre de scènes du théâtre racinien) n’empêche pas cette majesté d’advenir, tant ces scènes se ponctuent de silences graves. Le revirement de l’acte IV (scènes 7 et 8) s’ennoblit de silences, dont les impératifs marquant la réflexion intérieure (7) et les questions rhétoriques (8) donnent la mesure. Silence aussi qui recueille la tristesse majestueuse d’une des plus belles scènes de la pièce, où la joie et la fraîcheur d’Iphigénie se heurtent au laconisme embarrassé d’un père malheureux pour s’achever en une stichomythie semblable à un lamento à deux voix (II, 2). Agamemnon, faible, indécis, aimant mais orgueilleux, d’une complexité humaine qui prétend naïvement tromper les dieux, apparaît, lui, dans toute son originalité. Il offre par plus d’un aspect des traits féminins, même si son autorité paternelle est clairement exprimée comme le moyen de l’accomplissement tragique.

Clytemnestre, en revanche, présente un comportement qui se rattache traditionnellement plutôt aux exigences paternelles: elle revendique l’honneur de la race (II, 4), envisage l’action pour empêcher le sacrifice (V, 4) et, dans une tirade véhémente, dispute même à Agamemnon, sans cesse qualifié de «barbare», le droit d’être père (IV, 4). Mais elle mêle les larmes à ce discours dont elle efface ainsi la trivialité.

C’est finalement la douceur d’Iphigénie qui, par contraste, ressort encore mieux du mouvement propre aux autres personnages. Sa vertu, que Racine soulignait dans sa Préface, ne connaît qu’un accident jaloux (II, 5), et l’on retient d’elle la soumission totale, le respect sans faille (III, 6), la résignation face au père et aux dieux. Si le texte comporte des marques incontestables de son attachement à la vie, il semble abusif, comme le fait Péguy, de la transformer en être rusé qui voit dans son obéissance le meilleur moyen de détourner son père du sacrifice. Mieux vaut y lire cet «abandon de soi, dégoût de la vie sans bonheur ni tendresse maternelle, sans bonheur ni amour» (C. Venesoen) qui se décharge du fardeau malheureux de l’existence tout en satisfaisant aux lois du monde et des dieux.

La substitution finale d’Ériphile n’y change rien. Les dieux sont partout, l’autel est sans cesse mentionné et remplit la scène sans être présent, tout comme Calchas dont le nom est prononcé si souvent. L’évocation de la mer et des vents contribue elle aussi à nimber la pièce d’une présence mystérieuse, d’un numen. On est plongé dans le monde des oracles (dont Ériphile à la recherche de son destin vivifie l’importance), poésie du suspense menaçant, inévitable, sacré. Là est sans doute la beauté d’Iphigénie: l’action, au-delà des mouvements humains qui la font progresser sur le mode mineur, tend vers le surnaturel.


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