Document 1:  extrait de La Princesse de Montpensier (1662), de Mme de la Fayette: 

Un jour qu’il revenait à Loches par un chemin peu connu de ceux de sa suite, le duc de Guise, qui se vantait de le savoir, se mit à la tête de la troupe pour ser­vir de guide, mais, après avoir marché quelque temps, il s’égara et se trouva sur le bord d’une petite rivière qu’il ne reconnut pas lui-même. Le duc d’Anjou lui fit la guerre de les avoir si mal conduits et, étant arrêtés en ce lieu, aussi dispo­sés à la joie qu’ont accoutumé de l’être de jeunes princes, ils aperçurent un petit bateau qui était arrêté au milieu de la rivière, et, comme elle n’était pas large, ils distinguèrent aisément dans ce bateau trois ou quatre femmes, et une entre autres qui leur sembla fort belle, qui était habillée magnifiquement, et qui regardait avec attention deux hommes qui péchaient auprès d’elle. Cette aventure donna une nouvelle joie à ces jeunes princes et à tous ceux de leur suite. Elle leur parut une chose de roman. Les uns disaient au duc de Guise qu’il les avait éga­rés exprès pour leur faire voir cette belle personne, les autres, qu’il fallait, après ce qu’avait fait le hasard, qu’il en devînt amoureux, et le duc d’Anjou soutenait que c’était lui qui devait être son amant. Enfin, voulant pousser l’aventure à bout, ils firent avancer dans la rivière de leurs gens à cheval, le plus avant qu’il se put ; pour crier à cette dame que c’était monsieur d’Anjou qui eût bien voulu passer de l’autre côté de l’eau et qui priait qu’on le vînt prendre.

Cette dame, qui était la princesse de Montpensier, entendant dire que le duc d’Anjou était là et ne doutant point, à la quantité des gens qu’elle voyait au bord de l’eau, que ce ne fût lui, fit avancer son bateau pour aller du côté où il était. Sa bonne mine le lui fit bientôt distinguer des autres, mais elle distingua encore plutôt le duc de Guise. Sa vue lui apporta un trouble qui la fit un peu rougir et qui la fit paraître aux yeux de ces princes dans une beauté qu’ils crurent surnaturelle. Le duc de Guise la reconnut d’abord, malgré le changement avantageux qui s’était fait en elle depuis les trois années qu’il ne l’avait vue. Il dit au duc d’Anjou qui elle était, qui fut honteux d’abord de la liberté qu’il avait prise, mais voyant Mme de Montpensier si belle, et cette aventure lui plaisant si fort, il se résolut de l’achever, et après mille excuses et mille compliments, il inventa une affaire considérable, qu’il disait avoir au-delà de la rivière et accepta l’offre qu’elle lui fit de le passer dans son bateau.

Il y entra seul avec le duc de Guise, donnant ordre à tous ceux qui les suivaient d’aller passer la rivière à un autre endroit et de les venir joindre à Champigny, que Mme de Montpensier leur dit qui n’était qu’à deux lieues de là. Sitôt qu’ils furent dans le bateau, le duc d’Anjou lui demanda à quoi ils devaient une si agréable rencontre et ce qu’elle faisait au milieu de la rivière. Elle lui répondit qu’étant partie de Champigny avec le prince son mari, dans le dessein de le suivre à la chasse, s’étant trouvée trop lasse, elle était venue sur le bord de la rivière où la curiosité de voir prendre un saumon, qui avait donné dans un filet, l’avait fait entrer dans ce bateau. M. de Guise ne se mêlait point dans la conver­sation, mais, sentant réveiller vivement dans son cœur tout ce que cette prin­cesse y avait autrefois fait naître ; il pensait en lui-même qu’il sortirait difficile­ment de cette aventure sans rentrer dans ses liens.

Madame de La Fayette, La Princesse de Montpensier, 1662.

Document 2: L'embarquement pour Cythère (1717), tableau d'Antoine Watteau

 

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Analyse comparative des deux documents:

Axe d'étude: par quels procédés Mme de La Fayette et Watteau donnent-ils une impression d'ir­réalité et de merveilleux ? Pourquoi ce registre ?

L'extrait de La princesse de Montpensier: 

Le texte de madame de la Fayette situe la rencontre dans un cadre inhabituel. Le duc de Guise, qui guidait la troupe, « s’égara et se trouva sur le bord d’une petite rivière qu’il ne reconnut pas lui-même ». Se perdre dans une forêt constitue un épisode fréquent des contes merveilleux, qui prédispose aux  rencontres "extraordinaires". Les points de repère du monde quotidien où tout est prévisible, où rien d’inattendu ne saurait survenir, ont disparu.

L’apparition est tout aussi merveilleuse : que fait dans ce lieu perdu une femme « habillée magnifiquement ? Le contexte contribue ainsi à rendre « surnaturelle », sinon la princesse elle-même, du moins s beauté.

L’irréalité de la scène est même soulignée par les deux princes : « cette aventure [...] leur parut une chose d roman ». Cette anecdote étant effectivement une invention romanesque de Mme de La Fayette l’auteur fait ainsi un clin d’œil au lecteur qui désamorce toute critique sur l’invraisemblance de la situation Parce qu’ils prennent conscience du caractère romanesque de leur aventure, les deux princes sont aussi lucide que le lecteur lui-même, et leur plaisir à vivre une expérience aussi extraordinaire accompagne le plaisir du lecteur. Tous s’abandonnent voluptueusement à la volonté secrète de qui tire les ficelles, Providence ou auteur. Le caractère envoûtant de la rencontre amoureuse vient de ce qu’elle semble résulter d’une prédestination, qu’elle était « écrite » et qu’on ne pouvait s’y soustraire. Dans ces conditions, il serait frustrant qu’i ne se passe rien : l’histoire doit être complète. C’est ce que soulignent les compagnons des deux princes, le stimulant en quelque sorte à agir : « il fallait, après ce qu’avait fait le hasard, qu’il en devînt amoureux ». Tous veulent « pousser l’aventure à bout » ; quant au duc d’Anjou, « cette aventure lui plaisant si fort, il se résolut de l’achever ».

On comprend donc pourquoi Mme de La Fayette a recours au registre du merveilleux : les circonstances de la rencontre étant romanesques, les acteurs ont un profond désir de faire en sorte qu’il se passe effectivement quelque chose.

Le tableau de Watteau:

La toile de Watteau constitue, elle aussi, un espace merveilleux. Les contours sont légèrement flous et vaporeux, comme sortis d’un rêve. La grande ouverture de perspective, sur la moitié gauche du tableau, n’offre rien de concret au regard, mais des nuées incertaines et des flots : c’est justement vers cet avenir incertain que les amants s’orientent sans se soucier du lendemain.

Le contexte mythologique exprimé par le titre est marqué par la présence du terme fleuri sur la droite de toile et par le cortège d’amours qui s’envolent sur la gauche. L’embarcation dorée sous un dais de pourpre évoque davantage la conque natale de Vénus peinte par Botticelli qu’un véritable navire.

Le tableau de Watteau symbolise manifestement la naissance de l’amour à travers les trois couples du premier rang, évoquant successivement trois étapes d’un mouvement : la cour du couple assis ; puis le lever, l’homme aide la femme à se redresser ; et enfin le départ du couple en marche. On peut donc y voir la séduction, l’acceptation, et le début de la vie à deux. La similitude avec le texte de Mme de La Fayette est al remarquable : l’amour naît aisément dans un contexte irréel, et l’abandon à ses plaisirs est symbolisé par une sortie de forêt et un embarquement sur l’élément liquide.

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