SUMÉ DE L'ASSOMMOIR DE ZOLA

Gervaise Macquart, fille d’Antoine Macquart, a quitté Plassans et la Provence, avec son amant Auguste Lantier et ses deux bâtards, Claude et Etienne, pour tenter sa chance à Paris. Mais Lantier abandonne la jeune femme pour Adèle, une brunisseuse* en chambre. Après un combat homérique qui l’oppose à Virginie, la soeur d’Adèle, au beau milieu du lavoir, Gervaise se retrouve seule à l’hôtel Boncoeur, un garni sordide de Montmartre. Cependant, pressée par son voisin Coupeau, un ouvrier zingueur, d’accepter la vie commune, elle consent au mariage. Mais Mme Lorilleux, la sœur de Coupeau, réprouve cette union et fait un accueil glacé à Gervaise. La noce se déroule sous de funestes auspices : il pleut. Pour tromper l’ennui, on se réfugie au Louvre, sous la conduite de M. Madinier, un ancien ouvrier devenu patron. Déplacés au milieu des ors et des chefs-d’œuvre qu’ils ne comprennent pas, les forgerons, les blanchisseuses et les concierges errent lamentablement dans le labyrinthe des salles, ponctuant leur visite de commentaires naïfs ou égrillards qui offusquent jusqu’ aux gardiens.

Après un repas minable au Moulin d’Argent, les noceurs se séparent, furieux d’avoir dû payer des suppléments et ce mariage bâclé laisse à Gervaise le goût amer de l’échec. Cependant le ménage est uni. Travailleurs, les deux jeunes gens gagnent une petite aisance et peuvent s’installer dans leurs meubles, rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or, tout près de chez Goujet, un jeune forgeron qui vit avec sa mère. Bientôt naît une petite fille, Nana. Mais Cou- peau, jusqu’alors bon mari et bon père, tombe d’un toit et voilà l’ouvrier zingueur gâté par l’oisiveté forcée à laquelle le contraint son accident.

Gervaise, qui a dépensé toutes ses économies pour éviter l’hôpital à son homme, désespère de jamais ouvrir la boutique de blanchisseuse de fin* à laquelle elle rêvait. Mais le forgeron Goujet, secrètement amoureux d’elle, lui prête cinq cents francs qui lui permettent de s’installer au rez-de-chaussée de la grande maison de la rue de la Goutte-d’or, avec trois ouvrières.

Voulant prendre sa revanche sur ses pauvres noces où les Lorilleux l’ont humiliée, elle s’endette pour les régaler d’un formidable gueuleton. Mais la fête qui consacre son triomphe marque le début de sa chute. Depuis des semaines en effet, Virginie, qui a fait mine de se réconcilier avec elle, l’entretient de Lantier. Quand le chapelier fait irruption dans la boutique où l’on a dressé la table, Gervaise est déjà prête à céder à ses anciennes amours.

Bientôt Coupeau, aveugle ou complaisant, installe Lantier dans la blanchisserie et Gervaise, écœurée par l’ivrognerie de son mari, redevient la maîtresse du chapelier. De plus en plus gourmande et paresseuse, ruinée par ses deux hommes oisifs qui lui mangent sa boutique, elle doit céder son bail à Virginie et rejoint le coin des pouilleux, au sixième étage.

Rejetée de tous, elle sombre à son tour dans la boisson tandis que Nana, d’abord apprentie fleuriste, quitte le bouge familial et devient fille de joie. Gervaise tombe alors dans l’hébétude épouvantable de l’absinthe : après avoir assisté à la mort de Coupeau, victime d’une crise de delirium tremens, elle sombre peu à peu dans la folie et meurt de faim et de misère.

I - UN ROMAN RÉALISTE?

« Le premier roman sur le peuple qui ne mente pas »

Accusé par Hugo de montrer « comme à plaisir les hideuses plaies de la misère et de l’abjection à laquelle le pauvre se trouve réduit », l’auteur s’en défend dans la Préface du volume : « L’Assommoir est le premier roman sur le peuple qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple », affirme-t-il.

Vigoureusement opposé à l’idéalisme de Hugo, chez qui l’ancien forçat Jean Valjean devient tout à la fois un saint laïc et un chef d’entreprise riche à millions, Zola entreprend une œuvre de vérité sans complaisance.

La documentation

La pauvreté, il la connaît pour avoir habité les mansardes du Quartier latin au temps de sa jeunesse, il connaît la danse devant le buffet vide et les vêtements portés au mont-de-piété ; il connaît aussi les mœurs populaires par sa famille maternelle et par sa femme, Gabrielle-Alexandrine Meley, qui fut peut-être lingère ou fleuriste ; il connaît surtout la vie ouvrière par une abondante documentation et, en particulier, par le livre d’un ancien ouvrier devenu fabricant boulonnier, Denis Poulot, auteur du Sublime ou l’Ouvrier tel qu’il est en 1870 dont on retrouve ici bien des échos.

Un roman expérimental

Mais, au-delà du réalisme documentaire, on trouve dans L ‘Assommoir une illustration de la théorie du roman expérimental : prenons des ouvriers ni pires ni meilleurs que d’autres, plongeons-les dans le milieu délétère des faubourgs, soumettons-les à une épreuve (l’accident qui condamne Coupeau à l’oisiveté, le retour de Lantier qui réveille les fantômes du passé), et voyons comment ils réagissent en fonction de leur hérédité et de leur tempérament.

II - LE MILIEU, L’HÉRÉDITÉ ET LE TEMPÉRAMENT DANS L'ASSOMMOIR

Le milieu empesté du faubourg

Le Paris de L’Assommoir, c’est celui des barrières, des murs d’octroi qui entourent la ville d’une bande de désert propice à tous les trafics du plaisir et du crime : le bal du Grand Balcon et les « cris d’assassinés » qu’on y entend parfois en témoignent. Ce faubourg pestilentiel où souffle la puanteur des abattoirs, où l’on construit l’hôpital Lariboisière, installe au début du roman un sombre horizon d’attente : abandonnée par Lantier dans le trou sordide de l’hôtel Boncoeur, Gervaise a le pressentiment de son destin, « comme si sa vie, désormais, allait tenir là, entre un abattoir et un hôpital ».

Les assommoirs

Et Gervaise a vu juste. Comme les bêtes qu’on assomme dans les abattoirs, elle va être assommée par le milieu putride du faubourg. L’Assommoir du père Colombe résume à lui seul les influences maléfiques qui vont s’acharner contre elle. Avec sa « mine sombre » et ses « serpentins descendant sous terre », avec ce ronflement sourd, ce « souffle intérieur » qu’aucune fumée ne dénonce, l’alambic est l’emblème démoniaque des causalités souterraines du milieu. D’emblée, Gervaise est prise d’un frisson devant « la cuisine du diable» de la machine à soûler.

«Travailleur morne, puissant et muet », infatigable, l’alambic capture la force de travail de ceux qui se laissent prendre à son air bonhomme, à « ce gros bedon de cuivre » qui fait l’orgueil de la maison. Mais l’Assommoir, ce n’est pas seulement le café du père Colombe où l’on s’assomme à coups d’absinthe, c’est aussi le lavoir, où Gervaise et Virginie s’assomment à coups de battoir, c’est encore la grande maison insalubre de la Goutte-d’or, c’est enfin la boutique surchauffée où s’entasse le linge sale avec ses puanteurs et ses malpropretés morales.

Un sou jeté en l’air, retombant pile ou face

Au déterminisme du milieu, Gervaise et Coupeau opposent d’abord un beau courage, mais, victimes d’une hérédité gâtée, ils abdiqueront bientôt. Fille de l’ivrogne Macquart, Gervaise boite d’avoir été conçue dans l’ivresse brutale de son père mais c’est surtout la volonté, en elle, qui est boiteuse : « elle se comparait à un sou lancé en l’air, retombant pile ou face, selon les hasards du pavé », écrit Zola. Quant à Coupeau, avec sa face de « chien joyeux et bon enfant », avec « son adresse et son effronterie de singe », il garde quelque chose de l’animalité primitive. Or, pour Zola, lecteur de Darwin, seuls les êtres les plus évolués sont capables de volonté.

III - DU PEUPLE LABORIEUX AU PROLÉTARIAT CORROMPU

Leçons de tempérance

De leur ascension sociale à leur déchéance, les Coupeau vont donc parcourir tous les degrés qui vont du peuple laborieux au prolétariat corrompu : l’installation du couple rue Neuve-de-la Goutte-d’or, auprès des Goujet, s’accompagne d’une longue période de tempérance. La tempérance, c’est le refus de tous les excès, c’est aussi un usage moral du temps. Le culte religieux que Gervaise voue à sa pendule, « comme si le marbre de sa commode [s’était] transformé en chapelle », symbolise les vertus prolétariennes du temps de travail accumulé, capitalisé sur le livret de caisse d’épargne caché sous le globe de verre. Lorsque la blanchisseuse, retombée aux bras de Lantier, aura fait son deuil de la dignité, la pendule sera portée au mont-de-piété dans le minuscule cercueil d’une caisse à chapeau.

La fête de l’oie

La fête de l’oie est le premier pas vers l’intempérance : c’est dans la boutique que l’on dresse la table et déjà les taches de graisse et de vin souillent l’établi. Voulant écraser les Lorilleux de ses largesses, la blanchisseuse n’hésite pas à envoyer Maman Coupeau au clou pour emprunter sur son alliance ; et, dans ces ripailles rabelaisiennes où le vin coule comme « un vrai ruisseau, lorsqu’il a plu et que la terre a soif », où l’on voit les bedons se gonfler à mesure, tout s’inverse brusquement:

leurs « faces pareilles à des derrières », les convives, déshumanisés, dévorent à belles dents l’animal du sacrifice, Gervaise elle-même, dont chacun semble emporter un morceau. Car, avec sa belle « peau de blonde », l’oie n’est qu’une métaphore de la blanchisseuse: les Lorilleux « auraient englouti le plat, la table et la boutique afin de ruiner la Banban d’un coup et, toute la nuit, un chat, croquant les os, acheva d’enterrer la bête avec le petit bruit de ses dents fines... ».

De la Saint Lundi...

Réintroduit dans la boutique à la fête de Gervaise, Lantier va y apporter le ferment de la corruption de l’espace et du temps. Prenant la chambre d’Etienne, il oblige d’abord la blanchisseuse à « fourrer le linge sale », entassé dans la chambre du petit, sous son propre lit: dès lors, accoutumée à l’odeur du vice, Gervaise se laisse aussi aller à la paresse, à l’adultère et à la dette. La puanteur du linge, métonymique* de toutes celles du faubourg, la pénètre par tous les pores de la peau. Désormais, son plaisir est de «rester en tas >, ses outils filent au mont-de- piété, tandis que Lantier, sous prétexte de refuser l’exploitation, entraîne Coupeau dans d’interminables bordées de café en café. Peu à peu, la flâne devient l’obsession du couple : fêtant « la Saint Lundi » des semaines entières, « invent[ant] des saints au calendrier », ils descendent au dernier degré de l’abjection.

…à la dernière fête

Les Coupeau se transforment alors en types de carnaval pathétiques pris dans l’hallucination de la fête. Fascinée par son ombre qui danse un chahut de tous les diables sur le boulevard (ch. XII), Gervaise retrouve Coupeau, « déguisé en un qui va mourir », agonisant à l’hôpital Sainte-Anne (ch. XIII). Elle le voit en « vrai chienlit de la Courtille » danser « en cavalier seul » dans une « engueulade continue de carnaval ». La perception de Gervaise est ainsi remarquablement accordée au délire de Coupeau car lui aussi revit cette mascarade de barrière «Tiens [...j c’est la bande de la chaussée Clignancourt, déguisée en ours V1à la cavalcade. » Tous les loisirs populaires, le cirque, la ménagerie, les bals de barrière, le guignol, la foire sont convoqués : Coupeau, s’approchant du mur, y voit son double grimaçant, une tête de singe prêt à le dévorer comme dans un miroir déformant tournant le dos à Gervaise, il la voit aussi se « ficher de lui en public» avec le chapelier comme dans un miroir magique. Et bientôt Gervaise va reprendre elle-même, en miroir, la gesticulation frénétique de son homme, tremblant des pieds et des mains, faisant Coupeau pour les voisins.

IV - LA CULTURE POPULAIRE ET LE TRAVAIL DU STYLE DANS L'ASSOMMOIR

Ethnographie et linguistique

Cette dernière fête achève l’exploration de la culture populaire qu’a tentée Zola dans un roman de l’alcoolisme qui est aussi une étude ethnographique : on y apprend comment on se marie, comment on vit et comment on meurt dans le petit peuple des faubourgs. On y apprend aussi comment on parle. Certes, l’argot est un fait littéraire massif au XIX siècle : Hugo prête à Gavroche « cet idiome abject qui ruisselle de fange » (Les Misérables) et Balzac analyse « la langue des grecs, des filous, des voleurs et des assassins » (Splendeurs et Misères des courtisanes). Pourquoi donc s’être fâché contre les mots de L’Assommoir ?

Le coup de gosier de Paris et le style indirect libre

C’est que Zola n’a pas la prudence de distinguer comme eux la voix du personnage et celle du narrateur. Bafouant toutes les conventions, il ose « couler dans un moule très travaillé la langue du peuple ». En effaçant les marques de subordination, le style indirect libre donne à la troisième personne une valeur flottante qui confond toutes les voix : « Elle en arrivait, les matins de fringale, à rôder avec les chiens [.1 », lit-on au chapitre XII ; « ça répugne les délicats, cette idée mais si les délicats n’avaient rien tortillé de trois jours, nous verrions un peu s’ils bouderaient contre leur ventre ; ils se mettraient à quatre pattes et mangeraient aux ordures comme les camarades. » Qui parle ? Est-ce Gervaise, est-ce Zola ? La leçon n’a pas été du goût des nantis...

 

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