Dissertation de culture générale : épreuve HEC 2004

Sujet de dissertation: Celui qui ne croit pas, par Gilbert Guislain

I — Ce personnage singulier

Un commentaire des mots de ce sujet assez étonnant s’impose d’abord. Les sujets de culture générale sont habituellement constitués d’une question, voire d’un seul mot. Ici, nous rencontrons seulement un démonstratif antécédent suivi d’un pronom relatif; le sujet est seulement constitué d’une proposition relative et nous pourrions attendre une proposition principale: que fait, que dit que pense celui qui ne croit pas? Le sujet semble ainsi suspendu à d’autres éléments qui ne sont pas ici explicités.

D’autre part, nous constatons la force de la négation: le sujet ne dit pas celui qui sait ou celui qui doute, mais évoque un personnage qu’une attitude caractérise: l’incroyance ou l’incrédulité, donc un personnage singulier qui refuse la norme, qui est ici la croyance. Il est bien l’homme de la négation, mais qui peut être aussi celui de l’ignorance, ou de l’indifférence. Il semble plutôt remarquable si l’on songe que ‘celui qui’ est la traduction du latin « is qui », ce qui peut prendre une connotation de qualité et de prestige, dans le refus du conformisme, de la « superstition » — on pense à la force du libertinage  — mais ce qui peut exprimer aussi une différence mal vue: on peut penser au mécréant marginal par rapport à toute la communauté, au village qui croit, à l’opinion, à « ce que tous les hommes révèrent » selon l’expression de Sganarelle dans Don Juan de Molière (acte I, scène 2). Mais, au-delà de la personne, le sujet nous invite à cerner des attitudes face à la croyance: le scepticisme et le libertinage, l’athéisme et le nihilisme, tout en tenant compte des modalités d’articulation du croire et du savoir: le lecteur pourra se reporter ici au corrigé voisin (voir l’épreuve de culture générale E. M. Lyon ).

II — ... Est-ce un sceptique ou un libertin ?

Le doute sceptique est ce qui peut caractériser par exemple l’intellectuel, le philosophe, Socrate comme Montaigne: il s’agit de remettre en cause les opinions confortables, les préjugés, le conformisme, le sens commun. Contre les dogmatiques qui enseignent une doctrine, les sceptiques sont ceux qui continuent à chercher, selon la formule de Sextus Empiricus. Il ne fait pas profession d’avoir trouvé la vérité et il suspend son jugement, fidèle ainsi à l’inspiration philosophique. De ce point de vue, le sceptique n’est pas sur la position radicale de « celui qui ne croit pas », celui qui refuse la croyance peut-être pour en adopter une autre de sens contraire. Le « je sais que je ne sais rien » socratique ne prépare pas nécessairement un savoir à naître, puisqu’à une croyance, on pourra toujours opposer une autre croyance de force égale et d’égale portée. Le sceptique continue à chercher, et la suspension de l’assentiment engendre la tranquillité de l’âme, sans pouvoir accéder à quelque certitude que ce soit. Ceci est particulièrement vrai du scepticisme radical de Montaigne, sensible à l’absence de vérité absolue, devant le spectacle de la seule coutume et de la diversité des cultures ( Chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage », Essais, II) Montaigne inaugure cette modernité intellectuelle caractérisée par l’affaiblissement des concepts de nature et de raison. Celui qui ne croit pas est alors un agnostique qui ne peut montrer que Dieu existe par la raison mais qui ne peut pas montrer, par ailleurs, qu’il n’existe pâs. Il faut toujours garder à l’esprit, face à ce sujet: ne pas croire, que cela implique-t-il comme savoir? Il est essentiel de distinguer deux démarches sceptiques, celle du doute méthodique provisoire cartésien: il s’agit ici de reconstruire une connaissance fondée sur une raison certaine, et le doute radical de Montaigne, pour qui il n’y a pas de vérité absolue. Nous sommes alors dans une perspective relativiste et conservatrice, où nous restons attachés à la coutume et à la convention faute de mieux, aux « grandeurs d’établissement » pour reprendre l’expression de Pascal.

Avec le libertinage, le scepticisme se fait contestataire; celui qui ne croit pas croit, en fuit, à autre chose. Nous devons faire intervenir ici l’esprit d’examen né au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, en particulier avec Pierre Bayle et Fontenelle, à la Suite des épicuriens matérialistes du XVIIe siècle, Gassendi et Cyrano de Bergerac. Les usages politiques et les croyances religieuses sont ici contestés au profit du relativisme et de nouvelles idoles: le savoir scientifique dont on espère qu’il délivre l’humanité de la « superstition », mais aussi la nature, cette divinité antique qui fait un retour en force au siècle des Lumières. On voit qu’il est difficile de contester la religion sans en créer une nouvelle. Dans L’Anti-Nature, Clément Rosset distingue par exemple la philosophie de Diderot de celle de Lucrèce. Il montre que Diderot procède à une vitalisation sensualiste de la nature comme le fait aussi Condillac et avec ce principe de vie, il révèle le caractère religieux du XVIIIe siècle — présent aussi, et différemment, dans le déisme voltairien ou dans la religion du sentiment de Rousseau. Lucrèce, au contraire, sans céder à une croyance de substitution, avait affirmé un principe d’indétermination: la nature est pure contingence, aléa, sans finalité ni nécessité.

Quant au libertin, il est bien l’homme du refus de toute transcendance: Don Juan s’oppose à tout ce qui fait obstacle à son pouvoir et à son plaisir. Il se montre provocateur face au pauvre (acte II, scène 2) ce qui prouve qu’il n’est pas complètement indifférent à Dieu, à l’idéalisme et au surnaturel. Sinon, pourquoi y prêterait-il tant d’attention, même s’il affirme ne croire qu’en « deux et deux font quatre » face à Sganarelle (acte III, scène 1). Sa volonté de contester toute limite à sa propre volonté, à son propre plaisir, en fait bien l’homme de la modernité. « Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs.», dit-il dans sa tirade sur l’inconstance (acte I, scène 2). Il n’est pas cet esprit indifférent qui, simplement, « ne croit pas », mais bien plus, celui qui croit en lui-même. Tout comme le révolutionnaire démiurge qui se pose en nouveau Prométhée dans l’Histoire.

III — ... Ou bien un athée ou un nihiliste?

Celui qui ne croit pas est l’athée pour qui la religion est « opium du peuple » selon la formule de Marx dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. La religion serait une illusion collective. Pour Ludwig Feuerbach, l’homme transfère ce qui lui appartient en propre à un autre qu’il nomme Dieu. Il est victime de résignation et d’aliénation. Pour s’attaquer à la religion jugée comme une illusion, il est donc nécessaire d’être athée, sans être seulement agnostique, car il faut libérer l’homme. Marx approfondit ce point de vue dans ses Thèses sur Feuerbach. En effet, l’illusion religieuse n’est pas pour Marx un pur produit de l’esprit de l’homme. Il faut tenir compte des structures productives, sociales et politiques où évoluent les hommes. L’esprit religieux est, pour Marx, lié à un asservissement social. La religion serait ainsi une illusion qui ferait oublier à l’homme l’exploitation sociale et économique dont il est l’objet. Seule la Révolution est capable de renverser Dieu en rendant obsolètes les conditions sociales qui lui permettaient d’exister. Et, loin de se limiter à une simple laïcité refoulant le religieux dans la sphère privée, le communisme entend créer sur la terre ce que l’homme plaçait dans les cieux. D’où sa dimension messianique et millénariste, son caractère de religion de substitution. « Celui qui ne croit pas » veut croire en un meilleur monde, ici et maintenant. Le marxisme a alimenté « l’avidité de certitudes optimistes » pour reprendre l’expression de Nietzsche, en un temps qui a rompu avec la croyance et détruit les communautés traditionnelles, souligne Jean-Marie Domenach dans Approches de la modernité. Marx dénonçait l’insuffisance ou l’imposture d’une croyance mais pour lui en substituer une autre, à caractère religieux. Et l’incroyant peut croire naïvement dans les « lendemains qui chantent », alors que le croyant peut être plus prudent et moins crédule, comme le montre le corrigé voisin (voir Culture générale E. M. Lyon).

Nos contemporains vénèrent des idoles de substitution : religion civile de Rousseau, républicanisme, laïcité, démocratie, religion du Progrès, égalité, là où Nietzsche qui fut bien plus « celui qui ne croit pas » que Marx avec le nihilisme, annonçait, au contraire, l’échec des catégories de la raison, l’absence de toute finalité et l’acceptation du devenir.

 

Bibliographie de culture générale

Ouvrages généraux:

Ces ouvrages présentent de nombreuses études et textes sur la croyance, la foi et la raison, l’athéisme et le nihilisme ainsi que sur la passion, le désir.

La Passion, Ouvrage collectif, Studyrama

La Croyance, ouvrage collectif, Studyrama.

Cent fiches de culture générale, Bréal.

Éléments de culture générale, J. Bonnot, P. Dumont, G. Guislain, Ellipses.

Ouvrage de préparation aux dissertations, aux « colles » et aux entretiens

Exercices de contraction et de synthèse de textes, G. Guislain, Y. Terrades, Ellipses.

QCM commentés de culture générale, B. Berthou, G. Guislain, Ellipses.

L’indispensable des concepts de culture générale, B. Berthou, V. Delegue, Studyrama.

Balzac, panorama d’un auteur, G. Guislain, Studyrama.

Dictionnaire de culture générale, F. LAUPIES, PUF


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