A- Texte: Portrait de Salomé de Jules Laforgue

Et enfin voici qu'un silence s'élargit, comme un épervier à mailles pâles jeté aux soirs de grande pêche ; on se levait ; il paraît que c'était Salomé.

Elle entra, descendant l'escalier-tournant, raide dans son fourreau de mousseline ; d'une main elle faisait signe qu'on se recouchât ; une petite lyre noire pendait à son poignet : elle détacha du bout des doigts un baiser vers son père.

Et elle vint se poser, en face, sur l'estrade devant le rideau tiré de l'Alcazar, attendant qu'on l'eût contemplée de tout son coeur, s'amusant par contenance à vaciller sur ses pieds exsangues aux orteils écartés.

Elle ne faisait attention à personne. - Saupoudrés de pollens inconnus, ses cheveux se défaisaient en mèches plates sur les épaules, ébouriffés au front avec des fleurs jaunes, et des pailles froissées ; ses épaules nues retenaient, redressée au moyen de brassières de nacre, une roue de paon nain, en fond changeant, moire, azur, or, émeraude, halo sur lequel s'enlevait sa candide tête, tête supérieure mais cordialement insouciante de se sentir unique, le col fauché, les yeux décomposés d'expiations chatoyantes, les lèvres découvrant d'un accent circonflexe rose pâle une denture aux gencives d'un rose plus pâle encore, en un sourire des plus crucifiés.

Oh ! le céleste gentil être d'esthétiques bien comprises, la fine recluse des îles Blanches ésotériques !...

Hermétiquement emmousselinée d'une arachnéenne jonquille à pois noirs qui, s'agrafant çà et là de fibules diverses, laissait les bras à leur angélique nudité, formait entre les deux soupçons de seins aux amandes piquées d'un oeillet, une écharpe brodée de ses dix-huit ans et, s'attachant un peu plus haut que l'adorable fossette ombilicale en une ceinture de bouillonnés d'un jaune intense et jaloux, s'adombrait d'inviolable au bassin dans l'étreinte des hanches maigres, et venait s'arrêter aux chevilles, pour remonter par derrière en deux écharpes flottant écartées, rattachées enfin aux brassières de nacre de la roue de paon nain en fond changeant, azur, moire, émeraude, or, halo à sa candide tête supérieure ; elle vacillait sur ses pieds, ses pieds exsangues, aux orteils écartés, chaussés uniquement d'un anneau aux chevilles d'où pleuvaient d'éblouissantes franges de moire jaune.

Oh ! le petit Messie à matrice ! Que sa tête lui était onéreuse ! Elle ne savait que faire de ses mains, les épaules même un peu gênées. Qui pouvait bien lui avoir crucifié son sourire, la petite Immaculée-Conception ? Et décomposé le bleu de ses regards ? - 0h ! exultaient les coeurs, que sa jupe doit sentir simple ! Que l'art est long et la vie courte ! Oh, causer avec elle dans un coin, près d'un jet d'eau, savoir non son pourquoi mais son comment, et mourir !... mourir, à moins que...

Elle va peut-être raconter des choses, après tout ?...

Penché en avant, parmi les soyeux coussins éboulés, ses rides dilatées, ses pupilles jutant derrière les créneaux de leurs paupières dédorées, tourmentant par contenance le Sceau pendu à son cou, le Tétrarque venait de passer à un page l'ananas qu'il grignotait et sa tiare de tours.

- Recueille-toi ! recueille-toi d'abord, Idée et Galbe, ô Cariatide des îles sans histoire ! suppliait-il.

Puis, il souriait à tous, en père heureux, l'air de dire : «Vous allez voir ce que vous allez voir», mettant les princes ses hôtes au courant, de façon fort décousue, où ceux-ci comprirent que, pour faire un sort à la petite personne en question, la Lune s'était saignée aux quatre veines, et qu'on la tenait d'ailleurs généralement (il y avait eu un Concile là-dessus) pour la soeur de lait de la Voie Lactée (tout pour elle !).

Or, délicatement campée sur le pied droit, la hanche remontée, l'autre jambe infléchie en retard à la Niobide, Salomé, ayant donné cours à un petit rire toussotant, peut-être pour faire assavoir que surtout fallait pas croire qu'elle se prenait au sérieux, pinça sa lyre noire jusqu'au sang, et, de la voix sans timbre et sans sexe d'un malade qui réclame sa potion dont, au fond, il n'a jamais eu plus besoin que vous ou moi, improvisa à même :

«Que le Néant, c'est-à-dire la Vie latente qui verra le jour après-demain, au plus tôt, est estimable, absolvant, coexistant à l'Infini, limpide comme tout !»

Se moquait-elle ? Elle continuait :

«Amour ! inclusive manie de ne pas vouloir mourir absolument (piètre échappatoire !) ô faux frère, je ne te dirai pas qu'il est temps de s'expliquer. D'éternité, les choses sont les choses. Mais qu'il serait vrai de se faire des concessions mutuelles sur le terrain des cinq sens actuels, au nom de l'Inconscient !

0 latitudes, altitudes, des Nébuleuses de bonne volonté aux petites méduses d'eau douce, faites-moi donc la grâce d'aller pâturer les vergers empiriques. 0 passagers de cette Terre, éminemment idem à d'incalculables autres aussi seules dans la vie en travail indéfini d'infini ! L'Essentiel actif s'aime (suivez-moi bien) s'aime dynamiquement, plus ou moins à son gré : c'est une belle âme qui se joue du biniou à jamais, ça la regarde. Soyez, vous, les passifs naturels ; entrez automatiques comme Tout, dans les Ordres de l'Harmonie Bien-Veillante ! Et vous m'en direz des nouvelles.

Oui, théosophes hydrocéphales, comme douces volatiles du peuple, tous groupes quelconques de phénomènes sans garantie du gouvernement d'au-delà, redevenez des êtres atteints d'incurie, broutez-moi, au jour le jour, de saisons en saisons, ces Deltas sans sphinx, dont les angles égalent quand même deux droits. C'est là le plus bienséant, ô générations incurablement pubères ; et surtout feignez l'empêtrement dans les limbes irresponsables des virtualités que je vous ai dites. L'inconscient farà da se.

Et vous, fatals Jourdains, Ganges baptismaux, courants sidéraux insubmersibles, cosmogonies de Maman ! lavez-vous, à l'entrée, de la tache plus ou moins originelle du Systématique ; que nous soyons d'avance mâchés en charpie pour la Grande Vertu Curative (disons palliative) qui raccommode les accrocs des prairies, des épidermes, etc. - Quia est in ea virtus dormitiva. - Va...»

Salomé s'arrêta court, ramenant ses cheveux poudrés de pollens inconnus ; ses soupçons de seins, si haletants que les oeillets en tombèrent (faisant leurs amandes veuves). Pour se remettre, elle tira de sa noire lyre une fugue sans rapport...

- Oh ! continue, continue, dis tout ce que tu sais ! geignait Emeraude-Archetypas, battant des mains comme un enfant. Ma parole tétrarchique ! tu auras tout ce que tu voudras, l'Université, mon Sceau, le Culte des Neiges ? inocule-nous ta grâce d'Immaculée Conception... Je m'ennuie, nous nous ennuyons tant ! n'est-ce pas, messieurs ?

Jules Laforgue - Salomé (1886)

B- Analyse du texte

Salomé ne devient véritablement un mythe littéraire, principalement en France et en Allemagne, qu’après le milieu du XIXe siècle. Dans les années 1890, Salomé apparaît comme un sujet obligé pour les auteurs qui se rattachent au symbolisme  ou au décadentisme. Hérode et sa cour sont considérés comme des « décadents » raffinés. Le thème de Salomé devient le support d’un esthétisme qui semble n’avoir d’autre signification que lui-même.

L’émulation pousse à un dialogue des oeuvres : la « Salomé » de Jules Laforgue (Moralités légendaires, 1887) répond à l’« Hérodias » de Flaubert (Trois Contes, 1877).

Laforgue reprend à sa manière le dernier des Trois Contes : Salomé chante et ne danse pas ; elle se produit dans une sorte de cabaret intellectuel, déclamant une mélopée incompréhensible où affleurent les pulsions inconscientes. Salomé ne survit pas à l’aventure : ayant obtenu la tête de Jean-Baptiste, elle veut la lancer à la mer et est entraînée dans la chute.

Le texte de Laforgue se caractérise par l’esthétisme trouble de la description et un humour inattendu qui met à distance le personnage.

I- L’esthétisme du portrait de Salomé

– Esthétisme : doctrine des esthètes, culte exclusif de la beauté formelle, tendance qui transparaît dans cet extrait.

– Mise en scène du portrait, dimension théâtrale de la présentation (« Et voici enfin... » avec utilisation du présentatif et recours à une comparaison inattendue : « comme un épervier... ») et arrogance de la jeune fille, assurance qui contraste avec son apparente fragilité (l. 3 à 8).

– Précision descriptive, abondance des adjectifs notamment de couleur, vocabulaire rare (« exsangues ») ou syntaxe précieuse (« sa candide tête », « les yeux décomposés d’expiations chatoyantes », « un sourire des plus crucifiés »).

– Un portrait classique (vision d’ensemble puis détails du visage) renouvelé par l’étrangeté délibérée (« pollens inconnus », « fleurs jaunes, pailles froissées », « roue de paon nain ») et la présentation en une longue phrase qui fait tableau.

– Contraste inquiétant entre la richesse, le chatoiement du costume (« nacre », « en fond changeant, moire azur, or, émeraude ») et l’extrême fragilité de Salomé qui paraît mourante (« vaciller sur ses pieds exsangues », « yeux décomposés », « une denture aux gencives d’un rose plus pâle encore », « un sourire des plus crucifiés »). Le personnage est irradié d’une sensualité maladive et trouble (le terme « expiations » suggère des fautes secrètes, attirantes et prometteuses en raison de l’alliance de termes « expiations chatoyantes »).

II. L’humour du narrateur et la mise à distance du personnage

– Des indices de mise à distance du mythe : « il paraît que c’était Salomé », « en un plat quelconque », une chanteuse et non une danseuse, l’anachronisme de l’Alcazar.

– Vision distanciée de la scène : « Et enfin voici... » qui signale la prise en charge ferme du récit par un narrateur extérieur à la fiction mais qui la juge ; attitude embarrassée du Tétrarque qui « scrutait les dessins de ses coussins » ; « vous le redressa vivement » (présence du vous qui renvoie au narrataire), établit une complicité entre le narrateur et lui, mais a surtout un caractère familier qui introduit une dissonance et une rupture de ton).

– Mise à distance du personnage dans son portrait : « cordialement insouciante de se sentir unique », « en un sourire des plus crucifiés » (comme si elle était une victime), peinture amusée par le narrateur d’une adolescente arrogante, sûre de son pouvoir et narcissique. Le portrait de Salomé est une vision d’art teintée d’humour, comme s’il ne convenait pas de prendre tout à fait au sérieux la femme-enfant. C’est un portrait ambigu et inquiétant qui semble trouver une postérité chez Lolita (on peut penser au roman de Nabokov, 1955), symbole de la jeune fille à la virginité redoutable.

 

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