Quelques noms de personnages de la fiction passent dans la langue commune pour désigner un type humain, psychologique ou social : un don juan, un tartuffe, un rastignac. On parle ainsi d’une bovary, en référence à l’héroïne du roman de Gustave Flaubert publié en 1857. L’histoire de Madame Bovary parut même suffisamment exemplaire pour donner naissance au concept de « bovarysme », défini pour la première fois par le critique Jules de Gaultier en 1911 comme «le pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ».

Cette définition s’est enrichie de nombreuses études consacrées au personnage flaubertien mais au-delà du mythe littéraire, le bovarysme peut apparaître comme un symp­tôme de la modernité.

I. Résumé de Madame Bovary

  1. Première partie. Charles Bovary, après des études ordinaires, s’est installé comme médecin de campagne à Tostes, un village de Normandie, où il s’est marié avec une veuve «laide» et «sèche». (Chap. 1) Lors d’une consultation Il fait la connaissance d’Emma Rouault, qu’il épouse juste après la mort brusque de sa femme (2-4). Contrairement à son mari Charles, Emma n’est pas heureuse : ce mariage la déçoit car il ne s’accorde pas avec ses rêves d’adolescente romanesque (5-7). Après avoir assisté à un bal au château de La Vaubyessard, où elle a vécu un moment fugace de luxe et de bonheur (8), elle tombe dans un chagrin profond et Charles décide alors d’aller l’installer à Yonville-l’Abbaye : il croit que la vie dans un gros bourg égayera sa femme et l’aidera à reprendre goût à la vie(9).
  2. Deuxième partie. Installés À Yonville, les deux époux rencontrent le pharmacien Homais et Léon Dupuis, un jeune clerc de notaire, (chap. 1-2). Bientôt Une relation amicale tendre naît entre Emma et le jeune homme (3-5), mais celui-ci qui ne croit pas être aimé, quitte Yonville pour terminer ses études de droit à Paris (6). Quelque temps après, Emma rencontre Rodolphe Boulanger, un aristocrate cynique et séducteur, dont elle devient la maîtresse (7-9). Effrayé par la ferveur de l’amour que lui porte Emma, Rodolphe la quitte impitoyablement alors qu’elle pensait fuir avec lui (10-13). Plus tard, invités à une soirée à Rouan, Charles et Emma retrouvent Léon par hasard (14-15).
  3. Troisième partie. Celui-ci devient vite l’amant d’Emma, qui se met à inventer des prétextes pour le rencontrer à l’insu de son mari (chap. 1-5). Ayant contracté de multiples dettes, Emma est sommée de les rembourser par son créancier M. Lheureux. Dans un geste de désespoir, Emma se suicide en avalant de l’arsenic (6-7). Charles, anéanti et ruiné, meurt, après avoir découvert dans les papiers d’Emma les preuves de son infidélité (8-11).

 

I. De Madame Bovary au bovarysme

Le « bovarysme » est d’abord la relation particulière au monde d’Emma Bovary. La destinée de cette jeune femme du XIXe  siècle est placée sous le double signe de l’ennui et de l’échec : ni son mariage raté avec Charles Bovary, un modeste officier de santé, ni son existence quotidienne prisonnière d’un milieu étriqué de petite bourgeoisie provinciale, dans un village normand, ni ses aventures adultères avec de médiocres amants ne sont à la hauteur des rêves de « félicité », de « passion » et d’« ivresse » qu’elle a conçus dans l’adolescence ou à travers de fugitives visions d’une vie de luxe et de volupté. De décep­tion en chimère, de rêverie en désillusion, l’échec du rêve conduit Emma au suicide, dans un cercle finalement tragique.

Le « bovarysme » n’a pourtant rien de l’héroïsme de la tragédie qui suppose énergie et lucidité dans l’affrontement avec le destin. On l’associe plutôt à un état de « passivité nostalgique et fascinée » (J. Gracq) où le désir insatisfait prend un caractère patholo­gique, nourrissant une rêverie aussi vague dans son objet qu’obsessionnelle dans sa répétition.

On peut donc considérer le bovarysme comme un processus psychologique compor­tant trois phases successives :

  1. un sentiment diffus de dégoût et d’ennui né du désert de sensations de la vie quo­tidienne : un « insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbil­lonne comme le vent » (Madame Bovary, Ière partie, chap. 7) ;
  2. une fondamentale illusion : celle de pouvoir combler le néant du monde par la multiplication des rêves, des désirs, des souvenirs ; celle qui consiste à croire, par exemple, qu’il suffit de voyager pour changer sa vie. Pris au piège de « l’attirante fantas­magorie des réalités sentimentales » (Madame Bovary, IIème partie, chap. 6), l’être du « bova­rysme » est authentiquement aliéné : l’errance du désir entre des objets aussi hétérogènes qu’inaccessibles aboutit à une perte de l’identité ;
  3. l’envol de la rêverie, son vertige, sont suivis d’une retombée, d’une « petite mort » (J. Rousset) : déception qui n’aboutit pas pour autant à une prise de conscience (contrai­rement au schéma des Illusions perdues dans le roman balzacien) mais à un nouveau malaise, dans une spirale sans fin.

II. Le bovarysme: un mal moderne

La dimension psychologique du «bovarysme» doit être complétée et éclairée par l’analyse historique : s’il y a pathologie (Baudelaire voit chez Madame Bovary un caractère hystérique et les Goncourt donneront dans leur roman, Germinie Lacerteux, une descrip­tion clinique du bovarysme), elle peut être interprétée comme un mal essentiellement moderne.

Le rêve de vivre de grandes passions et de plier le monde à sa volonté est d’abord une illusion romantique. Celle-ci est fondamentale dans l’éducation d’Emma Bovary, nourrie des Méditations poétiques de Lamartine et des romans de Walter Scott. Le bovarysme se présente donc comme une version dégradée de ce romantisme, dérisoire sous le regard ironique de Flaubert, car la faillite des idéaux y est antihéroïque.

En second lieu, on ne peut dissocier le « bovarysme » de la condition de la femme au XIXe siècle : femme dominée, condamnée à l’évasion, à la frustration, au paraître, victime désignée de toutes les désillusions, femme-objet réduite à son corps quand elle est une femme amoureuse, femme adultère dont la destinée malheureuse parcourt le roman de l’époque. Emma a perdu son identité en se mariant : elle est, pour toujours, Madame Bovary, le nom d’un autre.

Fondamentale insatisfaction, le bovarysme découle plus généralement de la pauvreté de la vie et de la dissolution du lien social dans un milieu petit-bourgeois pétri d’égoïsme, de bêtise et d’inhumanité (milieu incarné dans le roman de Flaubert par le pharmacien Homais, que Sartre définit comme l’ « objet pur », l’homme mécanique qui ne s’exprime que par « idées reçues »).

C’est dans sa réaction à une société qui paraît privée d’avenir par son caractère uni­forme et répétitif que le bovarysme est une figure de la modernité. Mais cette réaction, ce refus du réel, cette évasion indéfinie finissent par rejoindre ce qu’ils cherchent à fuir : l’inertie des êtres et des choses. L’attente, la stagnation, l’amoncellement étouffant des objets que le récit flaubertien élève au rang de personnages tout en rabaissant les person­nages au rang d’objets, le règne de l’insignifiant, du non-être, la prolifération et la consommation aliénante des images définissent l’univers du bovarysme comme un monde déshumanisé, menacé par le « rien ».

Les personnages du roman de Georges Perec, Les Choses (1965), offrent une des plus saisissantes illustrations de ce bovarysme contemporain :

« Ils croyaient imaginer le bonheur [...]. Ils croyaient qu’il leur suffisait de marcher pour que leur marche soit un bonheur. Mais ils se retrouvaient seuls, immobiles, un peu vides. Une plaine grise et glacée, une steppe aride : nul palais ne se dressait aux portes des déserts, nulle esplanade ne leur servait d’horizon. » Georges Pérec, Les Choses, «J’ai lu ».

Claude Eterstein

Découvrez les nouveautés

Partenaire Interlettre

Rechercher sur Google

Recherche personnalisée