Texte : Marivaux, Les Fausses Confidences (Acte I, scène 2)

De « DORANTE, DUBOIS, entrant avec un air de mystère. » à « Tâchez que Marton prenne un peu de goût pour vous. L’amour et moi nous ferons le reste. »

Introduit dans la maison d’Araminte pour y briguer une place d’intendant, Dorante y retrouve son ancien valet, Dubois. Dans cette scène d’exposition, leur conversation jette un éclairage inattendu sur les véritables motifs de l’arrivée du jeune homme chez cette riche veuve.

I - UNE SCÈNE D’EXPOSITION THÉATRALE : UN AIR DE MYSTÈRE

Succédant à une courte scène où l’on a vu Dorante aux prises avec l’importune sollicitude d’Arlequin, cette seconde scène est la véritable exposition de la pièce. A travers le dialogue des personnages, on apprend quelles circonstances ont conduit Dorante chez Araminte, tandis que leur comportement éveille la curiosité du public quant à la suite des événements. Après le déambule comique de la première scène, le ton change brusquement, et les retrouvailles des deux hommes prennent des allures de complot. La didascalie initiale précise en effet que Dubois entre en scène « avec un air de mystère ». Suivent des questions qui renforcent cette impression (1. 7 et 10). L’allusion à ce « projet », que reprendra Dorante un peu plus loin, épaissit le mystère et ménage un « suspens » propre à piquer l’intérêt des spectateurs, qui s’interrogent aussi sur l’étrange relation qui semble unir Dorante et Dubois. Au tutoiement de l’un répond le vouvoiement de l’autre. C’est néanmoins ce dernier qui pose les questions, et donne les consignes (1. 8).

II - L’ART DE L’EXPOSITION THÉATRALE : LA MISE EN RÉCIT

Une longue tirade de Dorante dissipe le mystère à propos de sa relation avec Dubois, et de la manière dont il a été introduit dans la maison. L’inclusion de ce récit permet de faire « l’historique» de la situation présente. Sans se perdre dans les détails, Dorante résume les informations indispensables. Une accumulation de subordonnées précipite le rythme des événements, et le jeu des temps verbaux fait se télescoper les époques, en mêlant étroitement le présent (« il me présente », «il se trouve, il ne sait point ») et le passé (« je lui ai parlé », « qui m’as adressé à lui », «il m’a dit »). Glissement encore accentué par la proximité des indices temporels «hier» et « ce matin ». La tirade de Dorante donne aussi la clef du mystère de sa relation avec Dubois, qui se révèle être l’instigateur de ce « projet » qui soude les deux personnages (« notre projet ») dans une complicité qui inverse leurs conditions sociales, l’ancien valet s’instituant protecteur et bienfaiteur de son ex-patron (lequel insiste à deux reprises sur la « reconnaissance» qu’il lui doit).

III - LES AMBIGUÏTÉS DE LA FORTUNE DANS LES FAUSSES CONFIDENCES

Entre les deux occurrences du mot « fortune » employées par Dorante, apparaît le terme « argent ». C’est Dubois qui le prononce, comme s’il revenait au subalterne de se soucier des questions d’intendance.

Le mot inaugure une série de variations sur ce thème, de « la grande charge dans les finances » attribuée au mari de la veuve (et qui sous-entend la richesse de cette dernière), à la formule péremptoire de Dubois à la fin de la scène (» on vous enrichira »), en passant par le jeu des mots sur la « mine » et le « Pérou ». Ce réseau thématique inscrit en filigrane du texte une réalité obsédante qui jette quelque ambiguïté sur cette « fortune» dont parlait Dorante. Certes, le mot est synonyme de «bonheur », au moins dans la première de ses occurrences. Dans la seconde, il ne peut être dissocié de son sens matériel, d’autant qu’il fait écho au regret de Dubois « si j’avais bien de l’argent ». La fortune que poursuit Dorante appartient-elle au domaine du sentiment, ou à celui du profit? Toute l’intrigue de la pièce joue sur cette incertitude, effleurant cette zone trouble du cœur humain où l’amour côtoie l’intérêt et le mensonge, la sincérité.

IV - UNE FEMME INACCESSIBLE?

Au fil de ce dialogue se précise un portrait de l’héroïne demeurée invisible jusqu’alors. Cette présentation d’un personnage principal à travers les propos de ses partenaires est fréquente dans une scène d’exposition (que l’on songe, par exemple, au Tartuffe de Molière).

D’emblée, Dorante insiste sur la distance qui le sépare d’Araminte, sans autres précisions, comme en témoigne l’abondance des indéfinis (« un rang », «tout ce qu’il y a de mieux », «un mari », «une charge »). Seul compte à ses yeux le fossé infranchissable qui éloigne leurs conditions sociales. Par le détour d’une apostrophe à Dubois (« et tu crois »), ici encore en position d’intermédiaire, Dorante passe néanmoins de l’évocation d’ Araminte à celle de sa propre situation : «moi ne suis rien, moi qui n’ai point de bien ». Au centre de ce dispositif retentit un mot essentiel, qui éclaire enfin le projet des deux hommes : «je l’épouserai ». Le parallélisme de la dernière partie de cette réplique (« moi qui/moi qui »), tout en soulignant l’antithèse entre les verbes être et avoir, en révèle l’absolue coïncidence dans le champ de la réalité sociale : sans fortune, nul n’existe socialement.

V - LE VALET PASSÉ MAÎTRE

Tout en répliquant sur le mot, selon un procédé de reprise caractéristique de l’enchaînement des répliques chez Marivaux, Dubois transforme l’interrogation de Dorante en exclamation : « Point de bien! » Avec lui l’incertitude fait place au triomphe. Et si Dorante s’est gardé de donner d’Araminte un portrait physique, Dubois n’y manque pas, en ce qui concerne son maître. Sans rien rabattre de sa familiarité, qui déjà avait choqué les contemporains de Marivaux, il fait évoluer le jeune homme sous ses yeux : « Tournez-vous un peu ». Voici Dorante réduit à n’être qu’une marionnette, au propre comme au figuré. Le réalisme de Dubois frôle le cynisme à l’en croire, c’est davantage à sa prestance de joli garçon qu’à son mérite que Dorante devra son succès (1. 34 et 36). Allant jusqu’à prendre ses désirs (qui sont aussi ceux de Dorante) pour la réalité, il n’hésite pas à parler d’un futur encore fort hypothétique, au présent : «je vous vois », « vous êtes actuellement dans votre salle ‘. La force qui assure au valet son emprise sur son maître, c’est d’oser donner corps aux secrets désirs de ce dernier, et de servir ses fantasmes.

VI – L’AMOUR PARLE EN MAÎTRE

Relancé par une question de Dorante, question purement rhétorique, en ce sens qu’elle sert avant tout à l’information des spectateurs, le discours de Dubois s’amplifie, et, après une nouvelle (et capitale) intervention de Dorante, devient une longue tirade. Ce crescendo donne la mesure de l’ivresse qui s’empare du serviteur, sûr de son pouvoir. L’emploi réitéré du futur présente comme certaine la réussite de son plan, et sa façon de parler d’ Araminte ressemble à celle d’un chasseur forçant sa proie. (< Elle se débattra », « elle deviendra si faible »). Jouissant par avance du spectacle de la jeune femme aux abois, Dubois espère en partager la confidence avec Dorante. L’expression familière « vous m’en direz des nouvelles » instaure entre les deux hommes une complicité ambiguë, à laquelle Dorante ne semble répondre que par le silence, ce qui provoque une nouvelle interrogation rhétorique destinée à apprendre au public un fait essentiel, l’amour sincère de Dorante pour Araminte, qui explique la réticence avec laquelle le jeune homme accueille les avances familières de son valet et répugne à accepter son stratagème (s... et ce qui fait que je tremble »). Mais Dubois passe outre. Dans sa dernière tirade, l’identification avec son maître s’accomplit par le biais des pronoms : le «vous » et le «je » des phrases initiales se fondent en un «nous» (< nous sommes convenus », « nos actions », « nos mesures »). Dépossédée de toute individualité, Araminte est réduite à l’anonymat d’un « on » qui fait d’elle un simple objet sans volonté. Parallélismes, anaphores et répétitions permettent le glissement rapide d’une personne à une autre, en une vertigineuse succession de tours de passe- passe, qui transforment Dubois en un véritable illusionniste verbal. Par sa maîtrise des événements et des cœurs (« je connais l’humeur de sa maîtresse s.), Dubois libère la parole de ce maître tout-puissant qu’est l’amour: «Quand l’amour parle, il est le maître... ».


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