Texte commenté: Antigone de jean Anouilh : tirade initiale du choeur : 

De "Et voila. Maintenant le ressort est bandé." à Et il n'y a plus rien à tenter, enfin!"

1. Une scène d’exposition qui présente une définition de la tragédie

Au début d'Antigone, la tirade du chœur, prononcée à un moment décisif, présente la tragédie. À partir des repérages lexicaux, des images, des métaphores, on peut classer les caractéristiques qui en sont données.

• La mécanique tragique :

 L’idée de machine ressort de tout un vocabulaire technique (ressort bandé, coup de pouce, démarre, Cela roule tout seul, minutieux, bien huilé,). La tragédie est présentée comme un déroulement automatique et autonome, qu’il suffit de mettre en marche.

• Le caractère aléatoire du coup de pouce:

Il est exprimé par quelques exemples (regard, envie d’honneur, question de trop). La variété des incidents, leur absence de relation immédiate avec la mort et la souffrance attirent l’attention sur la capacité de la tragédie de se déclencher au moment où on l’attend le moins.

• Les ingrédients tragiques :

Ils sont donnés d’abord dans l’énumération (mort, trahison, désespoir, éclats, orages, silences). Ils sont repris implicitement plus loin dans l’affirmation de l’absence totale d’espoir et enfin dans l’idée qu’il n’y a aucune solution autre que la mort (fin de la tirade). L’image du rat prisonnier, la métaphore du ciel sur le dos, l’allusion aux cris et aux gémissements associent définitivement la tragédie à la destruction, à la privation de liberté, à la souffrance.

• Les personnages de tragédie :

Les mots amants, foule, vainqueur  dépassent le problème des personnages pour orienter déjà vers l’intrigue (passion, interdit, vengeance). Le chœur fait aussi référence aux rois (C’est pour les rois,) soulignant l’appartenance des personnages tragiques à une humanité privilégiée.

À partir de tous les éléments disséminés dans la tirade, on peut reconstituer une définition de la tragédie : véritable mécanique qui conduit inexorablement à la mort, sans aucun espoir d’issue, et sans raison apparente, elle met en jeu les sentiments et les souffrances de rois et de princes.

2. Antigone entre La tragédie et le drame

Définissant la tragédie, le chœur prend comme référent, peut-être parce que ce genre est plus connu, le drame, et met en relief des différences. La première caractéristique est traduite par les termes reposant, sûr, propre. Associés à la métaphore de la machine, ces termes soulignent le caractère inexorable de l’enchaînement tragique, qui conduit, sans accroc, à la mort. Pour préciser cette idée, le chœur fait alterner, dans le deuxième paragraphe, des précisions sur le drame en un jeu de balance : C’est propre, la tragédie.. . /Dans le drame, Dans la tragédie, c’est reposant, la tragédie, Dans le drame. Les différences que comporte le drame se situent d’une part dans les thèmes et les personnages (méchants contre bons, cruauté contre innocence, présence de sauveurs en puissance, espoir), d’autre part dans le dénouement, qui n’est pas toujours la mort. Le déroulement du drame est plus angoissant parce qu’il laisse l’espoir d’un hypothétique salut. La tragédie, machine infernale, selon le titre de Cocteau, ne connaît son dénouement qu’avec la mort des héros. En un sens, c’est en effet plus simple, et reposant. Il y a ainsi une différence esthétique : à la tragédie, noble et sans espoir, gratuite, s’oppose le drame, utilitaire et de ce fait, laid.

3. Une coexistence d’éléments en apparence anachroniques

Représentée en 1944, la pièce reprend la tragédie de Sophocle, et Anouilh fait coexister sans heurt des éléments qui pourraient paraître anachroniques.

• Le chœur :

Emprunté à la tragédie antique, il joue ici un rôle qui consiste à prévenir le public de ce qui va arriver. S’il ne dévoile pas la suite, il commente, apprécie, informe. C’est sa fonction traditionnelle, reprise sous une forme un peu détournée, il fait comprendre ce qu’est la tragédie et a un rôle didactique.

• Le niveau de langue:

C’est celui de la langue familière (le chœur antique s’exprime beaucoup par images, métaphores, symboles, paraboles). On peut dire que l’on retrouve cette utilisation d’images, mais celles-ci sont empruntées à la langue de la rue et au monde de la technique (ressort, bien huilé). La comparaison avec le cinéma (film dont le son s’est enrayé) est aussi empruntée au modernisme. La manière dont parle le chœur (récurrence de on, emploi du mot gueuler, reprise fréquente de c’est... suivi du terme qui devrait être sujet) permet d’expliquer en termes accessibles à tous les caractéristiques d’un genre difficile (référence à la tragédie antique et à la tragédie classique) que le public ne connaît peut-être pas. C’est donc une façon de familiariser le public avec le déroulement de la pièce en lui faisant comprendre sa nature. Il y a là un phénomène d’adaptation du chœur traditionnel à une situation moderne.

Le résultat de cette adaptation est une sorte de mélange des genres et une intéressante définition, accessible à tous, génératrice d’émotion par la mise en relief du décalage entre la mort assurée et ce qui est à l’origine du processus. La familiarité du ton, elle aussi en décalage avec le ton de la tragédie, fait du texte une efficace leçon de théâtre à l’intérieur du théâtre.

Conclusion-bilan du commentaire

Le choix du niveau de langue, les éléments constitutifs de la tragédie (à rapprocher des exemples de textes tragiques et du guide consacré à la tragédie) - les caractères du drame - le rôle du chœur.


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