Sujet de dissertation: 

« IL faut réinventer le risque et l'aventure contre la sécurité et le confort» (Alain Badiou, Éloge de l'amour, 2009) Vous expliciterez et illustrerez cette affirmation en vous appuyant sur les textes au programme.

Corrigé en 1 500 mots environ (type Centrale).

Introduction de la dissertation: 

La société moderne est attachée au « principe de précaution », il semble aujourd'hui essentiel de ne pas s'exposer au danger sans nécessité. Or, en 2009, Alain Badiou écrivit dans Éloge de l'amour, qu'« il faut réinventer le risque et l'aventure contre la sécurité et le confort ». Le philosophe prend le contre-pied des exigences contemporaines en cherchant à imposer l'aventure périlleuse comme modalité d'être au monde; « il faut» en effet, invite à considérer cette aspiration au risque comme indispensable, obligatoire. Il apparaît également que l'aventure doive être repensée, conçue de manière différente, moderne peut-être, puisqu'elle est à« réinventer». L'emploi de la préposition« contre», enfin, introduit une opposition nette, un désir de lutter, de refuser aisance et tranquillité. Comment peut-on ainsi concevoir différemment le risque et l'aventure ? Pourquoi faudrait-il se lancer dans cette entreprise ? En nous appuyant sur l'Odyssée d'Homère, sur la nouvelle de Conrad, Au coeur des ténèbres, et sur l'essai de jankélévitch, L'Aventure, l'ennui, le sérieux, nous nous demanderons s'il est fondamental de repenser l'aventure avant de nous interroger sur l'intérêt de déstabiliser nos vies et d'y introduire une part de danger puis de voir si cela doit se faire dans tous les domaines.

I - Repenser l'aventure semble effectivement être essentiel.

  1. Chaque être humain cherche la sécurité, la sérénité et tente d'éviter les instants de déstabilisation. Or, l'aventure est généralement conçue comme un épisode, un moment unique et circonscrit dans le temps. Ulysse, Marlow et jankélévitch la voient comme une enclave dans l'existence, liée à la peur, au péril, parfois au risque mortel. Elle apparaît précisément, dans les trois oeuvres, comme la négation de la sécurité et du confort. Les personnages sont confrontés à des dangers importants. On peut être tué, dévoré parfois, que ce soit par le Cyclope ou les Africains, s'y perdre, devoir sans cesse lutter, bref, la dangerosité de l'aventure est une évidence.
  2. Comment et pourquoi faudrait-il lui donner une place dans la vie ? Si l'on s'en tient à l'aventure amoureuse- la phrase de Badiou est extraite de l'Éloge de l'amour après tout - il semble, en effet, possible de ta définir autrement et de ta lier intimement à une part de danger. Jankélévitch en fait « l'aventure par excellence » et la conçoit comme un « jeu sérieux » où se côtoient « amour » et « mort ». Nul doute que l'on puisse aimer y trouver de l'inconfort et même du danger. Ulysse accepte de partager la couche de la « sorcière » Circé; la Promise rêve d'un Kurtz «grand», exceptionnel. Aimer, c'est se décentrer, s'ouvrir à l'autre, donc prendre des risques. Pénélope frôle les limites avec les prétendants, essayant sans cesse de repousser le moment de la décision mais créant toujours davantage d'actions, de risques de destruction des biens d'Ulysse.
  3. L'aventure, même dans le domaine amoureux, est donc un risque. Comment penser possible de la courir sciemment, de se l'imposer même? En réalité, il faut tenir compte de la nuance apportée par le philosophe et si l'on veut toutefois la vivre, voire la poursuivre, la redéfinir. Le verbe « réinventer» invite donc à la considérer différemment. L'aventure pourrait être intéressante si elle offrait un élargissement. Extraordinaire, excentrique selon Jankélévitch, elle « entrouvre » la vie. C'est dans cette mesure que, redéfinie, elle pourrait être utile. Ainsi, Ulysse demeure-t-il avec Calypso jusqu'à ce qu'elle ne lui plaise plus, le Russe reste aux côtés de Kurtz tant que celui-ci lui paraît apporter quelque chose à sa vie.

C'est précisément dans la définition de ce que l'aventure peut offrir de plus, de nouveau, que réside sans doute tout l'intérêt de la pensée d'Alain Badiou. Pourquoi serait-il important de se mettre en danger?

II- Pourquoi devrait-on prendre des risques ?

  1. L'aventure suppose, en effet, qu'on la considère comme une manière de vivre. Pour qu'elle soit importante et « utile », il faudrait donc qu'elle apporte beaucoup. Qu'offre-t-elle finalement? jankélévitch insiste sur son élargissementde l'existence; liée au désir d'inconnu, au goût du jeu, elle serait donc une échappatoire. Elle sort de L'ennui, du quotidien. Marlow, dès l'enfance, rêve de gloire, entend l'appel du large. Le risque est donc inévitable : aller voir ailleurs induit nécessairement le danger. Même Ulysse, qui ne choisit pas l'aventure, mais La subit, y est sans cesse confronté.
  2. Finalement, le risque n'est pas extérieur à l'aventure, il lui est intrinsèque. Sans lui, pas de péripétie palpitante. Même l'aventurier intéressé, chez jankélévitch, sait qu'il doit s'exposer. Remonter le Congo c'est, nécessairement, devoir affronter les attaques, la colère de ceux à qui on veut enlever Kurtz ; impossible d'avancer, même si ce n'est que pour rentrer chez soi, sans s'exposer à des créatures monstrueuses comme Polyphème ou les Lestrygons dans L'épopée d'Homère. Si L'on veut l'aventure, ou ce qu'elle procure, gloire, fortune ou simple reprise de la vie habituelle, alors il faut accepter le péril.
  3. En effet, vivre ne peut être réduit à la recherche matérielle du confort et de la tranquillité. La vie est nécessairement un cheminement, et l'aventure, bien que risquée, est un itinéraire initiatique enrichissant - matériellement mais surtout intellectuellement et psychologiquement. Ulysse rentre enrichi des dons des Phéaciens et il a appris à se contenir, il sait qui il est. Marlow est moins ennemi du mensonge et a compris que « sauvages » et « civilisés » ne sont pas si différents. Et, surtout, rappelle jankélévitch, l'homme a pris conscience d'un certain rapport au temps; les moments forts constituent des instants en « relief» dans une existence.

Ainsi, « réinventer » le risque et l'aventure semble non seulement possible mais nécessaire. Mais encore faudrait-il déterminer dans quels domaines et à quels instants le péril et l'inconfort sont utiles, voire souhaitables.



III - Pourtant, l'aventure et le risque sont-ils nécessaires dans tous les domaines de notre existence ?

  1. Alain Badiou prononce une sentence dogmatique, le « il faut » ne laisse aucune possibilité de refus. Or, l'aventure ne peut-elle être nuisible à la vie même ? Faire ainsi l'apologie de l'aventure et du danger pourrait faire oublier le risque mortel. La vie y est souvent fragile et si le péril lui donne du prix, il est également fréquent que l'action finisse en tragédie. Ulysse est souvent proche de l'anéantissement, ses compagnons disparaissent les uns après les autres. De nombreux Européens meurent en Afrique, le danger est omniprésent et Kurtz rend l'âme en hurlant« Horreur! » Si ni l'aventure amoureuse ni l'esthétique ne mettent pas en péril les jours de ceux qui s'y adonnent, la mort rôde et guette souvent lorsqu'il s'agit de combats, de voyage, de conquête, de colonisation.
  2. En effet, le risque est de nature et d'intensité variables. Peut-on considérer l'aventure comme la seule voie d'accès à un enrichissement personnel ? Le pur aventurier, selon Jankélévitch, ne cherche que le profit, les compagnons de Marlow lors de son voyage avouent qu'ils vont en Afrique pour« faire des sous ». L'aventureux, lui, en fait un mode d'existence et va de l'avant, sans rien vouloir, comme le dit le Russe chez Conrad. En outre, il est plus facile à un Ulysse d'affronter les dangers qu'à un simple mortel. En effet, Athéna l'aide dès qu'il en est besoin, elle lui donne plus de force s'il faut combattre. Les hommes « normaux », eux, affrontent parfois ce qui les dépasse et les tue. Le timonier de Marlow ne semble pas comprendre ce qui lui arrive. Enfin, le hasard est un risque qui n'apporte rien, ne grandit pas: Elpénor se tue en tombant avant de quitter l'île de Circé, les Européens meurent de maladie sur le sol africain.
  3. les propos d'Alain Badiou, en outre, semblent n'accorder que peu de valeur à la vie ordinaire puisqu'elle est réduite à« confort» et« sécurité». Or, tous les hommes rêvent aussi de ces deux éléments, Ulysse ne pense qu'à les retrouver en regagnant Ithaque, et l'aventure amoureuse s'achève souvent par le mariage. Si Jankélévitch y voit un« embourgeoisement »sans intérêt, pour Pénélope et la Promise de Kurtz, il semble que ce soit, en revanche, des idéaux chargés de valeurs positives fortes. Pourquoi faudrait-il déstabiliser sans cesse son existence ? Il semble que le philosophe invite à une perpétuelle déstabilisation. Si c'est une existence qui peut être souhaitée par des « surhommes », des aventuriers qui cherchent la gloire, ce n'est peut-être pas du goût du commun. Ulysse passe son temps à rêver d'Ithaque, de son rôle de roi, de père et d'époux. Si l'aventurier est une force qui marche, qui erre, la vie peut être aussi installation et calme.

Dans ses lettres à Biron, écrites en 1743, Vauvenargues, affirmait que « c'est le malheureux avantage de ceux qui n'ont rien à perdre de pouvoir beaucoup hasarder». N'est-ce pas, finalement, ce que révèlent nos œuvres?

Conclusion de la dissertation:

Les propos de Badiou sont intéressants dans la mesure où ils invitent à quitter la sécurité de l'habitude et le confort d'une vie« assise», mais il faut les nuancer et les dépasser. Il est évidemment nécessaire de « réinventer » l'aventure pour profiter pleinement de chaque instant. Il semble également essentiel de définir les espaces dans lesquels l'aventure peut être dangereuse et constructive, enrichissante même. Le rapport spécifique au temps que constitue le jeu aventureux invite particulièrement à s'interroger sur la durée acceptable et utile d'une expérience des limites. Dans nos oeuvres, en effet, le risque est bien souvent mortel. Définir la part de risque à courir et les raisons qui pousseraient chacun à s'engager dans le jeu aventureux est une entreprise difficile et audacieuse si l'on veut étendre cette recherche de l'inconfort à toute notre vie. Il faut avoir peut-être plus à gagner qu'à perdre pour s'engager dans une telle entreprise ...

Extrait de L'aventure, collectif  coordonné par Christine Seutin, Vuibert, 2017

Voir aussi: 

Résumé de texte sur l'aventure: André Malraux, Le démon de l'absolu

Le choix d'Ulysse ou la dernière aventure du héros de l'Odyssée

L'aventure véritable : résumé de texte


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