TROU DE MÉMOIRE. Roman d’Hubert Aquin (Canada/Québec, 1929-1977), publié à Montréal au Cercle du Livre de France en 1968. Couronné par le prix du Gouverneur général du Canada que l’auteur refusa, Trou de mémoire est le second roman d’Hubert Aquin après Prochain Épisode.

  • Résumé du roman de Hubert Aquin

Avant-Propos. Olympe Guezzo-Quenum et P. X. Magnant sont tous deux pharmaciens, l’un en Côte-d’Ivoire, l’autre à Montréal. Ils ont tous deux Bakounine et Thomas de Quincey pour auteurs préférés et tous deux la révolution dans leurs pays. Le pharmacien ivoirien a rencontré une beauté blonde montréalaise du nom de Rachel Ruskin qui connaît P. X. Magnant.

Première partie. P. X. Magnant vient de commencer un «roman infinitésimal et strictement autobiographique». Sous l’effet d’une trop grande quantité de «dragées totales», il délire et évoque Joan, sa maîtresse qu’il a tuée. Ses souvenirs l’assaillent, entremêlés; obsédé par son crime, il délire sur sa découverte d’un poison qui ne laisse pas de traces. L’éditeur en possession du manuscrit de P. X. Magnant prend la parole pour clarifier les choses, relevant les omissions accumulées par l’auteur avant de redonner la parole au manuscrit où Magnant parle de crime parfait, de Sherlock Holmes, du cadavre de Joan qui «ressemble étrangement au début fulgurant de [sa] carrière révolutionnaire» et d’une autre «Joan» qui l’a initié au Mystère des deux Ambassadeurs de Holbein. La personne connue par les notes de bas de pages sous le pseudonyme de R. R. fait son apparition. Elle n’a connu d’épanouissement que dans ses amours avec Joan. L’éditeur décide d’élucider cette histoire de tableau. Il établit une table de concordance portant sur les Ambassadeurs et leurs correspondances dans le manuscrit. L’une d’entre elles fait de P. X. Magnant et de Joan les deux ambassadeurs-supports du récit. Une autre fait du meurtre de Joan le socle du roman.

Deuxième partie: «Journal de Ghezzo-Quenum». Installé à Sion avec R. R., l’Ivoirien fait le récit des événements survenus avant et après son départ d’Afrique. R. R. correspond à Rachel Ruskin, sœur de Joan. Elle a disparu et Olympe part à sa recherche. Au matin, il apprend qu’elle a été violée par P. X. Magnant. Olympe et R. R. fuient Magnant. Ils arrivent à Paris. En guise d’épilogue, la «Note finale» rapporte un entretien entre Olympe et Magnant où l’on apprend que R. R. est enceinte de ce dernier qui n’est autre que l’éditeur caché sous le nom de Charles-Édouard Mullahy. L’enfant attendu par Rachel, fruit d’un viol par le meurtrier de sa sœur, s’appellera Magnant.

  • Analyse de Trou de mémoire 

Trou de mémoire poursuit, élargit et complète l’entreprise de conciliation amorcée dans Prochain Épisode entre les exigences de l’art et celles de l’action.

C’est d’un «tissu d’art» que parle P. X. Magnant, héros-narrateur de ce roman, pour décrire la nature du texte en cours d’élaboration. Tissu complexe si l’on considère que le lecteur se trouve devant une succession de cercles concentriques où l’effet de miroir est tel que chaque séquence renvoie le reflet des autres, de sorte que correspondances, symétries et dissimulations mènent le jeu.

Le corps du récit peut se diviser comme suit: la relation autobiographique de P. X. Magnant, les interventions de l’éditeur, la contribution de R. R. et le journal d’Olympe Ghezzo-Quenum; ces quatre parties étant précédées d’une lettre-prélude, closes par un épilogue et orchestrées par des explications ou commentaires en notes. Chaque récit compose une ronde fantastique autour d’un point central: Joan. C’est à la poursuite de cette femme — qui est tour à tour associée à l’écriture, au narcissisme, à la mort, à la révolution, au dédoublement, à l’érotisme, aux drogues, à l’inconscient — que se lancent les quatre personnages. Si Joan est, de prime abord, une jeune anglophone assassinée dont le meurtre devient sujet d’un roman policier, elle est aussi une entité purement symbolique. Si d’autre part, ces quatre personnages sont initialement bien distincts, par la suite les identités apparaissent moins nettes. Tous, en fait, sont les doubles du romancier-révolutionnaire Hubert Aquin, à qui le jeu de miroirs permet d’apparaître multiple.

L’impossibilité d’agir est ce qui caractérise le héros québécois P. X. Magnant à l’image de son peuple conquis, qui ne trouve de débouché pour l’action que dans le domaine compensateur de l’imaginaire. Il en va de même pour Olympe Ghezzo-Quénum, lui aussi représentant d’un peuple vaincu et colonisé. Le délire pseudo-hallucinatoire de Magnant laisse apparaître ses troubles d’identité, et ce n’est que dans la violence (le meurtre de Joan ou le viol de R. R.) qu’il peut dépasser son impuissance.

L’éditeur, lui aussi, en dépit d’une volonté affichée d’apporter quelques éclaircissements, participe au trompe-l’œil: «fatras d’allégories et de fausses pistes» dont il accuse R. R. Dans le parallèle établi entre le tableau des Ambassadeurs de Holbein et Trou de mémoire, c’est la vanité des apparences et la vérité par-delà la mort qui apparaissent comme les points communs.

Quant à R. R., elle se présente comme l’auteur du roman et prétend avoir projeté en P. X. Magnant «la masse confuse de [ses] désirs», mais elle incarne aussi, dans sa liaison avec une partenaire anglophone qui la fascine, la patrie québécoise vaincue.

Ce roman ne saurait être détaché de son milieu historique et culturel. Il est avant tout un dialogue amoureux entre un auteur et un peuple en voie de libération. Il s’agit d’un texte ouvert, de conception baroque en ce sens qu’il tend vers une forme indéfinie, changeante. «Faire la révolution, c’est sortir du dialogue dominé-dominateur; à proprement parler c’est divaguer», écrivait Aquin dans un article intitulé «Profession écrivain». C’est bien d’une divagation qu’il s’agit dans Trou de mémoire, d’un texte qui se présente comme un désordre organisé, un équilibre instable, une oscillation dont une des définitions pourrait être celle suggérée dans le texte même: «un roman policier axé sur la pharmacomanie».

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